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Nunc Nº32

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Dossier consacré à:
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Présentation

Liminaire

Liminaire

Être prière

Réginald Gaillard

 

« La prière, condition du monde », tel était le titre du précédent liminaire de Nunc. Le propos de Franck Damour ayant suscité nombre d’échos positifs, il fut aussi pour moi l’occasion d’un approfondissement personnel, m’invitant au rebond, non pour le contredire, mais pour l’accompagner, le prolonger en empruntant d’autres chemins. Il faudrait donc « Être prière », donnant à cette formule toute sa portée anthropologique. Charles Péguy aurait sans doute précisé : « Il faut être encharnellement prière. » Jacques et Raissa Maritain parlaient de leur côté de  « la vie d’oraison ».

Moderne ou post-moderne, notre monde semble peu propice à la prière pour les hommes avides de vivre leur foi. Ce n’est peut-être qu’un effet d’optique et nous avons oublié les obstacles qui se sont toujours opposés à la vie intérieure. Il reste que l’urbanisation, la déchristianisation de l’espace et du temps en ont sans doute ajouté de nouveaux, et quelques tentations également inédites. À cela s’ajoute, depuis deux décennies, une révolution technologique qui perturbe plus encore nos repères, notre mode de relation et de communication aux autres, notre propre gestion de l’espace et du temps. Nous qui sommes désormais toujours « joignables », le sommes-nous encore par Dieu ?

Aussi, afin de vivre pleinement sa foi, grande est la tentation du repli, alors que, à moins de faire le choix d’une vie consacrée, il nous est demandé d’affronter le monde tel qu’il est, sans renoncer à rien de ce que nous sommes. À cette alternative, aucun choix ne sera donné ici, mais plutôt une invitation à une disposition intérieure. Il convient de lire ce liminaire sur un mode optatif, et non impératif – il est assez reproché aux croyants de donner des leçons, quand même aujourd’hui ce ne soit plus guère le cas. Il s’agit là d’une méditation toute personnelle qu’il ne me semble pas inutile de partager.

 

La tentation du repli en réponse à la « barbarie technologique ».

Fuyez, Loths, de Sodome et Gomorrhe brûlantes !

N’ensevelissez point vos âmes innocentes

Avec ces réprouvés [...]

Aggripa d’Aubigné, Les Tragiques, v. 1503-1505.

 

Thomas Merton affirme que la sagesse des Pères du désert « permet de retrouver les sources qui ont été polluées [...] par l’accumulation des déchets mentaux et spirituels de notre barbarie technologique. » Que dirait-il aujourd’hui à l’heure d’internet et des réseaux sociaux... Il y a fort à parier qu’il formulerait le vœu d’un silence intégral et ne passerait plus la clôture. Ce serait là un choix conforme à sa vocation de moine.

Pour nous aussi, croyants, on pourrait croire qu’il serait temps, sans fuir, de délaisser ce monde, et rejoindre le désert, afin non d’aspirer au retour d’un âge d’or perdu, mais plutôt pour en inventer un autre, plus favorable à l’épanouissement de la foi – l’invention jaillissant du silence, de la méditation, de la prière. Les ordres monastiques forcent mon admiration. Leur prière nous est essentielle. Mais nous ne sommes pas tous appelés à la vie monacale. Leur présence au monde est complémentaire de la nôtre. La prière des moines participe, à sa manière, à la transformation du monde, partant du principe que la prière agit sur le réel. Pour ceux qui restent dans le monde, il reste à l’accompagner et participer à sa transformation – à sa sanctification ?

 

Accompagner la Création

Là où deux ou trois sont réunis en mon nom,

je suis au milieu d’eux. (Mt 18, 20)

 

On ne peut se passer des technologies, pour des raisons d’efficacité qu’impose la vie moderne, sous peine d’être, sinon, hors du mouvement du monde (et ce n’est pas ce que nous demande le Christ), hors du flux vivant – ou soi-disant tel. Et ces technologies ont aussi envahi la sphère privée. Il devient dès lors difficile, pour les croyants, de n’être pas distrait, écarté de l’essentiel qui devrait être : louer et porter la Parole au-devant. Être surconnecté, c’est se disperser ; c’est donc se condamner à une superficialité des liens. De même dans l’accès au savoir, à l’information : c’est se condamner à un morcellement de la réflexion, de la pensée, quand la lecture, l’écriture, la création nécessitent lenteur, patience et silence – silence et écoute, matière première aussi de notre prière.

On accuse alors la technologie, oubliant la responsabilité des utilisateurs... C’est le statut qu’on lui accorde qui serait plutôt à reconsidérer. La technologie bouleverse notre relation au monde, mais, en soi, ne l’altère pas si nous lui réservons le statut qui doit être le sien : un outil. Mais surtout, je le concède, si nous ne nous laissons pas envahir, si nous n’en faisons pas un veau d’or. Il n’est d’ailleurs pas innocent que les cadres des grandes entreprises du Net envoient leurs enfants dans des écoles... sans ordinateur – sans doute ont-ils remarqué que, lorsqu’ils sont omniprésents, ils inhibent l’imaginaire et nuisent aux relations humaines.

Je crois plutôt que c’est, dans notre société, la ludocratie – qui touche même les jeunes adultes trentenaires et quadras (les « adulescents ») – et ses corollaires, Spectacle & Commerce, qui sont les principales causes de notre éloignement de la vie, de la prière. (Ce n’est pas au jeu au sens noble que je m’en prends, quand il se fait dépassement de soi – sport –, encore moins quand il se fait art – jeu musical –, mais au jeu qui n’aspire qu’au divertissement.)

Certes, nos écrans font écran à notre relation aux autres, mais ils peuvent être aussi un premier lien, une rencontre immatérielle, aussi bien qu’une lettre, avant la rencontre charnelle ; ils nous détournent de la contemplation et de la prière, mais ils peuvent être aussi bien l’amorce d’une louange, d’un recueillement – tout dépend de ce que l’on y consulte ! Finalement, rien de nouveau sous le soleil : une fois encore le danger n’est pas l’outil, mais l’usage que nous en faisons. Avec une bêche, je peux planter du blé, mais aussi trancher la tête de mon voisin. Le danger est toujours d’abord dans nos intentions. Puissions-nous nous discipliner, nous mettre à l’école de la prière.

 

Un désert intérieur

Heureux l’homme qui ne marche pas

selon le conseil des méchants,

Qui ne s’arrête pas sur la voie des pécheurs,

Et qui ne s’assied pas en compagnie des moqueurs,

Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel,

Et qui la médite jour et nuit !

Psaume 1, 1-2.

 

Paul Farellier a ce beau vers : « Nos terres vraies sont cachées », dont on peut donner une lecture spirituelle. J’y lis une invitation au désert, mais un désert intérieur, ainsi qu’une résistance : résistance au jeu, au divertissement qui est perte d’un temps possible de louange. C’est nous, croyants, lorsque nous oublions qui nous sommes, qui nous rendons absents à Dieu ; qui ne sommes plus accueil et réceptacle à son écoute silencieuse. Que toute chose faite le soit à la grâce de Dieu.

Le danger est ce qui sépare ; ce qui sépare est ce qui abrutit et occupe notre esprit, notre corps à autre chose que la prière qui devrait être, autant que possible, constante. Et pour cela : faire de chaque instant un événement de témoignage – les occasions ne manquent pas de témoigner là où c’est nécessaire, là où le Christ est absent, où il est oublié, quand ce n’est pas bafoué. Et, témoigner, n’est-ce pas encore prier, appeler à ce que sa volonté soit faite ?

Ce qu’il importe d’atteindre c’est le geste et le corps du Christ faits siens. Quand nous connaissons cet état en notre chair, quand nous sommes non seulement à l’image du Christ, mais le Christ lui-même, alors, que ce soit seul dans la campagne et coupé de tout, ou devant nos ordinateurs connectés au reste du monde, nous sommes prière et rien ne nous fait perdre cet état si ce n’est nous-mêmes, notre faiblesse intérieure, nos égarements.

Pour ne pas se perdre, il faut se préserver un désert intérieur, un espace intime où l’on pourra donner libre cours à la parole de la prière. Avec pour objectif d’être le même, au désert intime comme dans le monde : importer dans le monde l’esprit du désert – celui du monastère –, afin d’être des moines sur le front spirituel.

Enfin, rappelons avec Maritain que la prière du chrétien vise à faire de nous des êtres comestibles : « Si vous devez rester dans le monde, je crois que c’est avec la volonté de vous laisser dévorer par les autres, ne préservant que la part (très grande) de solitude nécessaire pour que Dieu fasse de vous quelque chose d’utilement dévorable[1]. »

 

Merton écrivait en 1958 que « d’immenses forces spirituelles, sociologiques, économiques, technologiques et politiques, sont en mouvement », mais aussi que « l’humanité se tient au bord d’un retour à la barbarie, cependant que demeurent des possibilités de solution imprévue et presque incroyable ». J’ose espérer que, si le retour à la Barbarie n’est pas encore effectif, les possibilités de solution n’ont pas quant à elles disparu.

Oui, favoriser les occasions qui invitent au retrait dans les plis du monde, mais avec, d’une main ferme, le fer au feu




[1]. Lettre à Louis Gardet citée dans Cahier Jacques Maritain n°14, p. 60.