Vide

Total : 0,00 €

Nunc Nº30

Edition standard
Dossier consacré à:
Avec des oeuvres de:
20,00 €

Présentation

Liminaire

Liminaire

Pierrick de Chermont, Le Courage d’être.

 

«  Il y a-t-il quelques raisons d’espérer  ? » J’entends une voix sortir d’un divan capitonné tandis que la muraille est tombée et que dans une lueur crépusculaire, des hordes remontent les rues et partent à l’assaut du palais. « Il y a-t-il quelques raisons d’espérer  ? » Dans cette formule, on entend une lassitude désabusée qui brandit ses dernières forces pour un ultime geste d’élégance hautaine. Que le monde s’achève et que nous puissions retourner dans cette béance noire qui nous appelle et nous a déjà vaincu, conclue-t-elle.

Pourtant, passé la satisfaction d’avoir tenu un temps ce personnage aussi assuré que vide, notre insatisfaction reste entière. Le temps se prolonge. La fin n’est toujours pas là. Notre voix intérieure reprend alors sa mélopée douloureuse. D’où viennent ces spectres, nous dit-elle, qui nous entourent et restreignent notre champ de vie  ? Quelles sont ces craintes qui nous écrasent et nous immobilisent  ? Nous traversons les jours comme Marlow remontant le fleuve, « un cours d’eau vide, un grand silence, une forêt impénétrable. » Les arbres ont disparu, on n’entend plus leurs branches se gonfler et bruire dans le vent. La mer elle aussi s’est figée. Sous nos yeux, ne restent que nos paysages intérieurs et comme Marlow, on se murmure  : « cette immobilité de la vie ne ressemble nullement à une paix. C’est l’immobilité d’une force implacable appesantie sur une intention inscrutable. »

Dans les meilleurs moments de lucidité, nous hésitons à croire en cette douleur sans motif qui nous oppresse. Nous cherchons à reprendre le cours de notre vie. Bon sang, il doit être possible de rejoindre les chants de l’enfance, de biberonner encore les jours et leurs sucs nourriciers. Quelques pas de danses, un instant les trilles d’un oiseau ont pu se laisser entendre et puis, rien. Avons-nous seulement halluciné  ? L’obscur qui nous fixe a déjà éteint la lueur qu’on avait cru jaillir. Sommes nés trop vieux  ? Sommes-nous la trop vieille Europe  ?

De quels côtés nous nous tournons, nous retrouvons les mêmes yeux qui nous fixent, ces yeux qui sont les nôtres transis d’angoisse. Nous n’aurions donc plus le choix  : il nous faudrait affronter cet au-delà de nos craintes et de nos peurs, cette angoisse sans objet, sans limite qui les abreuve et les fortifie. Elle serait la cause de notre désarroi, elle minerait et viendrait ronger la moindre de nos intentions. Elle est souveraine, n’est-ce pas, car elle est sans cause et elle s’avance jusqu’à poser son doigt froid sur nos lèvres. Elle est le néant qui nous fait face, non pas seulement l’inconnu, mais ce qui ne peut se laisser dévoiler car il est sans voile. Elle est le non-être, non pas la mort mais l’au-delà de la mort, la nuit primordiale du néant qui nous fait face et interdit toute projection. Elle est ce qui a toujours logé au fond de nous, qui remonte sans fin à la surface de notre conscience et y vient verser ses notes vides qui nous glacent d’horreur. Nous sommes, peuples européens, comme un seul peuple de mystiques soudain saisis de la grande « nuit de l’esprit  ». Et nous luttons, et nous nous débattons. Nous inventons des craintes pour fixer cette angoisse plus grande que nous. Nous n’ignorons pas que vaines sont ces entreprises. Car cette angoisse nue est à jamais nôtre. Elle est l’existence elle-même.

À la fixer dans les ténèbres, nous nous surprenons à découvrir une familiarité avec elle. Notre sang, notre âme qui est ce lieu où sont rassemblés notre raison et notre désir, et qui porte la longue histoire informulée de notre humanité, la connaissent mieux que notre conscience moderne encore si neuve et si fragile. Ils lui prêtent trois visages ou plutôt la considèrent comme trois fleuves qui se rejoignent  : l’angoisse de la mort, l’angoisse de la culpabilité, l’angoisse de l’absurde. Pas une vie d’homme ne peut être vécue sans être portée par ces trois fleuves. Qu’importe le point d’origine, vient toujours trop vite le delta où les trois fleuves se rassemblent pour n’en former qu’un  ; et si chaque existence lui prête une dominante, c’est la même eau qui porte et pénètre le bateau ivre de nos vies, où « La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux / Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes  » nous rend le naufrage impatient.

Pas une « immortalité de l’âme  » ne viendra faire oublier l’extinction de soi qui est notre seul horizon. La mort, nul ne nous l’ôtera. Déjà son règne nous fait courber nos espoirs les plus vifs. Nous lui appartenons, comme nous appartenons à la contingence qui nous expulsera de l’existence suivant l’impénétrable obscurité de notre destin.

Pas un «  juge miséricordieux  » ne viendra éteindre la conscience de notre aliénation qui nous fait accomplir ce que nous ne voulons pas et désespérer de ce que nous sommes. On peut s’extirper de toute morale, accuser notre contingence pour effacer notre responsabilité, se désigner victime pour se pardonner d’avoir été bourreau, reste que les oripeaux qui nous couvrent cachent mal le sentiment de damnation qui nous habite  : être condamnés à être celui que nous ne sommes pas.

Pas une « préoccupation ultime  » ne résistera aux eaux vides et absurdes dans lesquelles nous baignons. Pas une de nos réponses à la signification de notre existence, pas une de nos créations ne résistera à la première vague qui s’avance  ; tous nos dévouements s’effaceront, nos châteaux éphémères sur la rive déjà s’éboulent et fondent, tandis que la nuit gagne et avance l’abîme où se noie notre finitude. On peut « s’évader de sa liberté  », se prêter à toutes les idoles, pas une n’éteindra cette séparation profonde avec cet autre soi que nous sommes et auquel nous ne pouvons qu’aspirer sans jamais le rejoindre.

« Y a-t-il quelques raisons d’espérer  ? » Non, bien sûr. Rien ne viendra repousser le néant. L’angoisse qui nous étreint, n’a rien de passagère. Elle nous définit si profondément qu’il nous reste que le cri pour s’éprouver. Et pas un cri ne sort. Seul le silence règne. Et le silence qui suit est plus fin que le silence.

« Le courage d’être  ». La voix intérieure que nous sommes aussi, redit ces mots pleins de mystère  : « le courage d’être  ». A baigner dans ces eaux noires, tous les hommes l’ont été, le sont et le seront. Pour être, il leur a fallu être en dépit de, du néant, de la faute et du non-sens. À cette puissance d’être qui nous éprouve en même temps que l’angoisse nous étreint, nous avons encore soif de répondre par l’affirmation de soi. Cette force d’âme invaincue qui nous rassemble et nous unifie, nous élance et nous ouvre, reste entière et réclame qu’on la rejoigne par tout ce que nous sommes. Par elle, nous trouverons la tempérance dans la relation avec soi-même et la justice à l’égard des autres. Ici, elle nous ouvrira les portes de la contemplation et de la sagesse, là, l’esprit de solidarité et d’entreprise. Par elle, nous trouvons la force d’être soi et la force de participer au monde.

Déjà j’entends d’autres hommes et femme sur ce chemin d’humanité. J’entends Walt Whitman m’interpeler  : « ‘Allons’, qui que tu sois, viens voyager avec moi  ! / En voyageant avec moi tu trouveras ce qui jamais ne fatigue. » J’entends Nadejda Mandelstam apprendre par choeur des poèmes d’Ossip pour me les transmettre. Oui, redit Paul Tillich, nous n’abandonnerons pas notre préoccupation ultime qui nous fonde et jette une lumière neuve sur nos entreprises qu’elles soient spirituelles, artistiques, scientifiques, sociales ou politiques. Et voici que je me réveille à mon tour  ; voici que je cherche à nouveau les pas du berger qui fixait jadis Pierre dans la nuit de son néant.

Nous n’en avons pas fini d’être homme. Nous ne lâcherons rien de ce que nous sommes. Nous garderons vivace ce que nous appelons la foi qui n’est rien d’autre qu’un chemin de découverte et de vérité de ce que nous sommes. La marche est ce qui sied le mieux à nos muscles et à notre esprit, fusse au coeur de l’obscurité. Ensemble et seul, nous révèlerons en nous le courage tel qu’il nous change  : en joie. En joie d’être.

 

NOTES :

1. Titre du livre de Paul Tillich, Le courage d’être, traduction par Fernand Chapey, Casterman, Paris, 1967. La lecture de ce livre est la source d’inspiration de ce texte.

2. Conrad, Au coeur des ténèbres, traduction par Jean-Jacques Mayoux, Flammarion, GF, Paris, 2012.