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Nunc Nº22

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Présentation

Liminaire

Liminaire

Comme au commencement

Réginald Gaillard

 

Vivre comme au commencement

« Ce qui est encore à son commencement, voilà ce qui est et s’appelle nouveau ; c’est quand l’homme, avec toutes ses facultés et aussi avec son âme, se recueille et pénètre en ce temps dans lequel, en vérité, il trouve Dieu habitant et opérant. L’homme arrive alors à sentir Dieu, non pas à la façon des sens et de la raison, ou bien encore comme quelque chose que l’on entend, ou qu’on lit…, mais il le goûte, il en jouit comme de quelque chose qui jaillirait du fond ainsi que de sa propre source ou d’une fontaine, sans y avoir été apporté […] (1) ». Ainsi faudrait-il vivre le temps présent : comme un commencement continu. Voilà une attitude qui nécessite une exigence et une constance hors du commun, que seuls peut-être les saints, après le Christ, ont pleinement incarné – c’est du moins ce que l’on ressent à la lecture de la vie du starets Abba Isidore (2). En chrétiens, c’est cela à quoi nous tendons, en dépit de tout, non sans faiblesses, mais non sans constance non plus : notre cheminement, à travers Nunc, aspire, modestement, humblement, à cet idéal d’incarnation du commencement, idéal qui demeurera sans doute à jamais hors de portée.

Personnellement, aujourd’hui encore, lorsqu’il m’est demandé de définir Nunc, j’achoppe. L’impossibilité de dire, d’expliquer, l’emporte, car dire serait trahir. J’achoppe, parce que tout s’invente et se découvre au jour, au fur et à mesure de notre avancée ; mais, dans le même temps, c’est comme si d’une certaine manière tout ce qui jusqu’à présent a été réalisé n’existait pas – ce qui n’est pas le nier car je le porte en moi comme ce que j’oublie – et qu’il faille sans cesse recommencer ce que nous ne cessons de commencer depuis huit ans. Cela, en outre, avec l’intime conviction que, le jour où nous n’aurons plus le sentiment d’en être encore au commencement, alors les jours de Nunc seront comptés, et que, si elle se maintient, ce ne sera plus que comme une machine qui tournera à vide, qui ne produira plus qu’une logorrhée verbale et qui déconnectée de la réalité telle que nous nous la vivons – elle, la revue, ne sera plus qu’un moi extérieur narcissique, détaché de notre moi intérieur, pour reprendre la distinction de Thomas Merton : « Toute expérience profondément spirituelle, qu’elle soit religieuse, morale, ou même artistique, tend à comporter quelque chose de la présence du moi intérieur. C’est de ce moi, et de lui seul, que toute expérience spirituelle contracte profondeur, réalité, et une certaine incommunicabilité (3). » Cela n’est pas sans rapport avec l’indicible de ce que nous poursuivons et tentons d’imiter – la figure du Christ ; et cela n’est pas non plus sans rapport avec la nécessité d’un état intérieur en perpétuel devenir, qui, cet état, soit en recherche constante du geste christique, l’absolu par excellence.

Ce qui commence n’est pas nécessairement nouveau.

Comme au commencement, donc, ce qui ne signifie pas que ce geste commençant soit une quête effrénée de la nouveauté absolue, d’une succession de créations ex nihilo. Il y a là un travers de notre société de ne vouloir accorder de valeur qu’à ce qui est radicalement nouveau, révolutionnaire, scandaleux, du dernier cri... Peut-être faut-il voir paradoxalement dans ce comportement un héritage dévoyé des avant-gardes du début du XXe siècle. En effet, même s’il est convenu d’affirmer que les avant-gardes sont mortes, il apparaît cependant que le réflexe avant-gardiste est toujours à l’honneur, j’entends par là le réflexe d’être « à la pointe », en avance, en éclaireur, d’être celui qui défriche le chemin. N’aurait de valeur que ce qui est hors du temps présent, puisqu’en avance sur celui-ci. C’est aussi, sous prétexte d’aller au-devant – prétexte élevé au rang de dogme – ce qui renie tout passé, tout enracinement. Et c’est, de manière inhérente, cela même qui rend périssable la nouveauté, puisque, rattrapée et vite dépassée par le temps présent, elle devient obsolète et est réduite à un objet d’histoire sans plus d’actualité, sans plus de compréhension possible que contextualisée. Ce geste répète jusqu’à l’abrutissement celui de la rupture, qui, mis en abîme, abîme l’homme au lieu de le grandir.

De la même manière, l’élévation de l’instant au rang d’absolu déconnecte l’homme du temps long, lent, donc de l’origine – la sienne et l’idée qu’il se fait du monde auquel il appartient – et de la fin – il jouit de l’illusion de se croire immortel et évacue dès lors toute question téléologique. Pour l’homme qui aspire à l’élévation, le vertige du temps instantané est celui qui le précipite, ivre, au bas de l’échelle spirituelle de Jean Climaque.

La seule nouveauté qui soutienne l’épreuve du temps, parce qu’elle en est la plénitude et la négation, quand on s’est dépouillé de l’inutile, reste sans conteste le Christ. Il conviendra à chacun de trouver le geste et la voix de son imitation : la prière, l’action, qui peut prendre la forme d’une « contemplation masquée (4) », la littérature, l’art, etc.

L’imitation du Christ

Pour nombre de nos contemporains, deux mille ans d’histoire ont fossilisé l’image du Christ et plus encore celle du christianisme réduit à une idéologie parmi d’autres, d’autant que l’Eglise s’est mêlée de politique – et pas souvent pour le meilleur. Or, le Christ – comme l’Eglise d’ailleurs – est tout sauf une image, car il fut le mouvement lui-même, celui d’un corps et d’une parole. Pour lui rendre son geste et, par là, s’en inspirer, il convient sans relâche de revenir à lui, non selon un retour nostalgique sur ce qui a été perdu et qu’il faudrait restaurer, mais, puisqu’il est la Vie et le chemin, comme l’on va, de l’avant, à la source, poussé par la soif.

Ce qui fascine, à mon sens, dans la figure du Christ, c’est qu’il semble n’avoir qu’esquissé son geste sans l’avoir achevé, pour le laisser ouvert sur le temps (une parabole n’est pas une démonstration) – jusqu’à la Passion qui, en ce sens qu’elle déborde de la vie terrestre, ouvre le temps de la mort à la vie éternelle. Sachant ce qui l’attendait, sachant aussi que ce qui est réduit à une espérance chez les hommes est la vraie vie, son geste inachevé nimbe d’une lumière particulière sa folie parmi les hommes. Il n’avait pas peur – n’ayez pas peur ; entrez dans l’espérance – ce qui, dans le coeur, change tout, de fond en comble.

 Son geste fut révolutionnaire, car il était dans le mouvement du commencement et résumait à lui seul ce qui était et ce qui allait venir. Ce fut un geste qui épousa charnellement le monde, mais dans sa marge, à l’écart ; un geste suffisamment efficace pour faire vaciller le monde et lui assigner une tout autre perspective à venir. Le Christ était un homme qui avançait, seul, et lorsqu’il comprit qu’il montait, sacrifié, au Golgotha, il ne s’est pas écarté du chemin, malgré les faiblesses – « si cela est possible, que cette coupe s'éloigne de moi » (Mt. 26,39). À notre tour nous avançons, mais en aveugle le plus souvent, parfois même apeurés, car la confiance nous manque. Alors notre imitation fait pâle figure, notre cheminement prend l’allure d’un saccage du geste originel, une perte de temps, une sortie du temps de Dieu, mais il importe de poursuivre, car cheminer est déjà –mais en partie seulement – le but.

Dans son dernier livre, le romancier Millet affirme « que le roman est chrétien, au moins pour sa dimension véritablement littéraire ». Peut-être entend-t-il par là que l’écriture romanesque, dans son rapport au temps, constitue une forme de liturgie et a partie liée avec la mort et la résurrection, l’apparition et la disparition.

Hors du temps, dans le temps : pour une appréhension liturgique de la vie.

Comme un commencement, selon une répétition chaque fois nouvelle, semblable à certaines pièces répétitives du compositeur Steve Reich qui altère insensiblement chaque répétition d’une phrase musicale : ce pourrait être ceci vivre selon la tradition. S’impose dès lors la nécessité d’entretenir le souvenir de ce commencement, mis à jour en quelque sorte à chaque pas, se renouvelant, se ressourçant à l’évangile, afin de demeurer le contemporain du Christ. Parvenir à cet état d’esprit autant que de corps, « implique le mouvement abrahamique de quitter le lieu où l’on se trouvait, et donc celui qu’on était (5) ».

Ce sentiment de commencement ne se ressent peut-être jamais tant que dans l’attente de la parousie et, dès lors, dans le vécu du temps liturgique, car celui-ci n’est pas un temps cyclique, fermé, mais un temps ouvert sur le Royaume. Le temps liturgique – au jour le jour ; pas seulement au cours de la messe – nous plonge dans le temps de Dieu : « un monde devient possible, un vrai, un monde authentiquement uni par le Verbe, comme au premier jour de la création (6) ». Vivre animé d’un sentiment perpétuel de commencement, ce serait cela ; et la chute, la sortie de ce temps, l’oubli de Dieu. Ce n’est pas là un mot d’ordre, mais une aspiration à une attitude qui nous paraît fondatrice de notre humanité parce qu’elle contribue à nous rapprocher de Dieu ; attitude fondamentale parce que être dans le commencement a à voir avec la tragédie de la vie : la disparition, la mort – donc la résurrection, donc la vraie vie.

Aussi aspirons-nous à ce que notre rapport au temps soit vécu comme une intelligence du feu, une intelligence de l’urgence du temps messianique, et, par conséquent une participation à la réalisation du Royaume, une communion au temps de Dieu. Ce vertige qu’elles procurent toutes deux, cet emportement, cette aspiration à, constituent certainement le meilleur revers que l’on puisse porter à la mélancolie. Ivre d’un temps plein, absolu, qui peut être celui de la langue, celui de la musique quand elles portent notre prière, celui aussi du geste quand il se fait don, c’est dans cet état que nous porterons une alternative culturelle à notre époque, plutôt qu’une contre-culture (7).

 

 

1. Jean Tauler, Sermons, Cerf, 2007, p. 99. Cité par Thomas Merton, L’Expérience intérieure, Cerf, 2010, p. 46.

2. Paul Florensky, Le Sel de la terre, trad. Françoise Lhoest, Editions de l’Age d’Homme, 2002.

3. ThomasMerton, op. cit., p. 34.

4. ThomasMerton, op. cit., p. 122. Précisons que l’adjectif « masqué » a été suggéré à Merton par Jacques Maritain.

5. Jean-Louis Chrétien, L’intelligence du feu, Bayard, 2003, p. 10.

6. Jean-Pierre Denis, Pourquoi le christianisme fait scandale, Seuil, 2010.

7. Dans son essai, Pourquoi le christianisme fait scandale, op.cit., Jean-Pierre Denis invite les chrétiens à faire de leur foi une contreculture.