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Nunc Nº21

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Liminaire

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Au commencement, il y a l'admiration.

Franck Damour

 

Lettre du 30 octobre 1963.

«  Cher Jean Paulhan

Heureusement, puisque les conciles ne s’intéressent plus guère au fond de la théologie, que votre Essai d’introduction au projet d’une métrique universelle nous y ramène. Vous allez cette fois, avec toutes vos précautions habituelles, un peu plus loin que dans votre étude sur St John Perse et vous présentez les choses plus nuement. Il y a un chapitre capital dans les De Trinitate qui s’appelle la « circuminsession ». (La distinction éternelle et infinie qui existe entre les personnes divines n’empêche pas que toutes soient toujours où chacune est – pour autant qu’on puisse esquisser si rapidement ce traité) À force de réflexion, de polémiques, d’hérésies et d’inspiration, les Pères avaient abouti à cette doctrine capable d’éclairer beaucoup de problèmes. Mais leurs successeurs ont enfoui ce trésor jalousement. Mais voilà que vous le réinventez et justement pour débrouiller ce domaine du langage qui commençait à devenir inextricable. (...) Amicalement. »

            Cette lettre du poète Jean Grosjean, que Nunc publie pour la première fois, souligne le rapport intrinsèque entre la théologie et la création. Création littéraire, mais aussi scientifique comme nous le rappelle Bertrand Saint-Sernin dans un entretien que nous publions ici : le philosophe évoque les intuitions des divers aventuriers de la théologie qui ont ouvert le chemin de la raison scientifique, l'amenant à lire le langage de la nature, reflet de la « raison industrieuse (logos entechnos) » d'un Dieu qui, pour reprendre la formule de Basile de Césarée, improvisait (aposchediazetai) lors des des premiers jours de la Création.

            Le point de départ, commun entre la théologie, la recherche scientifique et la quête littéraire  est l'admiration. Plus que l'étonnement, propre au questionnement philosophique, c'est l'admiration devant l'être, dans son surgissement, ses commencements. Or, me semble-t-il, la formulation théologique contemporaine va plus chercher du côté de la philosophie ses outils, abandonnant la littérature. Vous pourrez me dire qu'il en fut de même lorsqu'il s'était agi de définir la Trinité lors des conciles antiques. Mais c'est qu'alors la philosophie n'était pas une discipline intellectuelle, « cérébrale », alors les frontières n'étaient pas placées au même endroit. Sans doute parce qu'elle a été en partie étrangère à cette scolasticisation de la pensée, que l'Église orthodoxe a réservé le titre de « Théologien » à saint Jean l'Evangéliste, saint Grégoire de Nazianze et saint Syméon le Nouveau Théologien : trois poètes inspirés.

            Car, au commencement, il y a l'admiration.

            John Keats, dans une lettre célèbre du 21 décembre 1817, parlait de la Negative Capability, cette « capacité de rester dans l'incertitude, les mystères, les doutes sans recourir impatiemment aux faits et aux raisons » pour caractériser l'art de l'écrivain et sans doute le plus grand apport de la littérature.

            Est-ce cela qui manque à la théologie actuelle ? Souvent la question est posée : que sont devenus les « Grands théologiens » ? Force est de constater qu'ils sont tous morts lors des années 80, sans avoir trouvé de remplaçants. Pourra-t-on écrire pour notre temps une autre de ces histoires épiques de la théologie, comme celles qui couvrent les grandes œuvres de la théologie fondamentale du XXe siècle, de Karl Barth à Urs von Balthasar ? Cela paraît peu envisageable, et cela ne présume pas de la qualité de la production théologique actuelle. Celle-ci est même d'une remarquable variété, les théologiens interviennent sur des questions pratiques, éthiques, sociales, ou pastorales. S'ils n'ont pas renoncé à traiter du fondamental, ils semblent s'être résolu à l'idée d'en parler de façon réfractée, indirecte. Dans un article récent qui abordait cette question, « Où sont passés les grands théologiens ? », Henri-Jérôme Gagey, professeur à l'Institut Catholique de Paris se demandait « pourquoi nos « bonnes » réponses [de théologie fondamentale] ne sont-elles pas suffisamment bonnes ? » À quoi il apportait la solution suivante (je force le trait, mais l'idée est là) : les belles envolées lyriques, à quoi bon ? Tout a été dit, et cela n'a rien changé. Reste à penser la mise en vie, la mise en œuvre de ces belles idées. Si la théologie veut tenir sa place, c'est en aidant l'homme à affronter les mutations anthropologiques en cours, du multiculturalisme aux fantasmes de la technoscience. Que ces défis soient de grande urgence, nul n'en disconvient. Mais que pour y répondre la théologie doive renoncer à ce qui fait son origine ‒ l'admiration ‒, rien n'est moins évident. Et si justement, il fallait en revenir aux envolées lyriques ? Car il ne s'agit pas de trouver les belles carafes pour servir le bon vin, il s'agit de boire ce vin ! Et de le donner à boire ! Tout commence par l'admiration.

            Il y aurait sans doute à apprendre des romanciers, car eux aussi ont connu la fin des « Grands écrivains », à peu près au même moment, quelque part dans les années 80. Or cette fin a aussi coïncidé avec le « retour » du roman, qui renaissait une énième fois de ses cendres encore fumantes d'avoir été « nouveau ». Ce retour du roman dans les voies de l'admiration s'est fait progressivement, empruntant les voies des polars, des autofictions se mêlant à l'essai, au documentaire, par des formes minimales, étriquées, autocensurées, avec des exceptions bien sûr, comme Nuit d'ambre de Sylvie Germain (1983, près de 30 ans déjà !). Mais depuis quelques années, si l'on désire lire des romans d'un peu d'ampleur et profondeur, nul besoin de regarder dans les rayonnages de littérature étrangère. Des français ont retrouvé le goût du romanesque, je pense à Jean-Marie Blas de Roblès, Richard Millet à Heddi Kaddour, dont Waltenberg (2005) propose une narration brillante, ample comme le monde, qui s'ouvrent de temps à autres sur des monologues intérieurs, glissant par association d'idées. Le poète Kaddour a sans doute permis au romancier de faire la synthèse improbable de La montagne magique et des Trois mousquetaires. Voilà trois noms, d'autres auraient pu être évoqués, je ne prétends pas à l'histoire littéraire, seulement à faire mémoire d'un chemin d'abord perdu et à présent de plus en plus assuré et large, hospitalier à l'humain car il prend sa source dans cette Negative Capability qui seule maintient en éveil l'admiration. Condition de toute poésie, de toute théologie.

            Sans doute faut-il préciser ce qu'est cette admiration. Il ne s'agit pas d'une attitude de contemplation béate ou enthousiaste, mais d'une attention libérée à l'être des choses qui s'exprime par la confiance dans le langage. Un abandon à un souffle qui nous précède et prolonge. Rien de moins que la sublime humilité de l'enfant qui permet toutes les audaces. Car il est bien possible de faire du neuf sans mépriser ! Comment figurer cette admiration sinon à travers ce père qui, dans la parabole du fils prodigue, ouvre ses bras par-dessus tout...

            Oui, tout commence par l'admiration.