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Nunc N°9

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Présentation

Liminaire

Liminaire

Recommencer par le premier des scandales

Réginald Gaillard

Plutôt que son dernier roman – Une vie divine –, c’est l’entretien accordé à la revue Ligne de Risque publié sous le titre La Mutation du divin dans L’Infini (n°93, hiver 2005), qu’il faut lire de Philippe Sollers en ce début d’année. On y lira les questions pertinentes de Lignes de Risque – mais dont les finalités me laissent encore perplexe, bien que je partage au moins leur lutte contre le « nihilisme ambiant » et l’urgence ressentie d’une langue qui le mettra en pièce, qui le déjouera, mais qui suppose une « mutation du dire » –, les questions disé-je, puis, à la suite, les réponses “décalées” de Sollers.

En substance (je ne peux que résumer ; il faut lire ces pages), Ligne de Risque (LdR) part du mot d’Heidegger, « Seul un Dieu peut encore nous sauver », relu à la lumière d’une précision postérieure du philosophe, selon laquelle ce Dieu serait « le tout autre à l’égard de ceux qui ont été, et surtout à l’égard du Dieu chrétien ». LdR se demande également si l’« autre commencement » de la pensée (Heidegger), n’impliquerait pas à son tour une transfiguration du divin. Dans l’ensemble, Sollers se prête au jeu et répond aux questions, mais n’hésite pas à “botter en touche” émettant l’hypothèse, par exemple, que ce « dieu [n’a] rien à faire avec le salut des hommes ». « Tout autre » ?, il répond : « Je pense au contraire que le dieu qui se présenterait d’une façon tout autre, et cela le plus radicalement, ce serait au premier chef le dieu chrétien. Plus encore que Dionysos, il incarne une rupture à l’intérieur de la série des dieux ». Il n’est pas impossible que Sollers, sur le chapitre religieux, agace un peu tout le monde, ses ex-compagnons de lutte politique tout autant que les Chrétiens prétendument de bon aloi qui ne voient pas, j’imagine, d’un bon œil ce libertin tout droit venu de son XVIIIe siècle, amateur du divin compositeur, du grand art et compagnon de nuit de Casanova, se dire non pas seulement chrétien mais catholique romain ! Certes il y a légèreté, désinvolture, dandysme dans cette posture catholique, mais je la prends comme telle, assuré que derrière l’image apparemment superficielle, il y a davantage de profondeur et de complexité qu’on veut bien nous le laisser deviner. Reste que pour le moment il pose, en guise de réponses, les bonnes questions. À l’évocation d’une nécessaire « transfiguration du divin », il rappelle l’épisode des trois apôtres endormis qui, lorsqu’ils se réveillent, aperçoivent Jésus transfiguré par une lumière divine en train de parler avec Moïse et Élie. Et Sollers de demander : « Qui se soucie encore de cette scène mystérieuse ? Qui se soucie encore de ce qui fait la force du Christianisme ? » Et oui, en effet... Oui, également, sur l’invitation à repartir du mot de saint Paul : « Folie pour les Grecs, scandale pour les juifs ». Le scandale : il s’agit à l’origine d’un coup asséné par un vacher, un coup de bâton, appelé en grec scandalon, pour que la vache plie les genoux et s’allonge. Scandaliser, c’est donc faire chuter.

Quid du scandale aujourd’hui ? Il est partout, on le recherche même, car il est l’occasion, si ce n’est de briller, du moins de se montrer, d’être sous les feux de la rampe, d’attirer l’attention, d’attirer les chalands surtout. Et il importe davantage d’être vu que de tenter d’entendre le monde pour qu’il tourne et ne vacille pas. Le discours qui a proclamé mortes les avant-gardes est largement connu, mais il faut croire que la posture-type, celle de la rupture radicale, est devenue à ce point viscérale qu’elle est aujourd’hui inhérente au moindre geste de la création artistique. Irons-nous plus loin encore dans la performance, après ce poisson rouge dans un mixeur-bocal, mixé par un spectateur trop tenté d’appuyer sur le bouton « on » de l’appareil ?, ou, mieux encore, ce vidéaste qui s’est filmé mangeant un fœtus humain... ? Il conviendrait enfin de renverser les postures. Non pour valoriser celle-ci contre celle-là, mais peut-être pour établir que ce que l’on nous présente comme positivement scandaleux, en ce sens que cela dérange les conventions et l’ordre établi, défriche de nouveaux champs de la pensée et de la création, est tout simplement devenu une routine, une tradition parmi d’autres : la tradition de l’avant-garde, non pas sans cesse réinventée, mais répétée, quasi mécaniquement, psittacisme incurable...

Dès Alors, que le premier des scandales inaugure cet « autre commencement » de la pensée qui doit, paraît-il, nous permettre de rompre avec le vide du commerce et du spectacle. Être scandaleux, aujourd’hui, c’est développer une pensée vertigineuse, théologique. C’est parler de beauté dans l’art comme le fait Michel Guérin lorsqu’il avance que « manque le scandale du beau. L’esthétique moderne le portait en son coeur, comme manque. Au contraire, l’esthétique réalisée, sociétale, porte avec elle l’exclusion du beau. La question n’est pas de savoir si l’esthétique a un avenir, c’est d’espérer croire qu’une autre expérience de la beauté, en ces temps improbables, reviendra toucher les hommes comme une grâce » (Figures de l’art, n°10). Il y a soixante ans, le liminaire de la première livraison de la revue Dieu vivant déplorait « l’atmosphère de mort spirituelle dans laquelle étouffe le monde ». Cette assertion reste pour le moins d’actualité. Dieu vivant s’adressait alors en priorité aux Chrétiens et, après avoir dessé la liste des causes « externes », demandait s’il ne fallait pas que les Chrétiens s’en prennent avant tout à eux mêmes : N’auraient-ils pas laissé s’affadir le sel qui leur a été confié ? Les « Vierges folles » n’ont-elles pas laissé s’éteindre leurs lampes par manque de vigilance ? Ils semblent s’être affadis, attiédis, d’avoir cessé d’être scandalisés. Scandalisés par le seul scandale qui jamais ne fut, celui de la Croix. Qu’est devenue la figure du vigile ? Lui qui garde intact l’esprit du scandale, qui est essentiellement « scandalisé ». Lui qui incarne le scandale qu’est la Croix : scandale pour la raison obligée de composer avec la foi, scandale pour la Loi transcendée par l’esprit, pour la vérité élargie par la transgression, l’art délivré par la beauté... Le paradoxe de l’époque réside en ceci que le scandale tient le haut du pavé, tandis que le vrai scandale a été relégué dans les replis de la pensée et de la culture. Faut-il s’en plaindre ? À vrai dire ce n’est pas un mal ; plutôt une chance. La « décomposition » (L’Infini, p. 8), que Sollers semble tenir pour irrémédiable n’est pas plutôt un abandon sans cesse approfondi qui empêche d’y mettre un terme et éloigne tout achèvement dogmatique ? Et si cette « décomposition » était traversée du néant par ce qui a vaincu tout néant ? Quelle liberté ne s’offre-t-elle pas alors ?

L’« autre commencement » sera peut-être ainsi, avec pour amorce une reconsidération non du « scandale chrétien » qu’évoque Sollers, mais du « scandale christique », l’adjectif conférant une dimension universelle que le nom usé par l’Histoire a réduit. Enfin, cet « autre commencement » ne sera pas, je l’espère, cancérisé par l’idéologie. Si tel était le cas il serait d’emblée identitaire et voué à l’échec Il renouerait d’emblée avec la fin tragique qui le précédait. Cet autre sera signifié par une démarche, une attitude, un comportement, un geste radical vers l’autre à l’image de celui qui se sacrifie. Sans cesse on y revient, mais le vrai scandale, c’est Lui – jamais nous. Cela n’est pas non plus envisageable sans une nouvelle façon de dire, sans une langue de feu. Sans « mutation du dire », pas de geste nouveau possible. C’est même la condition première. Toute la difficulté de l’imitation étant finalement de tendre vers le scandale-scandalisé et d’inventer une nouvelle langue pour le dire.