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Nunc N°8

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Présentation

Liminaire

Liminaire

Vingt ans après

Michel Fourcade

Vingt ans déjà que nous vivons avec Le Désenchantement du monde et L’Insoutenable légèreté de l’être, vingt ans béats d’admiration et nous n’avons pas fini de nous expliquer avec leurs thèmes, de répondre autrement à leurs questions, car ce sont livres avec lesquels il faut que l’on s’empoigne, quand instinctivement l’âme était d’abord remontée à la surface, ravie et les poches pleines, mais battant des pieds et des mains, fuyant l’ombre de l’« Es muss sein ! ». Vingt ans déjà, et nous subissions deux fois coup sur coup ce que Sloterdjik a appelé une « vaccination cognitive forcée », un « cogito traumatologique » : « Le rôle est difficile à tenir pour celui qui doit recevoir la vexation ; s’il se ferme aux éléments nouveaux qu’il a à connaître, il perd le lien avec le niveau actuel de l’art ; s’il s’ouvre aux nouvelles évidences, il lui faut accepter des effractions dans son système immunitaire cognitif. […] Est âme ce qui est autorisé à dire : je suis vexée, donc je suis ». Nos dettes sont à la mesure de nos exercices spirituels.

« Il le faut ! Il le faut ! » : raillant le motif pompier sur lequel s’achevait le dernier quatuor de Beethoven, Kundera nous enchaînait malgré tout aux contradictions de Parménide, qui voulait que de deux pôles contraires, le lourd et le léger en l’occurrence, l’un soit négatif et l’autre positif. Électrocutés dans ces polarités, le corps et l’âme eux aussi dissociés n’étaient dès lors jamais en phase, et seul le kitsch sentencieux des inscriptions tombales fabriquait de « l’accord avec l’être », trafiquait de l’adéquation, du sens ou de la destinée. Un peu comme ces anciens dieux qui voulaient conserver le monopole du feu ou de la connaissance, le romancier se réservait pour lui tout seul les pouvoirs de la mise en forme et de la transcendance, c’est-à-dire les fonctions mêmes de la « vie spirituelle », qu’il nous révélait et nous confisquait aussitôt. À lui l’Art du roman, la variation, le contrepoint, la fugue, la pluralité des registres, le droit aux allées et venues et le coup de pouce aussi de quelque Deus ex Machina pour parvenir à la légèreté alchimique de l’unité métaphysique ; à nous, et plus généralement à l’Homme, le fortuit, le ciel vide, la contradiction insoluble, l’esquisse inaboutie, le brouillon de vie sans droit à la seconde chance, et la pesanteur ridicule, mensongère des Toccata ou des fanfares de cortège lorsque nous essayons de plaquer quelques accords maladroits sur l’être dispersé en éclats.

« Il le faut ! Il le faut ! » : au terme de son « histoire politique de la religion », Gauchet mettait un point final à sa trajectoire vivante ; jamais plus elle ne structurerait l’être-ensemble, ravalée par le politique au rang d’institution « seconde » : supplément d’âme de la société consommatrice, trésor muséographique — déchéance ontologique. Ainsi s’épuisaient « le règne de l’invisible » et tous les arrière-mondes. Nous n’avons compris que peu à peu que nous n’appelions pas « religion » tout à fait la même chose, que la perspective, pour être magistrale, mêlait trop néanmoins les mystères de l’être, ceux de l’État et ceux de la société pour tenir tous ces fils ensemble, que notre « catho-laïcité » était elle-même une théologie politique même si on l’avait oublié, que c’est peut-être bien la religion qui dans la poursuite de son cours historique déterminait encore les formes, laissant le politique derrière elle et le souci de la cohésion des cités, comme la mer abandonne parfois des îles parce qu’elle n’en a plus besoin, ou pour d’autres raisons qui ne tiennent qu’à elle. Et nous aurions souhaité aussi que le philosophe emprunte au romancier un peu d’ambiguïté, d’ambivalence, pour comprendre que l’on puisse vivre côte à côte en paix sans être pour autant ensemble, que chacun peut accepter le malentendu, par lassitude, politesse, en vertu d’une arrière-pensée ou parce qu’il y trouve son compte, que certaines griseries produisent au moins autant de convivance que la grisaille de la « métaphysique démocrate ». Que nous ne vivons pas tous dans le même espace-temps, que nous ne sommes jamais entièrement contemporains.

À l’époque l’espace-temps officiel n’était d’ailleurs vraiment pas large : à en croire nos deux auteurs, nous commencions l’histoire par sa fin et perdus dans une périphérie lointaine. La « Grande Marche » avait atteint son terme, dans toute son ampleur judéo-chrétienne avec Gauchet, ou dans ces multiples avatars sécularisés qui faisaient selon Kundera la quintessence du « kitsch de gauche ». Pas de salut, pas de divinisation, pas de mission, simplement une béance d’être, qui se donnait à voir dans la folie ou s’oubliait dans le voyeurisme : « Les frontières du silence se resserraient sur l’Europe, et l’espace où s’accomplissait la Grande Marche n’était plus qu’une petite estrade au centre de la planète. Les foules qui se pressaient jadis au pied de l’estrade avaient depuis longtemps détourné la tête, et la Grande Marche continuait dans la solitude et sans spectateurs... Hier contre l’occupation américaine au Viêt-nam, aujourd’hui contre l’occupation vietnamienne au Cambodge, hier pour Israël, aujourd’hui pour les Palestiniens, hier pour Cuba, demain contre Cuba, et toujours contre l’Amérique, chaque fois contre les massacres et chaque fois pour soutenir d’autres massacres, l’Europe défile et pour pouvoir suivre le rythme des événements sans en manquer un seul, son pas s’accélère de plus en plus, si bien que la Grande Marche est un cortège de gens pressés défilant au galop, et la scène rétrécit de plus en plus, jusqu’au jour où elle ne sera qu’un point sans dimensions ». Nous y sommes. Certes Gauchet nous promettait « l’avenir pur, infigurable, dégagé du reste de cocon théologique qui continuait de nous le cacher depuis deux siècles », mais à y regarder de plus près cependant, et à lire aussi Furet et les autres auteurs du Débat, cet avenir « sans visage et sans nom » ressemblait à s’y méprendre à la IIIe République ; et nous y sommes aussi. Alors, puisque nous sommes nés marcheurs, fallait-il rallier la seule régie des spectacles qui tournait encore ? Presque vingt ans que nous vivons également avec Full Metall Jacket et sa scène finale obsédante, qui montrait la marche des G.I.’s évacuant Huê en flammes en chantant l’hymne des Castors Juniors : « Mais qui est le chef de ce monde merveilleux ? M.I.C.K.E.Y., M.O.U.S.E. ». Hélas, nous y sommes encore.

Qui est le chef ? Qui est le maître ? Le journal auquel est abonné mon fils distribue chaque jour des 0 et des 20/20 — sans dire au nom de quel impératif kantien ni pour quel magistère. La dernière livraison pointait donc d’un 0 deux Corses maladroits, mais fidèles, qui avaient revêtu un radar de goudron et de plumes, et décernait un 20 à la niaiserie du jour qui avait pris dans ses rets le plus de téléspectateurs : ce n’est ni à Dieu ni à César que vont nos cultes et nos sacrilèges, mais à ce Regard anonyme, invisible et vraisemblablement vide, qui voudrait recycler à la fois le système panoptique totalitaire, le mythe démocratique de la « volonté générale » et celui de l’Œil qui poursuivait Caïn. Mais la dissidence est simple et le dernier chapitre inattendu de Kundera nous l’enseignait à sa manière, qui réunissait enfin son Adam et son Eve, ensemble pris par le regard de compassion de leur chien, dernier écho du paradis puisque les animaux n’en ont pas été chassés, dernière analogie du « pur amour » divin : aux yeux qui nous surveillent et à ceux qui nous comptent, nous préférons les yeux qui nous contemplent, nous réunissent et nous attendent.