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Nunc N°7

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Liminaire

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L'usage du monde : de l'exilé au pérégrin

Franck Damour

L’état commun de l’humanité est celui de l’exil. L’homme exilé du ciel, des anciennes demeures ou des palais d’illo tempore, quelle culture n’a pas médité ce thème depuis des millénaires ? Et cela de façon paradoxale et plutôt théorique, comme un horizon possible de l’humanité, l’exil n’ayant été au long des siècles qu’une exception, le fruit amer d’un destin parcimonieux, malédiction ou ostracisme. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’exil n’est plus un thème de méditation, mais une structure, celle qui organise nos économies et nos psychologies. Exils intérieurs, pertes des origines, cela se décline sous tous les modes, aucune des sciences et des arts de l’homme n’a manqué à la description de l’homo viator, dispersé de lui-même et abandonné des mondes, atteint de cette déprise de soi et des autres qui est comme un engouffrement du lointain dans le prochain et un effondrement de toute présence : à peine avons-nous tourné le dos que tout brûle déjà. Homme errant, et pourtant encombré de bagages obsolètes, manuscrits à la langue morte, sources égarées. La généralisation de l’état d’exil ne cesse de rendre compte de l’ébranlement des humanismes modernes, d’interroger leurs origines. Arrachement, déracinement, désenchantement : telle est la litanie incessante des belles âmes, qui trouvent là l’idéale posture pour juger et attendre la fin de l’Histoire… Les plus lucides savent que ce mal être est le prix à payer pour une liberté asymptotique. On pourrait s’en tenir à ce constat, intégrer la dépression, la fatigue d’être soi comme une fatalité, y pallier par quelques remontants peut-être, et plus si persiste le malaise.

Mais dix ans de voyage n’auraient pas pu payer cela. Ce jour-là, j’ai bien cru tenir quelque chose et ma vie s’en trouverait changée. Mais rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. Nicolas Bouvier, L’usage du monde.

Toutefois, le potentiel de liberté de l’exilé effraie ces pouvoirs qui multiplient contrôles et régulations, ces intellectuels qui dénoncent le déclin et appellent aux vieilles lunes, ces religieux qui manipulent avec envie les doux mots de « racines », « traditions » et « valeurs », tous s’évertuant à renvoyer l’exilé aux confins du monde, au-delà des murs. Ne serait-ce pas le signe que l’exilé véritable est peut-être plus rare qu’il ne semble ? Posons une distinction : la condition d’exilé est une chose ; la conscience de l’être en est une autre. Même s’ils ressentent par éclipse ou de façon lancinante une insatisfaction, nombre d’exilés se font leur condition une nouvelle origine, une patrie en propre, et rompent ainsi avec la dynamique de l’exil. Ils jouissent alors de la douce euphorie de l’indifférence, sans en tirer une fierté particulière, éprouvant même un soupçon de tristesse : la fin du jugement se révèle une simple absence d’enjeu. Mais, par ce renoncement à l’exil, ils en perdent l’occasion, là où un renversement du regard s’offre à nous. L’exil, alors ? L’exilé ne renonce pas au monde, mais il ne peut non plus y totalement adhérer, y croire tel qu’il est.

Toute terre étrangère leur est une patrie, toute patrie une terre étrangère. À Diognète.

L’auteur de la lettre À Diognète, non sans provocation, proposait à son interlocuteur romain le statut juridique du pérégrin comme idéal d’humanité. Le pérégrin, dans le droit romain, était citoyen de l’autre cité, l’étrangère, en voie de civilisation. Ici, le pérégrin devient une figure nouvelle, un homme aux deux cités, scandale inédit de celui qui refuse d’être l’homme d’une seule cité. Le dessaisissement de l’exil n’est pas un passage, il devient notre condition. Aussi ne faut-il pas perdre la ligne de l’exil, mais refuser toute distraction, aller plus loin sur la pente de la perte du monde jusqu’à la sortie de soi, jusqu’à cette disponibilité qui s’ouvre en nous soudain, au cœur du tunnel, jusqu’à accueillir ce vide qui nous constitue. Une nuit de soi. Le souci de soi tient aujourd’hui lieu de destinée. Cela peut se lire même dans les engagements les plus forts au service de l’universel, dans les formes les plus urgentes de l’action : les motivations se formulent toujours en termes d’accomplissement personnel. L’exigence post-moderne d’authenticité tend cependant à devenir repli sur soi — et le plus souvent repli amer —, car le cosmos antique tout comme la polis moderne ont disparu. C’est la personne qui est globale aujourd’hui, non le monde, c’est dans la personne que l’abandon doit se donner pour permettre à nouveau, mais autrement, une polis et un cosmos. Cette sortie de soi est traversée de nos animalités, mais aussi déconstruction et reconstruction de nos origines, mise en suspens de nos horizons, affrontement d’une nuit plus profonde encore que les nuits envisagées par la raison. Dans le tunnel de l’exil, la rencontre se fait imprévisible, suffocante. La perte de souffle est nécessaire pour accueillir la respiration. Celle du Dieu exilé en nous-même, un Dieu dont l’abandon saisit chacune de nos vies comme un samedi saint ? Peut-être...

Telle est l’occasion, choisir cet exil et l’offrir, non le subir mais l’accueillir. Un décentrement du regard qui rend tout possible. L’exil permet l’ironie qui dégonfle les faux sérieux et ne cherche pas à mettre du Sens, des Valeurs ou des Identités à chaque coin de rue. Il permet une innocence qui dégonfle l’ironie auto-instituée, cette distance automatisée à l’origine de l’indifférence qui nous arrache à l’exil. Il permet un engagement qui n’oublie jamais la personne et la contemplation qui ne se prend pas pour le tout du monde. Cette expérience de dessaisissement est le chemin contemporain de l’homme. La vie de l’exilé devient alors pérégrine. Le pérégrin nous enseigne la chance de chaque départ, l’ouverture inhérente à la décision de partir à laquelle chaque matin nous invite. Le pérégrin est partout chez l’autre comme chez lui, toujours chez lui comme s’il n’y était pas. C’est l’homme de l’interstice, de la faille, du pas de côté. Il est l’homme de l’hospitalité, là où s’apprend le don. L’exil du pérégrin est désir du nouveau, possibilité de l’Imprévu, l’excès de chaque instant où enfin délivrés de l’histoire s’opère une soudaine succion de l’avenir.

Est mystique celui ou celle qui ne peut s’arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n’est pas ça, qu’on ne peut résider ici ni se contenter de cela. Le désir crée un excès. Il excède, passe et perd les lieux. Il fait aller plus loin, ailleurs. Il n’habite nulle part. Michel de Certeau, La fable mystique.