Vide

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Nunc N°5

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Présentation

Liminaire

Liminaire

De la mort du corps à la chair vive

 

Qu’est devenue la chair ? Aurait-elle disparu tandis que le corps se fait aujourd’hui si présent, si pressant ? Où est la chair dans ce monde tout en carapaces, réseaux, particules, pulsions, déterminismes, écrans, anomies, dissections, taxinomies... Amen, ite missa est. Mais la messe est-elle dite ? Et quelle messe fut célébrée si ce n’est une messe décharnée, le sacrifice d’un corps déjà vidé ? D’une logorrhée l’autre, le verbeux verboie : il expose le corps comme jadis l’enfant que l’on abandonnait aux brûlures du soleil.

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Une fois la chair oubliée, ne reste que le corps, inanimé, et dès lors objet parmi d’autres. Une matière vivante dont la vie n’a plus ni sens ni valeur et que l’on peut à loisir meurtrir et disséquer, oublier et détruire. L’intégralité de l’homme a été oubliée. Réifié, il est l’objet d’opérations, manipulations de main de maîtres qui auscultent en biologistes, cognitivistes, artistes expérimentalistes, technologues de la méditation, psychanalystes, qui décortiquent et analysent ponctions-pulsions-humeurs-excréments-sang-suintements, modernes aruspices dont ils s’autorisent pour dévoiler la vie. L’explication d’une mécanique n’éclaire ni son origine, ni sa fin. Jamais opérer l’œil ne prodiguera la Vue ! D’autres, pas moins fous, prétendent la corriger et, d’un même geste analytique, notre regard sur le monde, pour que, affirment-ils, les contours de la réalité ne se déforment pas, pour que notre jugement critique soit sans failles et libre de toutes entraves. « Réintégrez en vous la puissance extériorisée au cours des siècles, là est la clef de la liberté et de la connaissance ». Mais point de vraie connaissance, car elle eût impliqué esprit et chair. Là où il n’est pas d’encharnement, il n’est plus (de) personne. Gît sous nos yeux un mort-vivant qui se laisse à l’ennui aller, l’ennui qui si souvent nous emporte et entraîne vers le vide. Ce vide que les corps connaissent dans leurs chutes jouissives lorsque l’esprit les a fuis — mais n’est-ce pas eux qui l’ont congédié ? Corps sans chair, dont il ne reste que gueule de bois et amertume. Pointe avec l’aube le tardif soupçon que le soupçon n’était peut-être pas fondé et que ses maîtres n’étaient que de faux prophètes. Comment réduire au néant l’ennui du corps néanté que seul semblait conjurer l’enchaînement infini des caprices ? Telle est l’insoluble équation posée à l’homme dissolu du monde post-moderne ! Du néant le néant. Ne le savions-nous pas de toute éternité ?

Le corps n’aura jamais été aussi libéré, jamais aussi mis à mort. Corps libéré de tout, sauf de cette mort prescrite par des geôliers déguisés en sauveurs. Que ne lui aura-t-on demandé d’endurer au nom de son épanouissement, de sa liberté ! Comme si l’on avait dit au corps : « Tu es libre maintenant, va ! ». Un nouveau « Lève-toi… ! » mais vidé de son essence, qu’un discours trompeur et trompé aurait achevé par « ...et marche dans le vide ». Pauvre corps, aujourd’hui fragmenté, corps bolide body-sculpté propulsé à vive allure et pulvérisé sur le premier mur du doute. Tu es lancé sans frein, toi qui paraît-il désires sans fin : te voilà à bout, finalement plus prisonnier de la mort qu’en pleine vie.

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Le corps est mort, vive la chair. S’il est une opération chirurgicale nécessaire, c’est une opération à cœur ouvert : que la chair se vivifie ! Infini d’une chair tendue vers l’aimé en un même mouvement du regard et de la langue. Qu’avons-nous fait de la « garde du cœur » ? L’œil, lampe du corps fait chair, tout un ars videndi à cultiver. Il s’agit de réapprendre à pétrir de la main comme du regard le monde et de cette caresse le soulever : geste qui ne naîtra que d’une épreuve charnelle. Nombreux sont les hommes qui fuient leur carnation, notre internité, écrivait Péguy. Nombreux les Jacob qui regardent l’ange de loin et le singent, plus attentifs à leurs gestes apeurés qu’à l’âpre combat. La chair vive couve sous les cendres du corps. L’urgence n’est pas de faire corps, mais de donner vie. Quelle est cette chair de vie ? Elle est la chair maintenant ressuscitée d’un regard renouvelé, amoureux. Être en vie, n’est-ce pas mener sa vie comme une étreinte amoureuse ? La chair n’est jamais aussi vive que lorsque ce geste connaît sa perfection — rare perfection. Et il importe de se dégager des morales qui n’ont traité que du corps, non de la chair. Dans l’offrande à l’autre du corps, de l’âme et de l’esprit, l’oubli de l’un des trois manifeste notre chute.

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Un ars moriendi

Être encharné, c’est épouser de tout son être l’action que l’on mène. Avec précautions et mille peurs, l’homme contemporain se refuse à l’action, fuit le risque, le geste audacieux, sans connaissance de causes. Ce n’est pas une perte de l’innocence, mais un déni de vie, un refus du don. Comment agir sans chair ? Il s’agit d’être « stochastique », c’est-à-dire celui qui « lance juste ». Celui qui ne cherche pas à atteindre la cible en la visant mais qui l’atteint parce qu’il la veut de tout son être. La cible, voilà la question esquivée, car elle brûle nos langues anesthésiées. Point de finalité pour l’homme, sinon une finalité muette et privée, appropriée à la frénésie consumériste, enclose dans le petit jardin de la méditation transcendantale d’un transcendant sans visage et sans être. La seule finalité admise est l’impérieuse nécessité de s’ouvrir à tous les vents, dans un patient exercice d’impassibilité de son être pour ne pas saisir l’autre et ne pas être saisi à son tour, collection maniaque des différences insignifiées à force de tant de déprises. N’est-ce pas là une de nos grandes peurs impensées, celle des fondements et des fins ? Depuis longtemps on nous dit qu’il faut taire tout cela, nous sommes de simples gestionnaires, des experts de l’expertise, des médiateurs du média, des accros du néant, alors, que diable, le bruit suffit bien ! Sans finalité, quelle chair ? Sans chair, quelle vie ? Notre cible est l’avènement du Royaume. Gardons-nous de l’oublier et de se satisfaire. Gardons-nous aussi de la tentation de le repousser sans cesse. Notre temps est messianique, chaque moment est déjà ouvert d’une ouverture encharnée, par laquelle nous nous recevons l’un l’autre. Finalement, un ars vivendi du don de soi, car notre économie est celle de l’offrande. Brûler en sa chair pour libérer ce don, consumer sa vie sans retenue. Pour cela accepter dans le même temps de n’être pas le Buisson Ardent et aspirer à Le recevoir, et alors, sans doute, brûler autrement. Cette consomption est aussi un ars moriendi. Lever l’autre tabou : nous sommes mortels, la mort est dans nos vies. Nous devons réapprendre à mourir, construire un monde à quitter, accueillir une vie à donner.