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NUNC n°43

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Présentation

Liminaire

Liminaire

Benjamin Guérin

LA TERRE AU COMMENCEMENT

 

Il est malaisé de se définir sans s’enfermer dans une définition. Mais pour dire qui l’on est, il est parfois plus juste de dire, comme les anciens, d’où l’on vient. Nous venons tous de la terre, cette argile des mythes fondateurs, cette « nouvelle pierre » du « néolithique », cette étape fondamentale commune à tous. Puisque le liminaire est un temps d’accueil pour nous préparer à pénétrer quelque part, par une entrée détournée, passons donc par l’atelier du potier. Voilà un excellent chemin de traverse pour entrer en poésie autant qu’en pensée. Les pierres au sol de l’entrée reflètent la lumière, tant elles ont été polies par le passage des visiteurs. La porte est le lieu de l’hospitalité, là où l’on s’embrasse et l’on s’enlace. C’est le moment du salut – il faut toujours commencer par le salut, enseignait maître Funakoshi. Curieux, marcheurs, peintres, poètes et philosophes, des gens de tous pays en franchissent le seuil. Un atelier est comme une revue, il se doit avant tout d’être un espace d’ouverture et de rencontres. Le potier est une figure poétique universelle, d’une authenticité profonde. Il est celui qui garde ses mains dans la terre immémoriale. Il façonne, toujours en prise avec les éléments : l’eau qui humidifie la terre, le feu qui opère la métamorphose en céramique et l’air, aspiré par le four et expiré par le potier lorsqu’il tourne. Le bol, en sa simplicité même, en est l’image. Il est l’empreinte des deux mains, jointes pour recueillir l’eau de la vie.
Le bol a une dimension anthropologique : il est à la taille de la main de l’homme. N’oublions pas que l’argile est à la fois cette technologie de pointe, la seule qui résiste à la pointe des fusées et un retour vers une simplicité première, celle des jeux et des guérisseurs. En France, les grands centres de céramique se sont développés avec la fonte des vaisselles somptuaires en or, ordonnée par Louis XIV. Au Japon, c’est le grand maître de thé, Sen No Rikyu qui a développé la céramique pour la cérémonie du thé. Poussant le sens de la synthèse et de la reprise, le Japon a créé son propre style. La cérémonie du thé appelle à prendre le temps de la contemplation d’un bol, dans toute sa simplicité. On le prend dans ses mains et on se prend à l’aimer, comme un ami, avec ses défauts et ses faiblesses. Mêmes les fêlures peuvent être belles et donner de la force, à un bol comme aux hommes. C’est pourquoi certains coulent de l’or dans les bols ébréchés, pour sublimer leur fragilité. Au départ, notre œil est attiré par la plus belle face du bol. On la salue – cette face est pour Dieu. Notre main tourne alors le bol d’un quart de tour, pour faire apparaître la suite. On salue cette face – elle est pour l’empereur. Il faut alors tourner une dernière fois le bol pour faire apparaître la face oubliée. On est attentif à la trace de la flamme, à la pureté de la ligne, on ressent le geste du potier. On salue – cette face est pour nous. Un simple bol en terre offre tant de facettes. C’est pourquoi, prenant un bol, un japonais aura toujours comme premier réflexe de le retourner, afin d’en regarder le pied – la face cachée. Il y a une grande idée derrière cela. Si l’on sait se rendre humble comme une fourmi, on peut visiter un monde dans son infinité, en l’occurrence ce monde est un bol. Alors, selon le zen, on touche à l’ensu-zu. C’est ainsi qu’un bol crée l’infini.
La céramique européenne est marquée de l’influence japonaise depuis que l’anglais Bernard Leach est revenu Kenzan du Japon et que son Livre du potier a permis après guerre la renaissance de la céramique, sous la forme d’ateliers individuels d’artistes-artisans. Dans les années cinquante, Jean Paulet sortit de l’école de potiers de Montpellier. Refusant l’usine et l’industrie du luxe, il choisit de s’isoler pour faire revivre un village languedocien abandonné. Transformant l’ancien four à pain de St Guilhem-le-Désert en four de potier, il a voulu renouer avec la tradition antique des potiers grecs. Il préparait seul sa terre dans de grandes jarres à huile qui sentaient bon l’humidité de l’argile. Et, devant les pierres médiévales, noircies de fumée, il faisait grincer la roue de son tour à pied. Cette simplicité monastique séduisit les stars de passage, comme Jacques Charrier et Brigitte Bardot, qui s’inspirèrent du « potier-philosophe » pour la chanson Mon ami le potier. C’est l’atelier de ce « potier des origines », authentique, humble et libertaire, qui fut filmé pour incarner au Musée de l’Homme la tradition céramique. Des poètes avaient choisi eux-aussi de rester dans le Midi. De passage à St Guilhem, Jean Joubert, Max Rouquette et Frédéric Jacques Temple avaient pour habitude de venir saluer leur ami potier. Ils s’installaient au frais dans son atelier et le regardaient tourner. Parfois même ils mettaient la main à la pâte. L’an dernier, le musée de la céramique de St Jean-de-Fos a consacré une rétrospective à ce pionnier de la céramique contemporaine. à cette occasion, Frédéric Jacques Temple a écrit un texte sur la nécessaire amitié entre les poètes et les potiers : les premiers poèmes ayant été écrits sur des tablettes de glaise, il fit de même, gravant au laguiole ses poèmes sur la terre de Paulet. La terre, ainsi, peut être un liminaire à la poésie.
Mais le premier liminaire en tout art reste l’apprentissage. Certains maîtres potiers ont tendance à vouloir former leurs élèves à la japonaise. Entré vers sept ans à l’atelier, on s’y sent attiré, retenus par l’odeur de terre, le ronronnement du tour et ces gestes, qui transforment la matière. C’est un lieu de sérénité, une grotte merveilleuse où peuvent germer les rêves des enfants. On commence par l’épreuve de la salissure, trempouillant ses mains au jeu de la barbotine, qu’a repris frère Daniel de Montmollin, le maître potier de la communauté de Taizé, pour libérer la créativité des enfants. Passée l’initiation, la porte reste ouverte et il ne tient qu’à nous d’y retourner comme un disciple – uchi-deshi. Pendant des années, il faut se contenter de balayer l’atelier, en ayant le droit de regarder et parfois d’interroger. Le maître tourne de grandes pièces et l’on entend craquer l’argile qui s’étire sous sa main. Puis vient la première leçon. Il s’agit de purifier la glaise des éclats de silex et des bulles d’air. Alors, pendant des années, on pétrit et prépare la terre. On observe, on apprend, en silence, en patience. Mais déjà, en cachette, on modèle des mondes mystérieux et on lance en l’air des boulettes de terre – d’après les Dogons, c’est ainsi que les Dieux ont créé le monde. Devenu adolescent, on obtient enfin le droit de s’installer au tour. Et, à l’épreuve de la patience succède celle de l’ingratitude. Il faut bien des années pour maîtriser l’art du tournage et ne pas voir sans cesse la terre s’effondrer comme une Babel entre nos doigts. L’apprentissage ne fait que commencer, mais déjà, par ce long liminaire, on est potier.
Sur le tour, l’équilibre se construit par un rituel préparatoire. Pour centrer la terre, il faut être soi-même centré, vertical. On apprend les gestes de ce liminaire minutieux comme une tradition d’entrée en matière. Il pourrait même sembler que le résultat final dépende de la bonne exécution de ce cérémonial préliminaire. S’échauffer les bras et détendre le cou ; trancher la terre et la faire chanter ; la pétrir et la séparer, pour à nouveau la réunir ; façonner une boule, la rouler en cœur ; s’asseoir devant le tour et par deux fois frapper le centre, les mains vides, en soufflant. Alors, dans cet état de sérénité, ayant fait cesser le tournis de la pensée, n’étant plus qu’un axe, parfaitement stable, partant du centre de la girelle jusqu’au ciel, le liminaire se termine et on rentre en matière. On saisit la boule de terre pour la lancer sur le tour, en son centre – exactement. Seul le grand maître peut laisser à ses élèves ce travail liminaire qu’est le centrage. Il arrive et, d’un geste, donne au bol son souffle de vie, son unicité – wabi sabi. C’est parce que le maître, comme un sage ou un saint, à tout moment, est établi dans l’essentiel. Parfaitement centré, il n’a plus besoin de liminaire. Il peut sauter ces quelques pages et aller directement à l’essentiel.
La voie du potier est un art parmi d’autres pour atteindre l’essentiel : l’unité du corps, de l’art et de l’esprit – shin gi tai. Un général japonais, persuadé de la supériorité de la voie martiale, l’apprit à ses dépend lorsqu’il se décida à attaquer en pleine cérémonie un maître de thé. à l’instant précis où il voulut mettre la main au sabre, le maître de thé se retourna pour tendre un bol au général. Son sourire en disait long sur l’excellence de sa préparation, sa vigilance – zanshin – n’offrant aucune faille. Le plus légendaire des samouraïs évoque à sa manière l’importance des liminaires préparatoires. Au sortir de sa victoire sur l’école de Kyoto, Musashi fut invité à une cérémonie du thé. à sa grande surprise, il fut saisi par la profonde vérité d’un bol en terre de Koetsu. Cette révélation fut le début d’une longue préparation au combat à travers d’autres voies, notamment la sculpture. C’est ainsi qu’au moment du duel ultime, tandis que le terrible Kojiro attendait en tenue de cérémonie, s’accrochant à son sabre et cherchant en vain le détachement, Musashi, lui, semblait avoir oublié son combat. Il prenait son temps pour tailler avec application une rame de pêcheur, afin d’en tirer un Jo, l’arme de ce duel, délaissant son sabre. Complètement absorbé par ses gestes et en prise avec l’essentiel, Musashi était prêt – et son combat déjà joué.

En passant par l’atelier du potier, nous sommes prêts à entrer de plein pied dans l’essentiel, cette hospitalité tournée vers l’ailleurs, à la fois pérégrine et vagabonde, capable de faire un pas de côté pour se rendre étrangère, tout en restant originelle, bien centrée sur son axe, verticale, la tête dressée, orante et charnelle, sans cesse à l’écoute du monde, vigilante et prête au combat, résistante et agonale, pouvant endurer une saison durant l’aridité terrestre, désertique, d’une ardente patience, sans rien attendre d’autre en retour que le poétique ; parce qu’elle est absolument vivante, établie dans cet instant, qui constitue notre « maintenant ».