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NUNC n°42

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Dossier consacré à:
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Présentation

Liminaire

Liminaire

Choisir. De l'art délicat de composer un bouquet

Seul un barbare composerait un bouquet sans prêter attention à son ordonnancement général : formes, masses, lignes et couleurs requièrent une attention soutenue. Ainsi que nous l’ont appris les Japonais c’est un art – l’Ikebana – qui exige de maîtriser l’asymétrie, le vide et la profondeur. Mais connaître la théorie de cet art ne suffit pas, il faudra une sensibilité, un regard, qui seuls donneront vie au bouquet et donc aux fleurs cueillies, coupées.
C’est un art qui a à voir avec la mort, la faucheuse : cueillir, c’est tuer ; comme choisir est écarter – nous reviendrons sur la nécessité de choisir en certaines circonstances.
[Digression : la brûlure de la mort – jamais pour soi envisageable – impose un pas de côté, une danse, une parade amoureuse : heureusement qu’il reste, en guise de remède à la morsure de la mort…, la divine petite mort. Doux désir si violent, source d’un art si délicat, celui d’une poésie érotique, qui a étrangement disparu de nos vers contemporains… Fort heureusement, il nous reste la verdeur des classiques antiques, mais aussi, plus récents, les poètes latins du Quattrocento italien dont Charles Senard vient de proposer à notre sagacité intellectuelle autant qu’à notre appétence inextinguible une anthologie savante et raffinée – donc un choix – de la poésie érotique.]
Tout est politique, cela est fort connu : la musique comme le sport, le corps comme la langue. Et la récente anthologie poétique – encore un bouquet, un choix, conscient et voulu comme tel – d’Yves Di Manno, en témoigne, pour ceux qui en doutaient encore. On s’insurge ici et là contre ce choix poétique, sous prétexte qu’il manquerait tel ou tel Grand Ancien (Philippe Jaccottet notamment, mais l’on pourrait rajouter Patrice de la Tour du Pin, Jean Grosjean, Pierre Oster pour ne citer que ceux-là), mais c’est oublier qu’un choix implique l’exclusion, l’écartement, et que c’est un geste éminemment politique – ce d’autant plus lorsqu’il s’agit de langue poétique – de choisir majoritairement et massivement les poètes héritiers des revues TXT, Java, de l’école expérimentale de POL/Flammarion. Nous le savons : l’usage que l’on fait du langage dit d’emblée si l’on aspire à la Parole, si l’on poursuit cette quête folle de ce qui est au-delà de la surface du réel ; ou au contraire si l’on se contente de la matière première du monde sans témoigner – faute d’y croire, simplement – du souffle qui l’anime. Yves di Manno lui-même le reconnaît dans son introduction : il n’a livré qu’une lecture de cette période poétique. À d’autres, maintenant, d’offrir d’autres parcours ; à d’autres de composer un autre bouquet poétique – lequel, le plus souvent, sera tout aussi politique.

Tout est politique… cependant, fait étrange et de prime abord incongru dans notre vieille République, un homme, assez jeune de surcroît, avance hors du carcan politique en vigueur, faisant exploser à son passage les partis politiques traditionnels, et composant un bouquet serré de ministres choisis, de couleurs aussi variées que différentes. Voici donc un gouvernement que l’on pourrait qualifier d’« au-delà du politique », si ce n’était encore de la politique, mais autrement car peut-être notre nouveau Président revient-il au cœur même de ce qu’est la politique, à savoir le souci de la polis – et Dieu sait s’il est temps de s’en soucier... Oui, il est temps de revenir à l’essence même du politique plutôt que de se contenter de gérer les politiques partisanes usées qui n’ont d’autre souci qu’elles-mêmes et la perpétuation des appareils politiques en place. Gouvernement d’union nationale, comme en temps de guerre ? C’est peut-être reconnaître que nous le sommes bel et bien, en temps de guerre : guerre sociale larvée, guerre de religion de basse intensité…
Quid de NUNC dans ce contexte prétendument « nouveau » ? Est-ce à dire que NUNC entend se mettre en marche, au garde à vous ? Nullement, bien sûr. Ces quinze dernières années nous n’avons pas fait de politique au sens strict du terme. Ce n’était pas l’ambition que nous nous étions assignée. Notre souci premier était, et restera, la question de la langue, dans ses dimensions poétiques, philosophiques, théologiques, et nous avons œuvré, avec nos moyens, à l’invention de cette langue commune – ce qui relève aussi de cet art de la composition. Quoi qu’il en soit, nous ne changerons rien au fond de notre propos, ni à la ligne générale ; ni à la façon, ni à la manière. Cependant nous ne nous interdirons pas, à l’avenir, d’être plus attentifs et vigilants : l’enjeu est de taille, et tout échec aura les conséquences les plus funestes qui soient. Chacun le sait, si nous retrouvons pas le chemin de la politique, de la cité, alors les choix se radicaliseront et il ne sera plus temps de composer des anthologies de poésie, érotique ou pas.
Ces derniers temps, les signes d’ouverture se sont faits rares, exceptée l’arrivée du pape François. Puissent ces temps être réellement nouveaux et permettre de nouveaux accords entre les mots et le réel (car il s’agit toujours, au fond, d’une question de langue : la langue dit notre réalité politique) – et qu’elle ne nous livre pas un galimatias de novlangue qui trahirait une fois encore la réalité et offrirait les mots en sacrifice.
Composer une revue relève aussi, en quelque sorte, de cet art de composer un bouquet. Il s’agit de choisir, donc d’écarter, de couper – et cela n’est pas sans une certaine jouissance lorsque le résultat, à la fin, tient dans l’espace – et plus encore dans le temps.
Toujours il convient de préparer sa mort, c’est la condition nécessaire afin de n’avoir pas à la redouter chaque jour et ainsi être contraint, réduit, limité, dans l’ampleur de son action. NUNC : agir, penser, écrire, créer : en somme, composer quelque bouquets entre autres poétiques – donc politiques – pour que la cité s’apaise et se réinvente. Vœu pieu autant que prétentieux ? Naïveté ? Nullement : vœu sage et responsable, contre le fiel de ceux qui, ne choisissant pas, font forcément et malgré eux, le choix du pire, le risque d’un bouquet délétère…

Bruxelles, le 17-18 mai 2017. Café Le Belga, 7h15 – 3h