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NUNC n°41

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Liminaire

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Lettre à une jeune musicienne

Stéphane BARSACQ

 

Une période s’achève. Tout achèvement porte en lui la possibilité d’un renouveau. Question de déchiffrage. Je ne pense pas que nous soyons arrivés à la fin des temps : nous sommes à leur seuil. Plus que dans une mort avancée, programmée, rentabilisée, notre époque est engagée dans sa régénérescence. Le chaos que nous vivons fait que tout est possible à nouveau. Et certes, tout l’est toujours pour qui accepte d’inventer sa vie à la hauteur des risques et des exigences de celle-ci ; car ce qui se joue pour l’époque est ce qui se joue pour nous au plus intime. De quelle renaissance, de quel amour, de quelle folie sommes-nous capables ? Dit autrement, il suffit qu’une femme telle que vous, en interprétant Bach, Brahms ou Beethoven, mais aussi Debussy, donne une clef pour répondre à ces questions, et l’on oublie aussitôt que vous jouez de la musique classique pour ne plus retenir que votre génie.

Que dire des joies que vous m’apportez ? Chez vous, la musique n’est pas seulement ce qui permet à l’esprit d’accentuer sa pénétration des aspects sensuels d’un lieu terrestre : elle est l’apparition énigmatique, à jamais mystérieuse, qui fait s’ouvrir les abîmes, en les défaisant un à un. Le monde redevient ce qui surgit de la nuit. Il porte une illumination, cette révélation visible de ce qu’on ne peut voir ; cette vérification audible de ce qu’à l’ordinaire jamais on n’entend. Ainsi, ce que je préfère dans votre jeu, c’est qu’en étant si personnel, il cesse par là même, aussitôt, d’être particulier, pour atteindre à l’essence de la musique, anonyme par définition. Comme je vous le disais : ni Richter, ni Gilels, ni vous-même à vos moments de génie, vous n’existez en tant que personnes distinctes les unes des autres ; car aussi variable soit-elle, selon ceux qui l’exercent, c’est la musique seule qui existe alors, et qui fait de chacun de ses serviteurs un moment choisi, successif, mais tout aussi bien simultané d’un même et seul pianiste sans visage, sans masque, les portant tous.

Au fur et à mesure que je vous reconnais, vous et personne d’autre, je cesse de vous voir pour ne plus voir que votre double, d’un tact si singulier, antérieur à toute cette satanée corrida qu’on nomme concert, d’une présence aussi intime et familière qu’on peut l’être à soi-même aux moments de grâce ; oui, c’est à ce moment que pour moi, simple auditeur, mais auditeur fervent, vous êtes relayée par cette voix plus ancienne, qui fait exploser les cadres, et moi avec eux. Je ne vous écoute plus jouer, car c’est vous qui êtes jouée, sur un mode où chacun, moi le premier, se retrouve, par miracle, de plain-pied avec vous, si fermement. La lumière ne vient plus s’ajouter à ce qui est : c’est ce qui est qui jaillit et qui rayonne. Votre proximité avec le lointain abolit les distances : on est tout à tout, et tout se révèle, dans une intimité qui refait le lien entre soi et l’univers. La paix serait-elle advenue ? Soit. Les Grecs n’affabulaient pas quand ils affirmaient que la musique, fille des muses, gardiennes de la mémoire, est le pendant de l’astronomie, cette science qui observe l’harmonie des cieux et des astres. Seul le bruit est un désastre.

 

Sachez que je ne sépare pas vos répétitions de vos concerts : elles sont concert à leur manière, et d’une façon aussi émouvante ; quelque chose pousse ; le travail d’accorder chaque nerf à chaque note et chaque muscle à chaque morceau, cette manière si intense de musicaliser votre corps et de corporer la musique, voilà qui me laisse admiratif. Ce que je sais avec certitude, c’est que vous vous donnez toute entière à votre art : je vous reconnais cette grande vie du dedans – de faim primaire, primitive ; vous vous battez pour être et nous sauver avec vous. Rare et belle générosité, en vérité, dont un cœur rare et beau est seul capable. Vous tissez un réseau de relations sensibles, infiniment, et sans cesse remises en question. Le désert des sons recueillis auquel vous parvenez tend le silence unique sur l’insondable mystère. Et à ce moment, le temps d’une seconde suffisant, tout redevient possible, comme par enchantement : nos cœurs et nos corps sont emportés, nos pensées s’ouvrent à elles-mêmes, irisant les sensations d’une raison supérieure, d’intelligence avec l’intelligence : nous accueillons vos rythmes tels une bénédiction qui ouvre le salut.

Et que vous dire de votre concert, sinon que j’ai été heureux : vous avez joué à l’octave de la musique. Ce que je préfère chez vous ? La volupté dans le rythme ; la profondeur dans l’abandon ; cette vision d’une traînée de feu sur la neige. Vous faites un diamant de vos nuits blanches. A vous entendre, le néant est compromis dans l’autre monde, comme il l’est dans celui-ci. Vos notes sont les signifiants d’un travail de résurrection du désir profond. Quelque chose de plus haut, venu de plus loin, allant de l’avant, prend soudain possession de notre corps : à la fois hors du temps et dans le temps : un temps sensible qui requalifie la Création dans l’espace. Vous dansez en vous et nous avec vous. Vous possédez la force de nous faire croire que tout est possible ici et maintenant. Votre art fait foi : il délivre la joie. Il établit un pont entre le visible et l’invisible, entre la tragédie qui marque cette vie et une rédemption probable.

 

Mais que dire encore ? Oubliez les critiques. Quelles qu’elles soient, dès l’instant où vous êtes sur scène, ce n’est plus vous : c’est le compositeur, vous et nous : il y a trois personnes. Vous n’êtes que l’une d’elles. La musique, en définitive, n’est que la somme de toutes les impressions reçues lors de l’audition ; ce sera ceci pour untel, cela pour un autre, chacun réagissant selon ce qu’il est, et vous également ; certains vous trouveront de la force, d’autre de la délicatesse, d’autres que sais-je encore ; c’est que votre jeu possède tout cela, plus autre chose : la révélation de chacun ; vous montrez le compositeur et le spectateur ; vous avez autant de visage qu’il y a de gens dans la salle : l’infini entre en vous autant que vous le dispensez. Et si chacun de nous devient une part de vous, vous devenez à l’inverse une part de chacun. Seule compte cette pianiste qui nous parle et nous réveille et nous libère. Et, vous le savez, je ne dirai pas cela des virtuoses mercenaires : s’ils sont souvent assez bons interprètes, que nous donnent-ils à entendre ? Entendre qui signifie comprendre.

 

Sachez que lorsque je dis que vous renouvelez la musique, de telle sorte que la forme paraît nouvelle parce que le sentiment est nouveau, je veux dire ceci : vous ne donnez nullement une teinte moderne à certaines musiques anciennes : vous donnez à des musiques modernissimes, dont on commence seulement à entendre l’urgence vitale, un arrière-fond d’éternité, dans un monde promis à l’autodestruction de tout ce qui le constitue. L’une des raisons qui vous fait aimée du public tient sans nul doute à ce que vous possédez une force sans brutalité dont le génie est de nous défaire des misères, des mensonges et des faux-semblants.

Les idées en passion, se faisant vivantes par l’émotion sonore, vous nous faites retrouver la familiarité avec l’Un, l’adhésion à l’oraison de mai, à l’évidence de la terre fertile et instinctive. Vous ne mettez pas les notes les unes à côté des autres : ce sont elles toutes qui se rangent, sur un plan supérieur et impérieux, à l’appel d’un sentiment préalable que l’intelligence conduit. Quoi que vous fassiez, votre art est profondeur, sous la pellicule éclatante d’un éternel et redoutable apaisement.

Là, tout s’explique : et là, tout est conçu comme expliqué. Vous donnez l’image de la passion parfaite, cette connaissance qui passe de bien loin la perfection du désir. A vous entendre, ce n’est pas seulement l’aura de la crise, ce souffle qui balaie le monde de ses imperfections pour en faire un tourbillon total, en giration autour d’une idée fixe, mais le mouvement même de la contemplation, le train de l’extase, cette révolution qui emporte chacun dans l’effroi de la vision qui lui est promise.