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Nunc N°29

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Liminaire

Liminaire

Après Dieu, le roi, le monde, l'art... le corps est mort ! ... vive le corps !

Depuis au moins deux décennies, et de façon de plus en plus démocratisée, jusque dans les salles de classe, une nouvelle inouïe traverse nos sociétés : le corps est mort.
En effet, le corps n'est plus cette chose évidente, simple, immédiate, que nous pouvions contempler ou haïr, oublier la plupart du temps, endurer, soigner, consoler. Cette chose simple, immédiate, qui nous donnait accès au monde, nous donnait d'en jouïr, de l'admirer, de le recevoir brutalement ou sourdement. Bref, toi moi lui je nous avions un corps et pouvions espérer être ensemble, être uni par ce corps, puisque les autres vecteurs d'universalité étaient pour le moins inaccessibles, qu'il s'agisse de Dieu, de la politique ou de la beauté.
Làs, par ce corps non plus nous ne pouvons plus vivre ensemble. On – i.e. des savants en sociologie, en éthnologie, en psychologie – nous apprenent que nous n'avons pas de corps, que le corps est une image, une construction occidentale, idéologique, patriarcale. A déconstruire. Ainsi la sexualité n'est pas la sexuation, ni même l'orientation sexuelle. Ainsi l'idée même de corps est-elle une idée européenne. On explore l'idée du corps en des querelles étonnantes de complexité, de subtilité, qui parfois font descendre dans la rue des centaines de milliers de personnes, qui sont sur toutes les bouches.
S'il fallait trouver un autre moment de l'histoire où des discussions sur le corps et son lien avec l'esprit avaient mobilisé ainsi savants et foules, à n'en pas douter, il faudrait remonter au IVe siècle, au temps des conciles oecuméniques, lorsqu'il s'agissait de définir la façon qu'eut Dieu, en Christ, de prendre, ou de ne pas prendre, corps. Là aussi des débats très subtils, impliquant de forger de nouveaux termes, ont tourné autour de la corporation et aussi de la famille, car il s'agissait, accessoirement, de préciser les rapports entre le Père et le Fils. Là aussi ces débats très savants ont donné lieu à une expression légale, dans le cadre d'une profession de foi, mais dont l'implication dans l'organisation de l'Eglise et dans sa discipline morale n'était pas moins forte : en effet, alors que certaines chrétiens entraient dans ce que Peter Brown a appelé le « renoncement à la chair », l'incarnation était défendue, inventée, votée et acclamée à Nicée et à Constantinople.
Que signifie ce parallèle ? D'abord que le christianisme a légué à l'Occident, et sans doute à présent à l'ensemble de la planète, une pierre d'achoppement : le corps. L'idée d'un corps, comme lieu et vie de la personne, est toute entièrement liée à ce séisme culturel d'avoir eu à penser l'incarnation. Le corps, y compris dans sa sexuation et dans sa capacité à engendrer, car le Fils ne peut être Fils que s'il est incarné, est comme un défi pour toute société occidentalisée. Les formes de ce défi ont été formulées de façon multiples, et le seront certainement. La déconstruction contemporaine du corps, par le biais des sciences humaines et d'une certaine expression artistique, par le biais du droit et d'une certaine métaphysique, n'est qu'une étape supplémentaire de cette longue histoire, et non sa fin comme l'espérait Michel Foucault.
On se rappelle la page d'Hannah Arendt sur la Nativité. Elle l'entendait, bien entendu, dans la dimension politique, comme réponse face à la perte du monde. Mais la Nativité, si elle est aussi un événement politique, ne l'est que parce qu'elle a introduit dans l'histoire des hommes le corps, cette Bonne nouvelle inouïe. J'entends déjà les critiques. Comment, il n'y aurait pas eu de corps avant, chez les Grecs ou les Juifs, pour ne citer qu'eux ? Comment, quelle est cette épouvantable affirmation de christiano-centrisme ? Rien d'autre qu'un constat. En dernière analyse, l'histoire occidentale n'est rien d'autre que celle de ce corps du Christ qui est venu, telle une météorite, changeait l'orientation, la courbe. Une météorite devenue souterraine, bien présente, réactivée régulièrement à travers son héritage complexe, autour des notions de personne, de corps politique, d'art, de représentation, etc. Alors la déconstruction actuelle du corps n'est qu'une étape de plus, qui ne recouvre d'ailleurs pas tout le champ de pensée actuel. Déconstruire le corps en un réseau n'est qu'une façon nouvellement formulée de le mettre au silence, de le mettre au pas de la volonté de l'individu qui, lui, serait le maître de ce réseau, maître et esclave à la fois.
Donc le corps n'est pas mort, il est bien vivant dans sa déconstruction même, il se terre et nous renvoie sa leçon incessante : tu es un élu. Tu ne peux pas te limiter à ce que tu as reçu, mais tu ne peux pas non plus t'en émanciper. Tu est un élu, et tu dois élire ce qui est. Il est impossible d'échapper à cette antinomie fondamentale. Car elle est la voie, notre voie de vérité. Ici citation de Lyotard sur la sexuation. Bien sûr, il est possible de renoncer à toute quête de vérité, à tout monde commun, et à ce moment-là il ne faudra pas se plaindre que le corps vienne, un jour, un matin, une heure sauvage, frapper à la porte close, passer par les fenêtres, rentrer par les interstices de la vie et tout briser.
Ici Paul, Ephésien. Guardini : « Le christianisme a placé le corps dans les profondeurs de Dieu » On pourrait renverser la phrase. Donc les débats actuels sur le corps, plus spécialement ceux sur la filiation et la sexuation, sont des débats théologiques. Il faut donc s'en réjouir !

Le corps est mort – paraît-il -, vive le corps !

Franck Damour