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Nunc n°27

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Dossier consacré à:
Avec des oeuvres de:
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Présentation

Liminaire

Liminaire

 

 L’invention des adjectifs (pour les dix ans de Nunc)
 
Nunc a dix ans ! Comme l’heure du bilan ne nous a pas semblé venu, nous avons proposé aux membres du Conseil de rédaction de prendre la plume et d’inventer l’adjectif qui n’a pas encore été utilisé pour imaginer la revue. Exercices de méditation, de provocation, de création. Une revue rêvée ou pourquoi nous faisons Nunc. R. G. et F. D.
 
« ... Nous avons faim et soif de parole, non de mots. Faim et soif de visages, non de concepts. De vérité, non de discours. Faim et soif de connaître ce qui s’est passé, ce qui a été proclamé et entendu par ces témoins obstinés, ces passeurs silencieux, ces stalker dont les noms secrets voyagent de bouche en bouche, comme autant de “ promesses encloses ”... » Ces mots tirés d’un des premiers textes liminaires de Nunc, il y a dix ans, se tenaient non seulement sur le seuil d’un numéro mais d’une revue, et disent ce que demeure Nunc : un geste, un style, une marche. Bien sûr, il y a des horizons, des affinités, des mots de passe, des champs que nous labourons de préférence, mais cette revue n’a pas été l’expression d’une école de pensée ou de poésie, d’une discipline unique, mais une traversée. Non par concession à l’époque – car tout le monde se veut de traverse, d’ouverture, déraciné – mais parce que les racines spirituelles de Nunc lui donnent la traversée comme vocation. Parmi tous les adjectifs que Nunc a utilisés, l’un manque encore, qu’il faudrait entendre comme invitation au voyage de l’être, comme écho d’un tremblement intérieur. Nunc, revue abrahamique.
 
F. D.
 
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Qu’ajouterons-nous à ce que déjà il y a, ce qui nous devance : l’être ? Que peuvent nos mots en plus de ce qui apparaît : le bleu du ciel, le bruit d’un torrent, la senteur de quelques fleurs..., et qui manquerait si nous ne les écrivions pas ? Ou bien : que pèsent quelques poèmes devant la détresse des hommes, celle de peuples entiers parfois ? Il faut raison garder, et tenir qu’une revue est une aventure très restreinte, où une poignée d’auteurs caresse un temps le rêve d’une communauté fragile avec une poignée de lecteurs à peine plus nombreuse. Mais une aventure restreinte est encore une aventure, et qu’elle soit menée à plusieurs – aussi différents soyons-nous, différents jamais assez peut-être – est encore signe qu’elle mérite d’être tentée. « Mérite  » étant par ailleurs un mot insuffisant, là où il faut imaginer plutôt quelque impératif. Nunc est le titre que prit il y a dix ans cet impératif. C’est aussi son nom aujourd’hui, par définition et par vocation. Le nom d’une décision et d’une ouverture. La volonté à chaque fois d’ouvrir un horizon plutôt que de fixer une ligne. De libérer une parole plutôt que de remplir un programme. Aucun mot n’est plus ouvert à ce qui (toujours) vient ou (parfois) s’offre, et que nous appelons le présent. Mais peu de mots également diront mieux la tâche d’à présent répondre à ce qui nous requiert. La plus petite attention au présent est déjà acte d’invention ou de résistance – chacun choisira ensuite, selon le jugement qu’il porte sur ce temps, la formule qui lui convient le mieux. Mais qu’une voix se lève qui soit celle d’un vivant, ou qu’une parole se fraie un chemin qui témoigne d’une existence se portant en avant de soi, et nous chercherons à la faire entendre plus longtemps. Est-ce peu de chose qu’allonger la portée d’une voix ? Ou faire don à une parole de son possible déploiement ? Chacun répondra en conscience. Un mot de Goethe, trouvé au hasard d’une lecture, vaudra liminaire de ce jour : « Au temps présent, personne ne peut se taire ou abdiquer. Il faut parler et se remuer. Non pour vaincre mais pour être fidèle au poste. Qu’on soit dans la majorité ou dans la minorité ne fait pas de différence. » Un autre mot, tiré des Écritures, dit que les hommes ont déjà suffisamment de livres et de témoignages, puisqu’ils ont Moïse et les prophètes. Il leur suffit de les écouter (Luc 16, 29). Pourtant nous manquerions à nous-mêmes si nous ne prenions la parole à notre tour pour montrer, écouter, relever ce qui suffit à condition seulement d’être répété. Il y a urgence à ce que nous soyons capables de présent  : capables d’accueillir ce qui nous est confié, disponibles pour l’imprévisible encore à venir, c’est-à-dire deux fois libres. Nunc, revue urgente.
 
J. G.
 
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Nunc, revue Punk. « Ne reste pas spectateur, les heures passent, vas-y mec – et brise-les. » (The Wire, 1977) Le monde brûle d’ennui et d’apathie, le monde brûle et pourrit. À travers la terre entière, à travers la nuit, tout le monde conduit plein phare. En noir et blanc, dans le vacarme, affronte la nouvelle religion. Tout le monde coule dans une mer de télévision et d’édition. Le monde brûle d’ennui et d’apathie. La culture n’est que somnifère en attendant la tombe d’où personne ne se lève. C’est à ce point précis que Nunc arrive, la crête en l’air. Au revers de son perfecto, sont épinglés des badges aux effigies de Maritain, de Léon Bloy, de Bernanos et de Rimbaud. Nunc marche au milieu du trottoir, dans le sens contraire de la marche. Elle boit au goulot sa bouteille d’eau-de-vie, elle chante, elle danse, elle envoie valdinguer les poubelles à grands coups de pied. Pouvoir, transmission, contrôle : « je n’aurais pas trouvé meilleur moyen de traverser la nuit. » Living dangerously. Un acte dans le monde d’aujourd’hui, dix ans avant, pendant, après. Il faut apporter du neuf dans un monde qui s’en moque. Et le vrai neuf, le dur, le pur, le vrai Punk, c’est le Verbe incarné, le Roi aux Outrages. Ecce Homo, et pas qu’à moitié. En 1977, le mot d’ordre du Punk est « no future ». En 2002, Nunc le complète : « mais l’Eternité ! » – et ça ne fait que commencer.
 
N. I.
 
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Dix ans, c’est bien. Et après ? La mémoire ne suffit pas, « comme qui tisonne dans un brasero éteint (...), comme qui cherche son visage dans le coeur de l’oignon », pourrait dire le poète Roberto Bolaño. Une revue attentive. Les temps d’aujourd’hui ne construisent pas sur de l’ancien, ils ne bâtissent pas plus avec du neuf. L’affaire est plus étonnante. Des blocs de mémoire s’effondrent, d’autres surgissent ; des dynamiques nouvelles s’élancent, certaines assourdissantes, d’autres avec des signes faibles, sans qu’on puisse dire lesquelles seront les matériaux de la maison commune – et si seulement, demain, il y aura une maison commune. Un symbole d’aujourd’hui pourrait être le kaléidoscope, où des formes colorées se forment, parfois jusqu’à laisser croire un sens à venir, puis à nouveau se déforment, se chevauchent d’une manière inédite et mystérieuse. Il est tentant alors de tomber dans un relativisme qui abandonne le travail du sens et dénie la possibilité de toute conviction. Soulever les épaules et passer son chemin. Préférer l’aventure, choisir d’être à l’écoute et farouchement à l’écoute. Prêter l’oreille au brouhaha d’aujourd’hui, s’y reconnaître, y trouver une largeur et une profondeur insoupçonnable, y puiser une vitalité nouvelle pour irriguer les entreprises de l’esprit. Aller au plus loin de l’écoute, trouver peu à peu la force de ne pas finir la phrase ou le phrasé du moment ; laisser ouverte la possibilité d’être étonné, bouleversé, blessé sans en comprendre le sens, sans se réfugier dans un espoir ou un désespoir de confort. Plus difficile peut-être, plus essentiel aussi, avoir une attention sans gravité. La vie de l’esprit est un combat, certes, nous le savons ; contre l’indifférence, contre la peur, contre la vitesse de l’agir. Mais ce combat trouvera sa force, voire sa raison d’être, en s’alliant à la force libératrice du rire. Quoi, une entreprise de quelques auteurs et d’une poignée de lecteurs ambitionne de parler à tous ? Et même, toute la littérature en général ? Il faut être aveugle et méconnaître le monde pour y croire. Les chemins ouverts sont et resteront invisibles, le reste est une fable, et il y a lieu d’en rire, et de se réjouir d’être plutôt du côté de l’improbable, de l’illisible, et osons le mot, de l’inutile. Seule, cette sainte mesure donnera à la vie de l’esprit la liberté et la fraîcheur dont le monde a soif comme jamais. Une revue anonyme. Il peut sembler paradoxal de réclamer l’anonymat pour une revue qui aspire à mettre en lumière les champs qu’elle investit. Réclamer l’anonymat, c’est se reconnaître comme membre de ce vaste camp sans frontière qui agit, échange, circule à l’ombre. Les arts, la littérature, l’activité de l’esprit appartiennent à ce royaume, ils sont à son service. Pas moyen et pas de volonté de s’en distinguer, tel devrait être sa règle. Vouloir l’anonymat, c’est refuser toute forme d’attribution ou de possession. L’auteur n’est que le passeur de son oeuvre. Pas d’idolâtrie de son rôle car elle obscurcit la rencontre qui seule est le fruit et le motif de l’oeuvre. Rendue à elle-même, l’oeuvre est un chemin, une piste invisible qui se révèle par le chant qu’elle soulève, un rite de la rencontre par delà la mort, aussi dépouillé que le montage et le démontage d’une tente sur un chemin d’estive. Revendiquer l’anonymat enfin, c’est choisir de marcher avec prudence vers sa propre solitude, sans se laisser distraire, sans non plus s’en faire une quelconque gloire, ainsi que chaque homme qui veut accomplir son destin d’homme et leur nombre est plus proche du nombre des étoiles dans le ciel que les tristes hagiographies de nos dictionnaires.
 
P. Ch.
 
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Où est le roi ? Il est au-delà de la mer, assurément, et nous portons à sa santé, passant nos verres de vin sur l’eau des robinets. Où est le roi ? Nous ne sommes pas comme ce fou qui se montra si désireux de mettre ses mains dans les plaies, mais cela ne nous empêche pas de nous demander quand nous l’avons vu pour la dernière fois, et si sa couronne était sertie de saphirs ou de diamants. Où est le roi ? Les palais vides nous sont insupportables, et la place marquée pour l’invité absent. La vérité qui n’a pas de dents. Où est le roi ? Son regard. Sa façon d’apaiser le feu, d’agiter la forêt, de dire le pain. Où est le roi ? Nunc, revue monarchique.
 
A. M.
 
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Là d’emblée. partons en plein milieu. Tu me dis de me définir : je suis un manque. J’engouffre pourtant, j’ai toujours faim. Mais si tu me dis de me préciser, je suis un manque. J’attends, je veille, j’ai révisé les prophéties : le Saint-Esprit se promène parfois au crépuscule et engrosse les jeunes filles. Alors voilà, je suis comme une Vierge à la tombée du soir, assise auprès du puits. Et justement c’est le printemps, la saisons dangereuse entre toutes. Offerte, donnée et non pas prise, voilée mais consentante, humble et aventureuse comme il sied à la Sagesse : je suis l’humanité pleine de grâce qui tend un piège. Nunc, revue mariale.
 
M. F.
 
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Nunc, revue marginale.
Une revue est un certain rapport au temps, une scansion du temps. C’est une façon musicale de l’appréhender  ; pour nous, un temps liturgique. Un cheminement dans le monde, donc, mais sans être du monde – non pas au-dessus mais plutôt à côté, en marge. Lors de son apparition, Nunc a décontenancé, laissé dubitatifs ceux-là même qui attendaient quelque profession de foi esthétique, littéraire, politique, religieuse... quand il suffisait d’attendre pour voir. Nunc avance, libre, s’invente et invente son chemin mais avec, en son for, la mémoire de la tradition – longtemps la tentation fut grande de répondre « il faut être absolument traditionnel » au célèbre « il faut être absolument moderne », mais c’eut été reproduire un schéma autant qu’une posture, la fossiliser au lieu de la rendre vive. Nos choix en procèdent. D’où la nécessité qu’un texte soit aussi mouvement de l’âme, prière, louange, en même temps que récit, mais jamais, jamais, simple objet sans vie, ludique ou cérébral. Un texte doit nous porter pour, intérieurement, nous aider à grandir. Nommer, célébrer, raconter, chanter, penser : tel pourrait être le quintette de la littérature. Nous y aspirons. Faut-il fêter les anniversaires... ? Le temps importe-t-il pour une revue, et, si oui, faut-il compter ses années à partir de la parution du premier numéro, ou faut-il inclure dans le comput de sa vie les années de sa gestation, lente maturation, en secret, dans l’ombre, ainsi que le font les Chinois pour leurs enfants, comptant pour une année les mois passés in utero ? Si l’on inclut le temps de gestation, alors Nunc n’a pas d’âge ; et, plus important, elle n’a pas d’âge parce qu’elle a hérité. Elle a puisé – consciemment, inconsciemment – à la source de ses aînées qui ont pour noms les collections Le Roseau d’or et Courrier des Îles, les revues Dieu vivant, Esprit, mais aussi, pour les littéraires, L’Ephémère, Mesure, Le Grand jeu et, s’il fallait remonter plus loin encore, L’Athenæum. Ainsi est née Nunc, à l’apparence hybride, disparate, mais qui est de cet héritage comme une synthèse au service de l’homme global – comprenons en cela un homme qui ne se serait pas amputé, par idéologie, de son âme. Une revue n’est pas qu’un laboratoire, comme il est souvent dit, c’est un lieu où l’on expose et s’expose ; un lieu d’expériences, certes, mais aussi d’épreuves. Le corps y participe. Nunc comme un corps, chaque numéro comme la partie d’un tout, non pour dessiner un corps idéal, car Nunc est sans formes, sans limites : elle pourrait durer indéfiniment ou demain disparaître du champ visible, mais se poursuivre intérieurement, ailleurs, autrement, comme le Dieu vivant. Est-ce l’heure du bilan ? Nous n’en ressentons nullement le besoin – cela signifierait que Nunc serait à l’agonie quand elle reste pleinement agonale. Il faut sans cesse recommencer, comme s’il s’agissait d’un commencement, à neuf, à froid, comme au premier matin, car la prière est sans fin et doit chaque jour être renouvelée.
 
R. G.