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Nunc N°26

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Présentation

Liminaire

Liminaire

Antoine de Meaux

Ecce homo, ou pourquoi nous ne sommes pas des victimes

Voici que le fils de Dieu flagellé, couvert de crachats, revêtu par dérision du manteau rouge et tenant en guise de sceptre un roseau se rappelle à notre bon souvenir. Depuis quelques temps, à l’occasion de pièces de théâtre ou d’expositions d’art "conceptuel" , des protestations de catholiques se multiplient contre ce qu’ils qualifient d’injures contre Dieu. Face à ce spectacle devant le spectacle, on se sent partagé entre le dégoût pour la vulgarité des provocateurs, représentants autoproclamés de ce qui serait l’art de notre temps, et l’effroi que suscite la posture identitaire de leurs contempteurs, englués dans l’amère jouissance de l’affrontement. 

Nunc est une île de papier, asse mal située sur les cartes. l’exemple de saint François sous la tente de Malik al-Kamil, de l’abbé Huvelin chez Émile Littré, de Charles de Foucauld che les Touaregs, nous faisons le pari d’entretenir une conversation comme on entretient un feu, afin de nous signaler aux yeux des vigies qui croisent en haute mer, et peut-être aussi de cuire patiemment notre pain. Le réflexe identitaire est une tentation qui nous effleure parfois mais qu’en fin de compte nous récusons. Pour défendre une identité, il faut être d’un lieu, or nous ne sommes jamais certains d’être suffisamment de ce pays-là. Sur le chemin, il n’y a que le berger qui sache où nous allons. Les tenants du réflexe identitaire se comportent comme des brebis qui ne croiraient plus dans le berger. Ils se prennent à rêver de la dent du loup. Ils se veulent les objets d’un racisme anti-chrétien ils nous apprennent, au passage, que les chrétiens seraient une race. Ils se disent les cibles d’une persécution. Ils crient à la "christianophobie" , affreux concept qu’ils ont forgé sur "judéophobie", sur "islamophobie", et peut-être même par jalousie. Car ils ne supportent plus d’être la seule religion qui, malgré ses martyrs, ses saints, ses héros, ne bénéficierait pas du statut de victime. À toute force, ils réclament cette auréole prestigieuse. 
 
En ces croisades picrocholines, le vieux mot de blasphème est de retour sur les banderoles. Il est pourtant difficile pour le croyant de décider qui blasphème ou qui ne blasphème pas. Le Christ lui-même, en son temps, fut accusé de ce crime : cela devrait inciter à davantage de prudence. D’autant que dans une société laïque où la loi de l’Église n’est pas la norme, où la liberté d’expression est un droit, cette accusation tombe à plat. À moins de supposer que les blasphémateurs ne soient des chrétiens qui s’ignorent, ce qui n’est peut-être pas totalement faux. moins aussi de vouloir jouer à qui se scandalisera le plus fort. 
 
La vision nietzschéenne qui fait des disciples du Crucifié les ennemis de la vie nous a contaminés. Trop souvent, nous ne comprenons plus la virilité des saints, ces lutteurs. Nous confondons l’humilité chrétienne avec la prostration du Petit Chose. Cette posture tantôt pleurnicharde, tantôt belliqueuse mais toujours complaisante a quelque chose de choquant. Les grands cimetières du XXe siècle ne sauraient être comparés aux nigauderies de nos provocateurs patentés. Aujourd’hui en Chine, au Vietnam, en Égypte, 
en Indonésie, en Turquie, au Kosovo, en Irak, au Nigeria, des chrétiens sont persécutés sur d’autres tréteaux que ceux des théâtres. Le Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde, nous rappelle Pascal. Mais notre espérance est trop grande pour que nous ayons l’indécence de nous présenter comme des victimes. 
 
De nombreux signes prouvent que le scandale de la Croix demeure aussi puissant qu’au premier jour. Y compris che ceux d’entre nous qui se disent chrétiens, et ce malgré les écrans de fumée que l’époque aime à déployer. Après avoir adoré Dieu sous les traits du Christ de Cellini, de Chagall ou de Grünewald, nous ne saurions nous résoudre à voir notre culture aboutir à un chevelu se vautrant sur un matelas de hamburgers. À un crucifix de marché aux puces trempant dans son bocal d’urine. Les provocateurs feignent de s’étonner du tollé qu’ils suscitent. Ils hurlent à l’intolérance. Ils exercent un chantage en direction des hommes de bonne volonté, invitant benoîtement à venir voir leur spectacle (payant) pour gagner le droit de les critiquer. La ficelle est un peu grosse. Qu’on les accuse de blasphème les laisse pantois : on leur avait certifié que ce péché n’avait plus cours. À moins que la vérité ne soit un vain mot, c’était oublier que la possibilité du blasphème reste entière, et que cet acte en forme d’imprécation ne saurait être véniel. Qu’à cela ne tienne, nos créateurs revendiquent un "droit au blasphème", assurant, au mépris de l’évidence, que leur sainte liberté d’expression ne connaît pas de frontière sacrée. À défaut de la palme du martyre, ils ont gagné celle du ridicule. Se moquer de la foi était sans doute une preuve de courage sous Voltaire, où la religion était en mesure d’habiter la loi et pouvait servir de masque au pouvoir. Dans notre république laïque, le fait d’armes est beaucoup plus facile. Toutefois, comme il n’y a pas 
d’artiste sans responsabilité, la plus dérisoire des oeuvres ne saurait être dispensée de s’interroger sur ce qui la fonde. Ni, pourquoi pas, sur les réactions 
qu’elle déclenche. 
 
Le Christ ne demande pas qu’on le défende. Il le fait très bien tout seul. Il propose plutôt de l’imiter et de chercher son vrai visage dans celui de ceux qu’Il appelait "les plus petits d’entre les miens". Notre vocation est de construire des ponts, non des barricades. De lutter pour faire surgir un art de la présence, non de perturber les kermesses plus ou moins minables du néant. Nous ne pouvons nous dire des victimes et vouloir être le sel de la terre. Ne pas oublier que la croix est une défaite apparente : au troisième jour, celui qui avait été insulté, souillé, humilié, celui qu’on avait mis à mort comme un chien galeux, est ressuscité. Ecce Homo, voici l’homme. Plus nous serons moqués, plus ce sera le signe que la victoire est proche.