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Nunc n°25

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Dossier consacré à:
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Présentation

Liminaire

Liminaire

Franck DAMOUR 
Comme des paroles non encore écrites... 
 
 
Les écrits sur saint Paul n'ont pas manqué au cours du dernier siècle : exégèses, biographies bien entendu, mais aussi méditations philosophiques d'Heidegger Agamben en passant par (dans le désordre) Martin Buber, Alain Badiou ou Franz Werfel, etc. Mais les fictions sur l'Apôtre des nations ne sont pas si nombreuses et les films encore plus rares. À ma connaissance, il n y a même eu aucun film de fiction (si je mets part quelques productions à portée catéchétique qui n'ont de film que le nom...). Aussi que Pier Paolo Pasolini ait pensé en réaliser un, qu'il en ait écrit le scénario, ou tout le moins une ébauche suffisamment consistante (1), n'est que plus remarquable. 
L'éditeur du manuscrit précise que sur l'original dactylographié de l'Ébauche de scénario pour un film sur saint Paul (sous forme de notes destinées à un directeur de production), Pasolini indique deux dates : Rome, 22-28 mai 1968 (première rédaction), 31 mai-9 juin (correction). Voilà déjà un premier objet de réflexion. Penser saint Paul au printemps 1968... Pasolini n'était certes pas le seul, car à quelques encablures, dans le quartier romain du Trastevere, Andrea Riccardi posait alors les bases de la Communauté San't Egidio, avec le même dégoût devant l’hypocrisie du monde : "S’immerger dans ces bidonvilles, avec leur vie violente, c’était comprendre que le tiers-monde était dans Rome. La tromperie de la ville bourgeoise consiste ne pas montrer les pauvres. On avait développé une lecture de la banlieue comme un grand désert où le peuple de Dieu était destiné entendre l’appel, marcher vers la terre promise", se rappelle Andrea Riccardi. Alors, écouter Paul au creuset du printemps romain de 1968 n’était pas si paradoxal que cela. 
De quoi s'agit-il pour Pasolini ? Tout simplement rendre, cinématographiquement, de la façon la plus directe et violente, l impression, la conviction de son actualité. Je souligne. C'est à notre société [que Paul] s'adresse, c'est sur notre société qu'il pleure, c'est notre société qu'il aime, menace et pardonne, agresse et embrasse tendrement. Quelle est cette actualité de Paul ? 
Pasolini l'exprime par la confrontation du monde contemporain et de la parole de Paul que Pasolini reprend intacte (comme il le fit dans L'Évangile selon saint Matthieu). L'action se déroule au cours de la seconde Guerre mondiale et dans les années 1950, entre New York (Rome), Paris (Jérusalem) et Londres (Antioche). L'actualité est aussi dans les questions qui sont posées à Paul, questions de 1968 pour le coup, sur le pouvoir, la liberté, l'institution... saint Paul suscite à la fois l'enthousiasme et l'incompréhension du
Village new-yorkais, renversant Allen Ginsberg de son piédestal... Et les réponses de saint Paul seront celles que nous savons : exclusivement religieuses, énoncées travers le langage typique de saint Paul, universel et éternel, mais inactuel (au sens propre) . Tout tient dans cette tension entre l'actualité des lieux, des questions et la sainteté inactuelle de la parole paulinienne qui, paradoxalement, dans toute son abstraction et toute sa religiosité, descend parmi les humains, devient concret, opérant. 
Exemple de cette efficacité du cinéma au service de celle de la parole de Paul. 
"Intérieur d'un petit hôtel de New York - intérieur jour. 
Dans un petit lit, dans cette chambre du désespoir, privée de toute beauté, perdue au coeur de New York, Paul est nouveau harcelé par son mal mystérieux. Son visage est terreux, épuisé, rendu laid et presque répugnant par les larmes et les vomissures : un pauvre visage d'enfant vieux, de rebut de l'humanité. (...) La chambre de Paul est présent remplie de gens : ce sont tous des pauvres, peut-être les serviteurs de l'hôtel avec leurs parents et leurs amis. Ce sont presque tous des Noirs. Le policier noir s'appuie avec grâce contre le chambranle de la porte. Paul, bien que défiguré par la douleur, réussit malgré tout parler. Inspiré, il improvise en procédant par fragments 
(comme ses auditeurs lorsqu'ils improvisent des chants), et peu importe si son discours est elliptique et illogique (il se présente comme la naissance des concepts qui seront par la suite exprimés dans l'Épître aux Romains), et c'est de là que ces bribes sont tirées et disposées ici en désordre, comme des paroles non enRcore écrites [Pasolini souligne] : "J'appellerai mon peuple celui qui n était pas mon peuple, et bien-aimée celle qui n était pas la bien-aimée ; et au lieu même où on leur avait dit : Vous n'êtes pas mon peuple, on les appellera fils du Dieu vivant !" 
Et si ce scénario, en deçà du film, valait lui aussi comme film "non encore écrit" ? 
Miracle du cinéma, restituer des mots, des concepts leur force vitale de "paroles non encore écrites". Ce "non encore" est éminemment paulinien, tout en tension de chair, dans la possibilité du surgissement, en deçà de toute dogmatique, dont l'application éthique résonne dans le "comme si" de la première Épître aux Corinthiens : "le temps est écourté. Désormais que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n en avaient pas, ceux qui pleurent comme s'ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s'ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s'ils ne possédaient pas, ceux qui tirent profit du monde comme s'ils n en profitaient pas vraiment. Car la figure de ce monde passe". (Je souligne). 
Pasolini rêvait de rendre la langue de Paul sa nature "yiddish", si l'on peut dire, cette langue hébraïque inervant le grec écrit, et sans doute le grec parlé de Paul. Rêve, nostalgie de la langue originelle sans doute, nostalgie qui fut celle de Marcel Jousse auquel nous consacrons l’essentiel de ce numéro. 
 
En effet, depuis ses débuts la revue Nunc s'efforce de promouvoir une autre conception des rapports entre le langage et l'intelligence de la vie que celle prévalant dans le champ intellectuel français depuis un demi-siècle : laisser sa place à une parole née et entée dans la chair, ouverte une transcendance qui unit les esprits. Dans cette optique, la gure de Marcel Jousse est passionnante découvrir : homme de passage, inclassable, dont l'oeuvre est l'objet d'une réception multiple dans tous les domaines, de la théologie l'anthropologie en passant par les sciences du langage. 
Il fut lui aussi habité par cette nostalgie d’une langue ajustée, nostalgie qui vaut autant par ce qu'elle fait imploser que par ce qu'elle pourrait révéler, une nostalgie créatrice dont la force essentielle est de nous rappeler qu'un jour, cela n'avait pas encore été écrit et qu'il nous est possible de l entendre neuf, comme si nous ne l'avions jamais entendu. 
 
1. Pier Paolo Pasolini, Saint Paul, Flammarion, 1980 (ed. italienne 1977).