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Nunc N°24

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Liminaire

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Michel FOURCADE

Le Secret de la situation politique

Après Claude Lefort (1924 - 2010)

 

« Représentant d’une civilisation ancienne, lasse et devenue par suite sceptique, Pilate dit : Qu’est-ce que la vérité ? Et, parce qu’il ne sait pas ce qu’est la vérité et parce que, Romain, il est accoutumé à penser démocratiquement, il en appelle au peuple et provoque un plébiscite (1) ». Le passage est célèbre, qui achevait le traité d’Hans Kelsen sur la démocratie, plaçant cette dernière sous le signe du cynisme dubitatif de Pilate et la liant à un relativisme de principe : moins naïfs ou plus fatigués que les adeptes d’une « conception métaphysique et mystico-religieuse du monde », renonçant à la notion de vérité et à la capacité de poser des jugements de valeur, les démocrates votent et se lavent les mains, fondant leur tolérance sur l’abandon au nombre et le consentement donné à leur finitude ignorante. Il n’est pas sûr pourtant que Kelsen ait bien ajusté sa métaphore, la foule démocrate de Jérusalem n’apparaissant ni si foncièrement tolérante, ni si invinciblement ignorante. « Père, pardonne- leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc, 23, 34) ? Certes, mais c’est néanmoins avec un sens très sûr qu’ils répondent ce jour-là, pour tout l’avenir, à la question posée : « Qu’est-ce que la Vérité ? » Crucifixus etiam pro nobis, passus et sepultus est sub Pontio Pilato. Rumeur des siècles, qui va depuis crescendo : dans un beau texte récemment traduit, Gertrud Von le Fort imaginait le songe prémonitoire qui, d’après l’Évangile de Matthieu, affecta Claudia Procula, l’épouse du procurateur (2). « Je me trouvais dans une pièce obscure où étaient rassemblées un certain nombre de personnes, qui paraissaient prier. Mais leurs paroles ne passaient près de moi que comme la sourde rumeur des eaux. Cependant, il me sembla brusquement que mes oreilles s’ouvraient, ou que des eaux stagnantes s’élevait le jet sonore d’une fontaine ; j’entendis très distinctement les paroles a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli… Je ne pouvais m’expliquer comment le nom de mon époux se retrouvait dans la bouche de ces gens, ni ce qu’il pouvait signifier (...) Bouleversée je voulus quitter la pièce, mais déjà je me trouvais dans une autre, encore plus sombre, qui rappelait les cimetières de Rome et qui contenait encore plus de gens en prière que la précédente. Ici aussi, j’entendis les paroles stupéfiantes…». Et la voici glissant ainsi de pièce en pièce, jusqu’à la consommation des siècles, à travers des architectures et des sanctuaires improbables, des choeurs étranges, des langues inintelligibles, et partout, se détachant soudain du magma, ce Pontio Pilato « impitoyablement distinct ». Qu’on relise ici tout le récit de la Passion et que l’on médite chaque geste et chacune des paroles échangées pour essayer de pénétrer le secret de la situation politique.

* *

La couronne d’épines, le sceptre de roseau et le manteau de pourpre ; la titulature royale sur la croix, en hébreu, en latin et en grec ; la garde du tombeau et la pierre scellée.

« C’est à moi que tu refuses de parler ! Ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te relâcher comme celui de te faire mourir ? »

« Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut. »

« Voici votre roi ! Me faut-il crucifier votre roi ? »

« À mort ! À mort ! Crucifie-le ! Nous n’avons pas d’autre roi que César. »

« N’écris pas le roi des Juifs, mais cet individu a prétendu qu’il était le roi des Juifs. »

« Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. »

« Ils se sont partagé mes vêtements, ils ont tiré au sort ma tunique. »

« On a enlevé le corps de mon Seigneur et je ne sais où on l’a mis. »

* *

Prophétie du Livre des Juges, 9, 7 : « Les arbres partirent pour aller oindre un roi et le mettre à leur tête. Ils dirent à l’olivier : Règne sur nous. Mais l’olivier leur répondit : vais-je renoncer à mon huile, par laquelle on honore les dieux et les hommes, pour aller planer sur les arbres ? Alors les arbres dirent au figuier : Viens donc, toi, règne sur nous. Mais le figuier leur répondit : Renoncerais- je à ma douceur et à mon excellent fruit, pour aller m’agiter sur les arbres ? Les arbres s’adressèrent ensuite à la vigne : Viens, toi, règne sur nous. Mais la vigne leur répondit : vais-je renoncer à mon vin, qui réjouit les dieux et les hommes, pour aller dominer les arbres ? Alors tous les arbres dirent au buisson d’épines : Viens donc, toi, régner sur nous. Et le buisson d’épines dit aux arbres : si c’est de bonne foi que vous voulez m’oindre pour votre roi, alors venez, réfugiez-vous sous mon ombre ; mais s’il n’en est pas ainsi, un feu sortira du buisson d’épines, et il dévorera les cèdres du Liban. »

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« Le titre d’avoué du Saint-Sépulcre fut le seul qu’accepta Godefroy de Bouillon lorsqu’on lui offrit le trône de Jérusalem, au lendemain de la prise de la ville, car il ne voulut pas ceindre une couronne d’or là où le Christ avait porté une couronne d’épines. »

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Où l’on retrouve peut-être bien ici Claude Lefort, mais où l’on regrette aussi qu’il n’ait pas su trouver une place pour son Invention démocratique dans le « labyrinthe théologico-politique » (3). Oui, nos démocraties sont bien fondées sur une « indétermination fondamentale », elles laissent ouvertes « l’énigme de l’institution du social », et contre les plénitudes ou les incarnations totalitaires, elles reconnaissent au moins tacitement que « le lieu du pouvoir est un lieu vide ». C’est ici qu’il faut aller plus loin : ce lieu vide est un Tombeau vide, que garde depuis 2000 ans toute une foule hétéroclite. Pour que plus rien ne bouge, pour que jamais plus rien n’en sorte ? Parce que là où est supposé être le corps, se rassemblent tous les oiseaux de proie ? Mais aussi parce que ce qui nous fait avancer, c’est cette béance et ce manque, et que ce qui nous rend tolérant, c’est que la Vérité nous précède toujours en Galilée.

1. Hans Kelsen, Vom Wesen and Wert der Demokratie, 1920 ; trad. Charles Eisenmann, La démocratie, sa nature, sa valeur, 1929 ; Rééd. Dalloz, 2004, préf. Philippe Raynaud.  

2. Gertrud Von Le Fort, « La femme de Pilate », trad. Henri Peter, Ecrits de résistance, Via Romana, 2010.

3. Claude Lefort, L’Invention démocratique, Fayard, 1981, et son étude « Permanence du théologico-politique ? », Le Temps de la réflexion II, 1981, p.13-60. Voir également les « Questions à Claude Lefort » de Paul Valadier dans l’ouvrage de ce dernier, La morale sort de l’ombre, DDB, 2008, p.365-376.