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Nunc N°20

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Liminaire

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Le Duc et le Prieur Plaidoyer oisif en faveur de l’otium

Nicolas IDIER

 

Le 24 avril 1901, Paul Léautaud est invité à dîner chez Paul Valéry pour la deuxième fois. L’honneur est grand ; il s’ennuie – ou presque. Voici ce qu’il note dans son Journal : « Je me serais tout à fait ennuyé sans une petite aquarelle de Manet, je crois, ou de Berthe Morisot, posée sur le piano, et qui fait mon bonheur chaque fois que je vais chez Valéry. Cette aquarelle, où l’on voit une dame un peu allongée sur un canapé, avec une petite fille debout, un peu penchée sur elle, est vraiment dans les tons que j’aime. Je la vois encore maintenant. Le bleu et le blanc, il me semble bien, y dominent. Et sans elle, combien ma soirée eût été pesante ! » Une petite aquarelle pouvait sauver de l’ennui, même lorsque l’on dînait avec la meilleure société qui fût, alors pensez à ce qui est devenu notre fait, dans une société qui piétine et la valeur du verbe, et celle de l’image. Dans son dernier ouvrage, Paris-New York et retour (1), Marc Fumaroli ose défendre la beauté dans les arts et la délectation de leur appréciation (2). Cette défense s’accompagne de l’actualisation d’une vieille notion latine, celle d’otium, la vacance occupée sans laquelle l’oeil n’aurait guère le loisir de se poser sur cette aquarelle posée sur le piano, symbole discret de la joie de vivre. Combien cela est révolutionnaire à l’heure des chocs esthétiques, du décervellement généralisé et du triomphe total de ce qu’un autre brave parmi les braves, Norman Mailer, dénonçait comme un péché contre l’esprit digne de la condamnation aux Limbes : la télévision et la vidéo sous toutes ses formes, où nous rangeons volontiers l’Internet et les écrans de téléphone portable. Aujourd’hui, il est devenu interdit de s’ennuyer, de ne rien faire – comme le rappelait Denis Grozdanovitch dans L’art difficile de ne presque rien faire (3), recueil très recommandable de toutes les oisivetés. L’oisiveté, voilà précisément ce que notre société de l’hyperactivité semble condamner, au mépris du bon sens. C’est oublier que la vie contemplative est nécessaire aux actions les plus grandes, et que la pomme de Newton est le fruit d’une sieste. Il n’est du reste qu’à écouter la leçon des plus grands créateurs, tel Léonard de Vinci peignant une Cène dans le couvent des Dominicains, à Santa Maria delle Grazie, à Milan : « On raconte que le prieur du couvent sollicitait Léonard avec beaucoup d’importunité pour qu’il achevât l’oeuvre ; il lui paraissait étrange de voir Léonard rester parfois une demi-journée comme perdu dans la contemplation, et il aurait voulu que, pareil aux manoeuvres qui piochaient dans son jardin, il n’eût jamais arrêté son pinceau (4). » À notre époque, ce prieur serait à l’aise et aurait renvoyé Léonard pour manque de productivité. Sur l’autre versant de notre montagne de peines, en Chine, la vertu de l’oisiveté n’a cessé d’être louée par les maîtres chinois de peinture et de calligraphie. L’anecdote du vrai peintre que l’on trouve chez Zhuangzi sert de référence à tous les artistes de la Chine classique. Nous aurions grand intérêt à tirer de la méditation de cette petite histoire écrite au IVe siècle avant notre ère : « Le duc Yuan de Song voulait faire peindre des images, et les secrétaires arrivèrent en grand nombre. Ayant reçu ses instructions, ils le saluèrent et restèrent là debout, suçant leur pinceau et préparant leur encre. La moitié d’en tre eux demeura dehors. Un secrétaire arriva en retard, nonchalamment et sans hâte. Après avoir reçu les instructions et salué, il ne demeura pas debout sur place et se retira chez lui. Lorsque le duc envoya quelqu’un pour l’observer, il s’avéra qu’il se trouvait les vêtements défaits, assis, jambes croisées, le torse nu. Le duc remarqua : “Voilà qui est parfait ! Celui-ci est un vrai peintre !”5 » Saluons au passage le discernement du prince, plus averti que le prieur du couvent. L’otium en Europe latine, l’oisiveté en Chine permettent le dégagement d’un espace vide, d’une liberté où se mouvoir. Cette libre contemplation Liminaire / Nicolas Idier 1. Marc Fumaroli, Paris-New York et retour. Voyage dans les arts et les images, Paris, Fayard, 2009. 2. Déjà en 1973, Roland Barthes notait : « Un jour, je disais de quelque texte qu’il était beau. On se récria : comment peut-on être moderne et parler de beauté ? » (« Par-dessus l’épaule », dans Critique , repris dans OEuvres complètes, t.V, Paris, Seuil, 2002 , p. 605). 3. Denis Grozdanovitch, L’art difficile de ne presque rien faire, Préface de Simon Leys, Paris, Denoël, 2009. 4. Giorgio Vasari, Vies des artistes, Paris, Grasset, « Les Cahiers Rouges », 2007, p.185. 5. Traités chinois de peinture et de calligraphie. Tome I. Les textes fondateurs (des Han aux Sui), traduits et commentés par Yolaine Escande, Klincksieck, « l’esprit et les formes », 2003, p. 39-40. mp Nunc20polars:Nunc16Marion 9/02/10 9:35 Page 4 autorise les plus grandes audaces imaginatives. Un lettré de la Chine d’ancien régime, personnage attachant, subtil et amoureux de sa femme, s’adresse à nous. Il se nomme Shen Fu et, comme il l’indique au début de son autobiographie, il est né le 22 novembre 1763, « sous le règne de Qianlong, dans un siècle de paix universelle » : « Dans notre jardin, au pied d’une terrasse envahie d’herbes folles, il y avait un muret de terre au creux duquel j’avais l’habitude de me tapir ; dans cet observatoire, je me trouvais juste au niveau du sol, et à force de concentrer mon attention, les herbes sous mes yeux finissaient pas se transformer en forêt où les insectes et les fourmis faisaient figure de fauves en maraude… La moindre taupinière paraissait une montagne, et les creux du sol devenaient les vallées d’un univers à travers lequel j’entreprenais de grands voyages imaginaires… Ah ! que j’étais heureux alors6 ! » Ce « Ah ! que j’étais heureux alors ! » n’est pas réservé à l’élite sociale. Contrairement à ce que pensent un certain nombre de craintifs, il n’est nul besoin d’être rentier pour se livrer au plaisir du rien faire. La Chine abonde ainsi d’oisifs, de paresseux et d’exilés du siècle qui ont souvent le ventre creux et terminent parfois en prison ou la tête coupée pour avoir fomenté une révolte contre un méchant pouvoir. Zheng Banqiao, fonctionnaire de l’administration locale dans la Chine du XVIIIe siècle, est un autre exemple encore de cet entrelacs de libertinage, au sens propre du mot, et de rigueur dans l’action politique. Administrateur attentif et proche du peuple, il aimait se tenir à l’écart pour peindre des bambous. Cependant, quand la situation l’exige, il écrit : « lorsque les moeurs dégénèrent, ne soyons pas complices des criminels7. » Là encore, mesurons le rôle joué par l’oisiveté, la contemplation, la peinture de bambous (simplicité, souplesse, force et droiture : école efficace), l’otium dans la prise de risque politique, la vertu d’indignation. Ne soyons pas complices des criminels. Ainsi, nous ne rejetons pas l’importance du travail et de l’activité salariée ; nous déplorons seulement que les loisirs que la lutte sociale nous a gagnés soient dévorés par une consommation culturelle, un épuisement de l’oeil, de l’oreille et du corps tout entier. Nous regrettons que l’oisiveté soit devenue suspecte. L’industrie du loisir transforme ainsi ce qui pourrait être un repos mérité, une douce rêverie, en une nouvelle angoisse, avec impératif de productivité. Le temps est devenu un ennemi à abattre. Henry David Thoreau nous avait pourtant prévenu : « Comme si vous pouviez tuer le temps sans nuire à l’éternité ! » Au fil de son voyage dans les arts et les images, Marc Fumaroli ne se contente pas de dénoncer la qualité visuelle de la production de l’image contemporaine et des ressorts publicitaires qui sont les siens, ni la multiplication des écrans qui détournent implacablement ses contemporains de la patience, de la réflexion et, peut-être est-ce le pire, de la joie de vivre. Fumaroli, analyste partial dont l’enjouement a parfois des accents agacés, aurait probablement apprécié d’être invité avec Paul Léautaud chez Monsieur Valéry. Il s’y serait peut-être moins ennuyé, tant l’on sent chez lui une admiration pour ce maître aujourd’hui délaissé par les amateurs de littérature « sans arrière- boutique », pour parler comme Montaigne. Valéry semble avoir perçu la mauvaise pente que prenait notre monde : « La publicité, un des plus grands maux de ce temps, insulte nos regards » – et nos intelligences. L’image, elle, à mesure qu’elle se fait envahissante, omniprésente, est davantage consommée. La saturation de l’espace et du temps par l’image, l’électrochoc économique, la pornographie politique et publicitaire asservissent une génération entière et la tient agitée. Aujourd’hui, un Paul Léautaud qui s’ennuierait chez un Paul Valéry sortirait sans aucune gêne son téléphone portable à écran tactile pour checker ses mails ou updater son profil sur des réseaux de sociabilité virtuelle. En réalité, il est fort peu probable qu’il s’ennuierait. Les prieurs milanais veillent à tenir l’oisiveté à distance. Le fil inconstant des jours se nourrit pourtant de la vertu de ceux qui ont choisi de ne pas s’en laisser remontrer. Pour s’en convaincre, direction Santa Maria delle Grazie. Un bosquet de bambous fait aussi très bien l’affaire. Ou encore, la lecture de Nunc, revue oisive. 5 6. Shen Fu, Six récits au fil inconstant des jours, traduit du chinois par Simon Leys, Paris, JC Lattès, 2009 pour la nouvelle é