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Nunc N°19

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Liminaire

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La raison du plus faible : éloge de l'homme vulnérable

Franck Damour

 

Il y a quelque cinquante ans une autre raison semblait venir à jour, une raison des vaincus de l’histoire. Elle entendait renverser définitivement la raison occidentale, phallogocentrée et métaphysique, au nom de ses exclus : les minorités, les dominés, les victimes de l'histoire mais aussi les marginaux, ces penseurs et artistes, transgressifs par profession, ennemis du désordre établi. Il s'agissait de « penser à la marge », depuis la marge, là où la distinction fondatrice de la rationalité occidentale (il y a deux mondes, l'un accessible et l'autre non, tous deux universels) semblait moins ajustée, là où ni histoire commune, ni origine, ni fin ne sont utiles. Exit les Récits communiste, chrétien, démocratique, libéral, scientiste. Les architectes de cette nouvelle figure de la raison furent nombreux, structuralistes, déconstructeurs, militants des mémoires minoritaires, rejoints par ceux qui cherchaient une alternative au sujet rationnel, théoriciens de l'auto-organisation, des réseaux, de la linguistique, etc. Que reste-t-il de cette vague ? Le bilan serait bien complexe à établir, mais il est certain que ce mouvement a rencontré un écho auprès des praticiens des sciences humaines (j'entends par là ceux qui théorisent les actions sociales, qui assurent les formations, etc) comme des militants alternatifs, mais aussi – ce à quoi Derrida, Foucault et Deleuze ne s'attendaient sans doute pas – auprès des théoriciens du management et des organisations. La raison ainsi advenue est une raison sans sujet, une raison du réseau, un pragmatisme anti-essentialiste, une critique systématique de la généalogie des institutions et des discours, un acte performatif. Tout cela est devenu une monnaie si courante qu'elle s'est passablement démonétarisée.

En effet, à regarder les diverses revendications communautaristes qui ont surfé sur cette vague déconstructrice (au sens large du terme), à voir les horizons totalement opposés qui se rejoignent sur les principes de cette rationalité postmoderne, l'instrumentalisant et la déconstruisant à son tour, il est assez clair que ceux qui ont essayé de mettre en acte la déconstruction l'ont souvent transformée en technique, faute sans doute d'avoir intégré sa perspective théologique et philosophique. Nombre d'œuvres de l'art contemporain en sont tristement révélatrices : dispositifs intellectuels, fortement critiques mais aussi fortement institutionnalisés et donc tournant à vide. Mais les théories sociales influencées par cette pensée ne sont pas en reste, de la gender theory à l'idéologie du « projet » dans la gestion des organisations ou la pédagogie, des innombrables techniques de développement personnel aux Science studies. Il y avait autre chose à entendre dans la voix des vaincus et dans la déconstruction (des idoles), une attitude spirituelle plus profonde, proche des théologies de la kénose (côté chrétien), d'une pensée d'après Auschwitz (coté juif), autrement plus déconstructrices de toute métaphysique à courte de vue que les revendications pseudo-égalitaires. Il y a sans doute pour ces derniers une idole plus grande, à laquelle ils n'ont pas renoncé, du fait de leur éthos militant : le sujet auto-fondé. Ce que certains artistes contemporains (je pense à Christian Boltanski) ont parfaitement saisi.

 

Depuis les années quatre-vingt, une autre voie se fait jour, grosse d'une autre idée de la raison, que j'aimerais qualifier de « raison du plus faible ». Films et romans ont depuis longtemps fait de ces êtres blessés ses nouveaux héros, intérieurement fêlés, brisés avant même d'avoir agi, dépossédés de leur vie et étrangers au monde, luttant contre un destin qui se nourrit de leur lutte même et s'en trouve renforcé et intériorisé. Ce sujet fragile et pourtant redressé, relevé, est né d'abord de la pratique sociale, ensuite seulement de la théorie et de la fiction. Le chemin est inverse de celui du sujet de la déconstruction.

Une première brèche a d'abord été ouverte par ceux qui, à la fin des années soixante, se sont mis à l'écoute des mourants, des handicapés, des grands malades. La nouveauté de la mort à l'hôpital, l'allongement de l'espérance de vie et les progrès des diagnostics, ont conduit des soignants à soigner autrement, distinguant la guérison (cure) et le soin (care), donnant naissance à une innovation dont l'avenir montrera, j'en suis persuadé, qu'elle est fondamentale et re-fondatrice, la culture palliative. Les plus faibles, les plus inutiles au système productif, les moins rentables sont devenus les figures de la révolte, mais sans être les instruments, les otages d'une révolte initiée par d'autres : ce sont eux les maîtres en humanité et en rationalité.

Au XXe siècle, Mohandas K. Gandhi, Simone Weil et Joseph Wresinski avaient défriché un autre chemin de renverse : voir le monde du point de vue des pauvres. L'impasse des politiques de développement, les déceptions de l'altermondialisme et autres tiers-mondismes, la crise économique ont redonné une actualité forte à la parole des pauvres (1). De fait, dans la plupart des cultures, le pauvre est tout simplement l'homme commun dont la pauvreté est indissociable d'un art de vivre et de faire. La pauvreté est un mode d'être, lié à la production de subsistance, qui implique une vulnérabilité aux catastrophes naturelles mais une relative autonomie au regard du marché. Elle peut apporter une « joyeuse liberté » et une « plénitude simple » nous rappelle Majid Rahnema dans son essai La puissance des pauvres (2). C'est la corruption de la pauvreté qui engendre la misère, à travers la modernisation économique (salariat, marchandisation). Voir le monde du point de vue du pauvre. Il n'y a pas d'utopisme dans tout cela, Muhamad Yunus et son microcrédit initié hors institution, sur ses fonds propres, l'ont montré.

Il n'y a pas d'utopisme car il n'y a plus de grands mythes libérateurs mais, comme le chante Leonard Cohen, « There is a crack, a crack in everything / That's how the light gets in ». À chacun de plonger dans cette fêlure.

 

La raison du plus faible est une rationalité autrement rationnelle, plus large, plus empathique, de communion. Une raison née du terrain (« humain » vient d'« humus », la terre, le sol) qui pour se dire s'appuie sur des philosophies sans tenir compte des frontières, au hasard des rencontres, convoquant parfois des penseurs de la déconstruction. Les sources évangéliques de cette rationalité sont évidentes, relayées et traduites mille fois, mais pas toujours sur le plan philosophique. Et c'est ce qui me paraît neuf : ce qui trop souvent a été relégué dans le rayon « spiritualité » apparaît comme une pensée. En tout cas, la déconstruction comme la raison du plus faible ont en commun un même ennemi – la rationalité du sujet autofondé – et un même souci : donner à parler à l'homme vulnérable. Cette fragilité du sujet est ce à partir de quoi il nous faut partir. C'est notre horizon commun, que nous le souhaitions ou non. Comme le rappelait souvent Joseph Wresinski, « les pauvres sont les créateurs, la source même de tous les idéaux de l'humanité, car c'est à travers l'injustice que l'humanité a découvert la justice, à travers la haine, l'amour, à travers la tyrannie, l'égalité de tous les hommes. »

Mais dire cela ne suffit pas, il faut aussi et encore prêter figure à ce sujet fragile et vulnérable. Les figures mobilisées ne sont pas vides de signification. La génération de la déconstruction valorisait les victimes ou les marginaux. La victime revendique, elle aspire à du pouvoir. Le marginal a un savoir qui le place au-dessus des autres, même si c'est dans l'avenir. Au fond tous deux fonctionnent dans la logique ami/ennemi, nous/les autres. Mauvaise raison. La raison du plus faible s'intéresse plutôt au vulnérable et au paria, ce paria que Hannah Arendt avait critiqué pour son acosmisme : et si le cosmos actuel était justement l'absence de cosmos ? Le plus faible est en dehors d’une logique de possession et de pouvoir. Entre le faible et la victime, le paria et le marginal se dresse un écart qui n'est pas très loin de celui entre le pauvre et le misérable, un écart qui renverse celui théorisé par Marx entre le prolétariat et le lumpenproletariat : en vrai, le misérable c'est le prolétaire, et le pauvre celui qui est affublé de haillons(3). C'est ce dernier qui détient la clef d'une raison juste, qui n'est pas du côté de la possession ou du pouvoir mais de la puissance et de l'hospitalité.

 

(1) Voir par exemple le rapport de la Banque mondiale, Voices of the poor (2000).

(2) Avec Jean Robert, chez Actes Sud, 2008. Homme politique iranien, travaillant dans les questions de développement, disciple du pédagogue Paulo Freire lui-même formé à l'école de Jacques Maritain.

(3) Voir l'article de Tobias Teuscher « Ethique sociale et lutte contre la grande pauvreté : essai sur la réhabilitation du lumpenprolétariat par le Quart Monde » dans Nunc, n°6, novembre 2004.