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Nunc N°17

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Liminaire

Liminaire

De l'efficacité de la fiction

Réginald Gaillard

 

Ne constatons-nous pas aujourd’hui, en ces temps dits de relativisme, que la frontière entre le vrai et le faux, le fictif et le sûr, tend à s’estomper ? A vrai dire, le problème n’est pas récent, il hante le questionnement depuis l’antiquité. Déjà Sextus Empiricus, pour y remédier, établissait une nette distinction entre « l’histoire – savoir le vrai –, la fiction – une invention aussi vraie que l’histoire –, et le mythe – ce qui n’a pu et ne pourra avoir lieu ».

Dernièrement, un essai de Nancy Huston, L’Espèce fabulatrice, qui a pour lui de stimuler la réflexion en posant les bonnes questions sur les relations de l’homme avec le langage, la fiction, la fable, reprend ce questionnement. La position de l’auteur – que tout en l’homme est fiction– n’est pas toujours facile à tenir : sa démarche n’est pas sans contradiction. Malgré la beauté et la puissance de certains fragments, on demeure sans certitudes (en existe-t-il seulement ?), sans conclusion totale, sans assises solides pour bâtir. C’est un livre qui dénude, et, en cela il est bon – mais on ne vit pas nu… C’est peut-être là, d’ailleurs, la principale certitude de Nancy Huston – mais elle la tait –, savoir que l’essai critique, l’usage de la raison qui démythifie, sont ce à quoi il faille se fier. La fiction qui anime Nancy Huston est peut-être à débusquer dans cette faille de sa pensée. En fait, la question qui se pose, et qui est double, est la suivante : existe-t-il de bonnes fictions pour l’homme, c’est-à-dire des fictions efficaces, opératoires ? De même : quel crédit et quelle place accorder à la fiction, ou encore, peut-on affirmer que tout est fiction ?

L’espèce fabulatrice ? c’est l’homme lui-même, tout simplement, dont le propre, selon Nancy Huston, serait de ne concevoir sa contingence, son rapport aux autres, à la création et à lui-même qu’à travers des fictions qui forment autant de cercles autour de son moi : des fictions qui sont intimes, politiques et religieuses. « Tout est par nous ainsi traduit, métamorphosé, métaphorisé ». Du fait de notre conscience d’être, nous serions les seuls à donner du sens, et elle ajoute : « Le Sens dépend de l’humain, et l’humain dépend du Sens. Quand nous aurons disparu (…) il n’y aura plus de sens nulle part ». Elle évacue par là toute idée de transcendance, d’une divinité – quelle qu’elle soit – créatrice, qui perdurerait au-delà de l’existence de l’homme. Une fois encore : un présupposé théologique détermine l’engagement. Les fictions politiques dans un premier temps. Nous serions tentés de toutes les récuser, tant elles ne savent que décevoir. Toutefois, il relève de notre responsabilité de faire en sorte que notre cohabitation se vive avec le moins de violence possible, animés du souci de l’autre… Aussi doit-il y avoir des fictions meilleures que d’autres en ce domaine, et par conséquent des choix éclairés à opérer. Si toutes les fictions politiques ne sont pas nécessairement des idéologies néfastes, elles restent néanmoins des leurres dont il faut s’accommoder, faute de mieux, sans toutefois leur accorder plus d’importance qu’elles ne le méritent. Avec les fables intimes commencent les difficultés, les approximations, les raccourcis : certes, à notre naissance, nous ne choisissons pas son nom, puis, lors de notre enfance, l’éducation qui nous est inculquée, etc., mais c’est justement le propre de l’homme d’être à même, parce que libre, de s’y arracher et de se décider, une fois adulte : les moines ne changent-ils pas de nom, signifiant par là une deuxième naissance ? Et ne choisissent-ils pas librement une « fiction » qu’ils décident de vivre ? De même, on admettra tous qu’éduquer d’un enfant, c’est l’inscrire dans des cercles (famille, ethnie, Eglise, pays,…), mais Huston semble signifier que l’héritage reçu est indélébile et surtout que la liberté de l’adulte ne saurait l’infléchir et lui imprimer sa marque au point de le rendre méconnaissable. On ne peut que regretter le travers déterministe d’une telle vision de l’homme.

C’est sur la question de la fiction religieuse que le bât blesse sérieusement, et, en somme, c’est assez logique. Huston n’échappe pas aux contradictions. Elle avance d’abord, conforme à son hypothèse, que « Dieu qui nomme les premiers hommes, etc, c’est une fiction. Nous ne sommes pas sa création. Il est la nôtre. Dieu ne peut pas être, ailleurs que dans nos histoires. » Un peu plus loin elle dit clairement qu’elle a « perdu la foi » et que « […] par chance, il [lui] a été donné de comprendre très tôt le caractère fictif de l’appartenance religieuse ». Il est vrai qu’elle fut à plusieurs reprises, au cours de son parcours, à la croisée de multiples confessions, ce qui l’amena à relativiser les identités affichées en blasons orgueilleux. Au chapitre consacré aux « Croyances », elle écrit que « les hommes disent par exemple : Apollon. Ou : la Grande Terre. Ou : Râ, le dieu soleil. Ou : Notre Seigneur, dans Son infinie miséricorde. Ils disent toutes sortes d’histoires, inventent toutes sortes de chimères ». « Le ciel, l’enfer, Dieu, l’immortalité de l’âme, les retrouvailles dans l’au-delà : balivernes, si l’on veut… mais qui ont la formidable réalité de l’imaginaire. » « Ainsi, il est impossible de dire que Dieu n’existe pas. » « Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il n’existe pas ailleurs que dans les têtes humaines. Mais exister à ce point, dans tant de têtes humaines, c’est énorme comme existence ! Ce qui existe dans les têtes humaines existe réellement. Il n’y a qu’à regarder les résultats. » En quelque sorte, elle affirme que Dieu a, dans notre cerveau, une forme d’existence immanente, véhiculée, portée, par des fictions. Mais elle confond Dieu et la fiction de Dieu d’une part, et la cause et ses effets d’autre part. Si Huston était logique, elle n’affirmerait pas que la preuve de l’existence (dans les têtes) de Dieu est l’effet dans la réalité produit par les fictions religieuses. Qu’une chimère (donc une fable…) ait des effets dans la réalité, ne signifie pas que la chimère a un référent réel, comme un mot a son objet.

Si Dieu existe – dans l’hypothèse où, bien sûr, car il n’en est rien pour Nancy Huston –, alors ce ne peut être que hors de la tête des hommes, car il leur est transcendant ; en revanche, ce que l’homme a en tête, ce sont des fictions qui sont une forme de reflet de Dieu, innommable et inconnu par essence. S’il existe, il ne peut être que transcendant, car s’il n’est que dans nos têtes, alors il n’est qu’une fiction, une chimère, donc sans existence réelle.

Finalement, ce qui ressort de ce livre de Nancy Huston, c’est que l’homme, sans fictions, serait à nu, ou plutôt trop « multiple », et risquerait « le vertige, la folie, la dissociation, le suicide ». Par conséquent, la fiction serait un mensonge nécessaire à l’homme, faible, pour accepter sa contingence.

Les Evangiles aussi sont des fictions, des faits rapportés, racontés, une quarantaine d’années après qu’ils se sont réellement passés – un temps finalement assez court. Toutefois, quel autre crédit accorder à un témoignage, si ce n’est celui de la foi ? Admettons qu’une fiction soit fondée ou bien sur un fait imaginaire, ou bien sur un fait réel. L’Evangile est fondé sur un fait réel : un homme, nommé Jésus, dans la communauté juive, a créé des troubles à Jérusalem voici deux mille ans environ. Certains, au vu de ses gestes, l’ont considéré comme le Fils de l’Homme, le Christ (« C’est toi qui le dit »). Quatre d’entre eux ont rapporté ses paroles et ses gestes en de courts récits. Avec quelles déformations, quelles approximations ? Il reste cependant une efficacité de ces quatre fictions. Un récit est opératoire – il opère le cœur à cœur ouvert, le retourne, et transforme l’homme qui se laisse habiter par ce récit. Les Evangiles remplissent encore cette fonction. Qui ne sort bouleversé et comme transformé par la lecture d’un grand texte ? Le revirement de William Goyen, en 1972, est exemplaire : après avoir relu ce qu’il connaissait pourtant par cœur... : l’Evangile, il cessa de se détruire et reprit l’écriture, lentement, péniblement, mais la révolution intérieure était opérée . Huston évoque aussi cette « efficacité » : les fictions, nous dit-elle, « ne sont pas vraies, mais cela est secondaire. Elles sont efficaces – dans l’exacte mesure où leurs adeptes y adhèrent et se comportent en conséquence. » Puis elle pose deux types de vérité : l’une objective, dont les résultats sont vérifiables (sciences, techniques…), l’autre subjective, « à laquelle on n’accède que par l’expérience intérieure (mythes, religions, littérature) ». Mais l’expérience intérieure seule ne saurait suffire – elle n’est qu’un absolu de l’individu si elle n’est pas nourrie d’une culture, d’une tradition.

Il en est de même pour la Genèse : ce qui est sûr, et le sera longtemps encore, c’est que le poème fictionnel de la genèse, dans ce qu’il évoque de la Création, a encore à nous dire, nous donner matière à penser. Les bonnes fictions nous parlent et nous fécondent. Ce texte s’accordera toujours avec la science qui, elle, évoluera. La science – que l’on ne néglige pas cependant – doit être remise à sa place : elle n’est jamais qu’un discours sur le fonctionnement de la réalité, tandis que les fictions religieuses accompagnent l’homme et restent opératoires. Le mathématicien Poincaré, à propos de la relativité disait que c’est « un système plus commode maintenant, étant donné nos connaissances actuelles. » C’est un scientifique qui parle.

 

***

Que l’on envisage l’homme sous un certain angle et l’on a tout à coup l’étrange et euphorique sentiment de le pouvoir expliquer totalement, et que le principe d’approche – la fiction, ou le geste , c’est selon – est celui qui détermine l’homme en son entier. Mais c’est peut-être là le propre de l’homme dont le tout peut s’expliquer par la partie, tout en laissant ce tout inaccessible et, en quelque sorte, mystérieux. La question fondamentale qui demeure est celle du commencement. Le commencement, peut-être se jouant de l’homme, le principe premier, qui ne se laisse pas ainsi résoudre. Qu’on le recouvre, qu’on l’habille de mots ou de gestes, il échappe à notre regard, donc à notre entendement. Nous ne pouvons cependant nous passer de fictions ni de gestes, au risque de devenir fou.

Savons-nous seulement, dès lors, où sont les fictions efficaces ? Les fictions peuvent contenir des éléments vrais comme faux, indistinctement. Des personnages peuvent mentir ; la narration elle-même peut dissimuler la vérité, sous l’action consciente ou inconsciente du narrateur. Il n’y aura pas de réponse définitive, mais, si l’on admet que toutes les fictions religieuses disent une parcelle du geste créateur qui nous échappe à peu près totalement, alors elles sont toutes bonnes en soi, mais avec chacune pour particularité de convenir davantage à ceux qui les ont connues et assimilées dès l’enfance : le mime des gestes, et l’intégration des fictions ont été tels qu’ils amènent l’homme à une deuxième naissance et, finalement, à une modification de ce qu’il est. Tout dépend alors de l’usage politique que l’on fait de cette fiction religieuse. Le danger, c’est la fiction politique, jusque dans sa perversité théocratique, parce qu’elle n’a pas d’autre objet que le temporel.

Les écrivains ont souvent entretenu une relation particulière avec le mensonge, ne pouvant le bannir totalement en raison peut-être des liens trop étroits qui l’unissent à la vérité. Shakespeare, dans Hamlet disait qu’« avec l’amorce d’un mensonge on pèche une carpe de vérité », et Dostoïevski que la « La vie et le mensonge sont synonymes » (Bobok). Le mensonge détient une forme de vérité ; ils cohabitent dans la fiction. Si celle-ci recèle des germes de vérité, alors elle relève du mentir-vrai et elle est efficace ; elle donnera de bons gestes. Le mentir-vrai a sa valeur : Chesterton disait que les contes disent vrai non pas parce qu’ils disent que les dragons existent, mais parce qu’ils disent que les dragons peuvent être vaincus. Mentir vrai, c’est ça, et c’est pour l’homme un enseignement qui l’aide, qui l’éveille, qui le construit. Si la fiction n’est que volonté de domination, de contrôle, de manipulation, si elle entrave l’homme au lieu de le grandir et de le rendre libre, alors elle est nuisible. Ce n’est peut-être qu’avec la sagesse qu’on distingue les bonnes fictions, de celles qui abîment l’homme.

Au-delà, reste la contemplation, le silence et le vide…

En attendant la mort, quels que soient nos gestes, nos fictions, espérons que l’essentiel nous soit gracieusement accordé.