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Nunc N°16

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Liminaire

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L'art et le sacré, une mauvaise querelle

Franck Damour

Art et sacré, art et spiritualité, art et christianisme. Autant d'associations de termes qui, depuis au moins un demi-siècle, suscitent immanquablement une polémique hexagonale.

Il a là un syndrome français, écho épuisé de la guerre des deux France. Séparation de l'Eglise et de l'Etat. Voilà qui sonne large en France : entendez, « séparation de l'Eglise et de la culture ». Car la culture, c'est l'Etat. Par les mille canaux de l'aide matérielle, muséale, subventionnaire, etc. Surtout par une certaine inclination d'esprit, une tournure. Avec l'angoisse de fond d'y perdre sa virginité, son potentiel de rupture, de subversion. Mais attention, ne croyez pas que je décrive là le ressenti d'un des deux camps ! Cette croyance que l'Etat, c'est la culture, et cette crainte de perdre sa force subversive, sa sacralité, sont partagées par ceux qui ont fait retirer le crucifix de Germaine Richier de l'Eglise de Notre-Dame-de-Toute-Grâce à Assy en Haute-Savoie, comme ceux qui s'offusquent qu'un musée d'Etat puisse accueillir au printemps de cette année une exposition sur les Traces du sacré dans l'art contemporain.

Car en terres anglo-saxonnes, allemandes ou italiennes, pour demeurer dans ce qui peut être comparé, les polémiques ne manquent pas, les « scandales ». Mais elles se situent sur un tout autre terrain, celui de la vérité qui s'énonce. Est-ce là le vrai Dieu ? Est-ce là la vie ? Est-ce une fiction juste et bonne pour l'homme ? Autant de débats, d'affrontements parfaitement légitimes et en adéquation à ce que l'on est en droit d'attendre de l'art, contemporain, antique ou autre. Les querelles hexagonales ne concernent pas l'art. Ni la religion. D'ailleurs les relations entre els deux, depuis le début du XXème siècle sont marquées par la diversité : opposition, convergence, indifférence, inspiration, provocation, tous ces termes peuvent trouver autant d'illustres exemples. Bien plus, étant donné que l'héritage religieux n'est plus un lieu de passage convenu pour l'artiste, sa récurrence dans l'art contemporain n'en est que plus frappante et mérite enquête. Car s'il ne s'agit sans doute pas de baptiser chaque oeuvre qui reprend l'un ou l'autre symbole, ou qui agite les termes de « spirituel », de « sacré », de « transcendance », il ne s'agit pas non plus de tenir pour argent comptant toute provocation : les récits de la révélation et de la foi sont bien souvent passés aussi par les silences, les balbutiements, les colères, théologie apophatique maladroite, subjective, mais sans doute pas si éloignée de la vérité. Ici, dans notre querelle hexagonale de l'art sacré, il est question de pouvoir et de peur. Confusion d'ordre, psychologie adolescente. Il serait bon de se recentrer sur l'important.

 

Pour aller un peu plus loin, vous me permettrez un détour par le théâtre de Valère Novarina, auteur tout aussi hautement contemporain dans son expression artistique (né dans le sillage de Tel quel) qu'il est chrétien par sa quête et son interrogation sur Dieu.

Dans ses pièces, une figure revient, inquiétante et véritablement inouïe car elle va bien au-delà de la déconstruction entreprise par certains philosophes. Cette figure, celle de l'ANTHROPOCLASTE, agit par l'humour, essore l'humaine par l'humour. Dans L'origine rouge :

 

« L'EVANGELISTE.

La lumière nuit. Entrent purgatorius, purgatorius ceratops, purgatorius unio, plesiadapis tricuspidens, plesiadapis cookei, adapis magnus, adapis parisiensis, apidium philomense, apidium moustafaï, parapithecus grangeri, oligopithecus savagei, aelopithecus chirobates, aegyptopithecus ezuxis, limnopithecus lagetet, limnopithecus macinessi, propliopithecus haeckeli, pliopithecus antiquus, pliopithecus piveteaui, helladopiithecus semi-erectus, ouranopithecus maceedoniensis, dryopithecus fontani, dryopithecus indicus, dryopithecus laïetanus, dryopithecus rhenanus, dryopithecus sivalensis, proconnsul africanus, proconsul major, proconsul nyanzœ, gigantopithecus bilaspurensis, gigantopithecus blacki, pithecanthropus robustus, pithecanthropus alalus, atlanthroopus mauretanicus, homo prœ-erectus, homo erectus, homo erectus dubius, homo erectus erectus, homo erectus heidelbergensis, prootoanthropus, paleoanthropus, homo erectus lantianensis, homo erectus modjokertensis, homo erectus ngandongensis, homo erectus officinalis, homo erectus paleohungaricus, sinanthropus pekinensis, homo erectus tautavelensis, homo prœ-sapiens, homo sapiens afer, homo sapiens aniensis, homo sapiens capensis, homo sapiens shanidarennsis, homo sapiens solœnsis, homo sapiens steinheimensis, homo sapiens rhodesiensis, homo sapiens neanderthalensis, homo sapiens sapiens.

 

L'ANTHROPOCLASTE.

Non sum.

 

L'ÉVANGÉLISTE.

Tais-toi, va peindre! »

 

En face de l'Evangéliste qui, fort de sa science, balbutie mille formulations inadéquates, mille nominations impropres, l'anthropoclaste répond avec une lapidaire et brutale efficacité qu'il ne s'y reconnaît pas. Dès lors l'Evangélise n'a d'autre solution que de lui intimer le silence et l'art. Nettoyer l'homme de ses idoles. De ses représentations. A lire le XXème siècle, on pourrait croire que cela n'est plus nécessaire, et que l'heure de la reconstruction est venue, que l'homme se doit d'être relevé, tenu debout, par l'institution, par la loi, par l'Etat, par la performance. Dans tout le discours actuel sur l'humain, la note dominante est la fabrication de l'homme. Comme s'il était tellement brisé de l'intérieur qu'il en était incapable de se redresser par lui-même et qu'il faille faire appel à des transcendances immanentes, des tutorats, des gendarmes de la vie. Loin de moi l'apologie d'une illusoire liberté pour la liberté, loin de moi l'idée que l'interdit ne soit pas une nécessité : il est la meilleure protection des petits et des pauvres, des abattus et des pas encore debout. Mais on se leurre sur la nature de la liberté en la croyant dépendante de l'interdit et de la limite. La liberté est d'un autre ordre, elle est le lieu réel de la transcendance et elle naît du dialogue avec l'autorité et non de la confrontation avec le pouvoir. L'interdit relève d'une autre logique, celle de l'égalité. Il n'en a pas moins sa vertu. Mais une double défiguration s'opère si interdit et liberté sont associés. Confusion d'ordre et dévoiement du premier, impossibilité du second. C'est là que l'anthropoclaste a son rôle à jouer, à tenir, qui dépasse la simple « mort de l'homme » des temps modernes annoncées par Claude Lévy-Strauss et Michel Foucault. L'anthropoclaste par son rire et sa dérision démasque toute définition afin de rendre l'homme à sa liberté essentielle, désacralisant le monde et l'humaine condition, déclinant la Genèse.

 

Le rôle de l'anthropoclaste est aujourd'hui largement endossé par l'art contemporain. Une telle oeuvre n'est pas contraire à l'expérience religieuse. Il y a de multiples convergences : la rupture d'un Francis Bacon, la révolte d'un Hugo Ball, la question d'un Giacometti. Mais aussi l'étonnement d'un Brancusi, le saisissement d'un Rothko, autant de thèmes aux profonds échos bibliques et théologiques. Dans la quête jusqu'au-boutiste, le no limit, une expérience se dessine et pas seulement en creux. Bien plus, longtemps le discours théologique – au sens large du terme, lorsque la théologie n'était pas encore une discipline universitaire corsetée, lorsqu'elle savait se faire poésie, roman, théâtre, liturgie, philosophie, protéiforme effort de la pensée humaine pour dire l'indicible – a assumé ce rôle d'anthropoloclaste lorsqu'il déconstruisait l'Homme de Rome et d'Athènes, l'Homme barbare, l'Homme médiéval, l'Homme de Chambord ou de Florence, l'Homme de Londres ou de Paris. L'artiste contemporain qui déracine les idoles que l'homme s'élève à lui-même diffère-t-il d'un Boniface de Mayence abattant le chêne magique des saxons d'un coup de hache ?

Mais l'anthropoclasme ne suffira jamais à définir le tout de l'art, et c'est là que certains artistes peut-être, de nombreux critiques sans doute, se trompent. Car ils alignent la liberté sur la limite, la déconstruction sur le pouvoir. En effet la déconstruction confère de la puissance, celle-là même qui était contenue dans les idoles, une force sacrale que récupère le profanateur et qui bien souvent entraîne sa mort, comme dans les légendes sur les tombes égyptiennes violées par les pilleurs de trésor et de mémoire. Le sacré véhiculé par les artistes contemporains n'est que reliques, « traces » pour reprendre le titre de l'exposition de Beaubourg. Mais justement, reliques et traces ne sont pas rien ! Leur charge sacrale est d'autant plus forte qu'elle est parcellaire, énigmatique, symbolique. La critique d'art manque souvent de culture lorsqu'elle traite de la symbolique religieuse comme d'une table de Mendeleev. La profanation sacralise le profanateur. Et l'artiste contemporain devrait le premier s'exposer à cette déconstruction : a qui profite le mythe de l'artiste rebelle, prophète exilé de son pays, honni de ses pairs et stipendié par les fonds publics ? A qui profite la peur de l'Etat de « rater les futurs expressionnistes » ce qui l'amène à entasser dans ses caves des milliers de production artistique sans discernement que celui du marché ? Remarquez que je n'ai jamais parlé d'art contemporain – entendez ce système de production d'évènements, pure médiatique mercantile -, mais d'artistes contemporains. Pour s'en libérer, discerner dans ce foisonnement sacral, sans doute serait-il bon de réorienter le débat public autour de l'idée d'une quête de la vérité, du récit juste qui vivifie. C'est à ce prix que la querelle de l'art sacré gagnerait en intérêt.