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Nunc N°13

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Liminaire

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A propos des racines chrétiennes de l’Europe

Antoine de Meaux

 

Le succès du dernier livre de Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien1, vient nous rappeler opportunément que la question du « commencement » reste à l’ordre du jour dans le champ de la politique. Professeur honoraire au collège de France, spécialiste de l’Antiquité, l’historien y aborde le problème de la naissance de notre civilisation chrétienne occidentale, mais aussi, dans le chapitre final, celui de la pertinence ou non de la notion de « racines chrétiennes » de l’Europe. Sur quoi l’Europe est-elle fondée ? Faut-il, pour l’énoncer, s’aventurer dans les profondeurs de l’histoire, avec ses brisures et ses épiphanies ?

Dans la majeure partie de son ouvrage, Paul Veyne se penche sur ces années cruciales au cours desquelles le christianisme, de secte minoritaire, s’est transformé en religion dominante de l’Empire romain. En 312, à la suite d’un rêve (« Tu vaincras sous ce signe »), celui qui n’est alors que co-empereur décide de se convertir au christianisme. A la bataille du Pont Milvius, il a placé sur son casque le chrisme, un X et un P entrelacés, que ses soldats arborent sur leurs boucliers. A rebours de ceux qui depuis toujours ont taxé Constantin de cynisme, soupçonnant derrière son ralliement de prosaïques arrières pensées politiques, Paul Veyne souligne au contraire que l’empereur était un authentique homme de foi, pénétré de sa mission. « Sans Constantin, le christianisme serait resté une secte d’avant-garde », insiste-t-il. De cette exploration des origines, l’historien conclut que l’Europe n’aurait pas de racines chrétiennes. C’est l’expression qui le laisse sceptique : « illusion de racines », écrit-il. Car une civilisation ne se développe pas à partir d’un germe originel, mais bien par « épigénèse », c'est-à-dire par apports multiples, hétéroclites et imprévisibles. L’irruption du christianisme dans la civilisation de Rome n’en est-il pas une preuve ? Aussi, donner des « racines chrétiennes » à l’Europe équivaudrait selon lui à une captation d’héritage au profit de l’Eglise. Si la chrétienté a eu son heure de gloire, l’Union européenne serait fille aînée des Lumières, non de l’Eglise : « Notre Europe actuelle est démocrate, laïque, partisane de la liberté religieuse, des droits de l’Homme, de la liberté de penser, de la liberté sexuelle, du féminisme et du socialisme ou de la réduction des inégalités. Toutes choses qui sont étrangères et parfois opposées au catholicisme d’hier et d’aujourd’hui. » A ceux qui objectent que les Droits de l’homme sont issus de la parole vivante de celui qui disait : « Tout ce que vous faites à l’un de ces petits, c’est à moi que vous le faites »2, Veyne oppose un démenti formel : « Par confusion entre l’égalité spirituelle et l’égalité temporelle, le vieux sol christianisé a été pour les Lumières un terrain qui n’était pas destiné à leurs semences, mais qui a pu –concède-t-il- les recevoir mieux que d’autres sols. » Pour Paul Veyne, ce n’est pas l’Europe qui a besoin du christianisme, ou qui entretient avec lui un lien de filiation, mais bien le christianisme qui court après l’Europe. Si bien que « l’apport du christianisme à l’Europe actuelle, qui compte toujours une forte proportion de chrétiens, se réduit presque à la présence de ceux-ci parmi nous ».

Face à pareille fin de non recevoir, il n’est peut-être pas inutile de rappeler dans quel contexte est né le débat sur les racines chrétiennes. Conscient du manque de sex appeal dont pâtit l’Union depuis sa création, la convention pour l’avenir de l’Europe chargée de concevoir le traité constitutionnel prétendait énoncer pour la première fois les valeurs communes. De nombreuses voix, au premier rang desquelles celle du pape Jean-Paul II, avaient exprimé leur souhait de voir mentionner dans ce document fondateur nos « racines chrétiennes ». A beaucoup, l’outrecuidance parut inacceptable. Pourtant, s’il faut rendre à César ce qui est à César, doit-on pour autant oublier ce que nos valeurs modernes doivent au terreau de christianisme qui les a vus naître, comme nous l’a rappelé un Marcel Gauchet3 ? Le projet européen a été mis en marche au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’heure où la foi dans un progrès continu était remise en question par les totalitarismes. De la Kolyma à Auschwitz, les machines dévoreuses de chair humaine avait perpétré leur besogne sous des enseignes qui promettaient le paradis sur terre. Si la civilisation européenne est un brouet dont le christianisme n’est qu’un des ingrédients, il n’en est pas moins vrai que les fondateurs de l’Europe, Schuman, Monet, De Gasperi, de Gaulle, Adenauer, étaient des chrétiens, et qu’ils agissaient en puisant à leur foi. Dans cet esprit, la mention des racines chrétiennes n’avait pas tant pour objectif de redire l’histoire, ou de rendre la plus élémentaire justice au christianisme, que de doter la jeune Europe d’un viatique suffisamment puissant pour lui permette de survivre aux ferments de mort qu’elle recèle aussi dans ses gènes.

Hélas, lors de l’élaboration du Traité, ce débat n’a pas vraiment eu lieu. L’historien Bronislaw Geremek4, député européen polonais, en fut le témoin : « On a tout d’abord refusé de mentionner l’héritage religieux de l’Europe, puis “oublié” d’évoquer le christianisme ou l’héritage judéo-chrétien, passant sans transition de l’héritage gréco-romain à la tradition des Lumières… » Soucieux de faire ressortir ce qui fait de l’Europe une communauté, l’ancien communiste devenu dissident avec Solidarnosc déplorait cette pusillanimité : « L’Union européenne ne devrait pas avoir peur de se référer à la fois à la communauté de la chrétienté médiévale et à la communauté de la raison de l’époque moderne. Elle pourrait de cette façon affirmer l’essence contradictoire de l’esprit européen et rendre ainsi justice à l’histoire. » Avec Benoît XVI, on aurait pu arguer également que raison et foi, loin d’être contradictoires, avaient au contraire vocation à se renforcer mutuellement. Mais le texte soumis à l’approbation des citoyens se contenta d’invoquer avec prudence les « héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’Etat de droit… ». Au nom de la laïcité, on avait écarté les « racines », vives, terreuses et végétales, pour leur préférer la respectabilité rassurante d’un « héritage » vaguement « religieux ». Alimenté de façon sporadique, le débat n’a pas cessé depuis. Ainsi, l’historien israélien Elie Barnavi5, spécialiste des guerres de religion et directeur scientifique du musée de l’Europe, n’hésitait pas à mettre l’Europe en garde : si elle veut devenir davantage qu’un grand marché, tout en intégrant de nouvelles entités, il lui faut pouvoir dire qui elle est. Cependant, ne pourrait-on pas aussi avancer, à l’instar d’un François Bayrou6, que si certaines racines de l’Europe sont chrétiennes, d’autres relèvent en revanche d’un socle de contestation du christianisme ? Ce qui amènerait à conclure qu’un texte commun, « qui doit pouvoir être accepté par tous et qui permet à tous de vivre avec tous », ne saurait contenir une référence à une religion particulière.

On ne saurait nier la sagesse de ces arguments : le pire des maux est la guerre civile, et l’Eglise doit être libre dans l’Etat libre pour accomplir au mieux sa mission. Rien ne serait pire pour elle que de redevenir une « religion officielle ». Ce n’est pas en mentionnant les racines chrétiennes sur un parchemin, même constitutionnel, que l’Europe sera rendue à sa vocation spirituelle, mais en agissant sur les cœurs, par le témoignage. Par ailleurs, la revendication des « racines chrétiennes » cache souvent l’inquiétude de ceux qui, tout en récusant le christianisme pour eux même, veulent l’utiliser comme une barricade contre le reste du monde – l’islam en particulier, qui fait désormais partie des familles spirituelles de l’Europe. Le refus d’accorder à l’Europe des racines chrétiennes pourrait toutefois avoir une vertu majeure : celle d’approfondir le désir des chrétiens de dire ce que le Christ est pour eux, ce qu’ils sont pour lui. Pourtant une inquiétude demeure : il ne faudrait pas que l’amnésie prive les Européens du trésor dont ils sont les héritiers.

Si l’apport du christianisme à l’Europe actuelle ne se réduit sans doute pas à la présence des chrétiens parmi leurs concitoyens, il n’en reste pas moins que c’est cette présence qui est essentielle. L’Europe et le royaume de Dieu sont à venir. Nous ne devons pas dormir pendant ce temps là, la tête appuyée contre nos racines.

 

 

 

1 Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), Bibliothèque Albin Michel Idées, 2007

2 Matthieu, 25, 40

3 Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde, Gallimard, 1984

4 Bronislaw Geremek, « Penser l’Europe comme communauté », Esprit, octobre 2003

5 Elie Barnavi, « Le Socle de l’Europe est chrétien », entretien avec Elisabeth Lévy, Le Point, 5 janvier 2006

6 François Bayrou, Le Point, 12 janvier 2006, « Racines chrétiennes, Bayrou répond à Barnavi »