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Nunc N°12

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Présentation

Liminaire

Liminaire

Sans aucun scrupule

Nicolas Idier

L’heure ne serait plus à la parole, même avec la majuscule qui la rend sacrée donc prétendument inutile en des temps où les bombes tombent davantage que la manne céleste…

« Qu’en savez-vous ? », lancera-t-on. « N’oubliez pas que Dieu existe sans aucun scrupule. »

Tel est le cri, le hurlement d’un Pèlerin de notre temps : Jack Kerouac. Dans son grand projet de tout consigner par écrit selon les principes de la prose spontanée, il nous offre une image renouvelée de la sainteté, tout au long de l’itinéraire picaresque que nous partageons tous. Son unique impératif est d’être en mouvement, non plus vers l’autre monde sous la forme d’un songe, mais vers l’Ouest, ultime frontière.

Avec le recul perpétuel de la ligne d’horizon, l’Ouest devient l’Est. Or, pour les anciens Chinois, la métonymie du langage et du voyage pour dire la vie terrestre se comprend aisément, puisque Tao signifie à la fois « Verbe » et « Voie ». Mais prenons garde : la Voie qui peut être nommée n’est déjà plus la Voie. Averti, Kerouac ne se préoccupe donc nullement de théoriser sur la nature de la sainteté : plutôt que de s’enfouir sous la froide pierre tombale d’une vérité disparue, mieux vaut expérimenter et prendre le train en marche – que ce soit en clandestin si besoin est. Avançons vaillamment quand bien même saurions-nous que l’issue est la tombe. La confrontation avec le profond silence qui précède le dernier silence n’est pas seulement fatale, elle est inscrite en chacun de nous. Arrive le Nouveau Testament : « Ton destin est de ressusciter ». Si le Verbe s’est fait chair, c’est à la Chair de se faire Verbe. Il faut toujours prêter attention aux deux faces du miracle.

La première rencontre mystique de Kerouac est justement celle de la poésie. Allen Ginsberg, un des membres de sa bande, était adepte des « visions ». Il initia son ami. Ces visions étaient censées l’ouvrir sur un infini, une sorte de réalité parallèle, bref : la Vérité. L’usage des drogues, la fatigue physique extrême, l’entraînement de groupe ne sont qu’accessoires. Bien sûr, Kerouac prenait des amphétamines et fumait de l’herbe pour écrire des centaines de pages d’affilée, parfois pendant trois jours de suite, sans manger ni dormir, et c’est l’alcool – hululement du chien dans le lointain – qui l’a emporté. Mais au cœur de son œuvre, il y a la vision d’une légende, d’une genèse et d’une fin.

La deuxième étape vint avec la découverte du bouddhisme. The Dharma Bums relate la folie du Zen, la « grande révolution des sacs à dos », selon l’expression de Gary Snyder, un des vulgarisateurs de la pensée bouddhiste zen aux Etats-Unis, aux côtés d’Allan Watts et de D.T. Suzuki. L’Amérique reprend contact avec le cosmos, dans la tradition de Walt Whitman et de Thoreau. Kerouac décrit dans ce livre, paru en 1958, une joyeuse ascension des Rocheuses ponctuée de « satori », ces points de rencontre avec une Vérité supérieure, d’authentiques Illuminations. Cependant, que le bouddhisme de Kerouac n’induise pas en erreur : son véritable héros demeure toujours le Christ, comme il le rappelle à de nombreuses reprises. Le Christ du Sermon sur la Montagne, des Béatitudes de l’Evangile selon Matthieu. Et s’il a pu beugler une nuit d’ivresse que Jésus aurait mieux fait d’étudier le bouddhisme, que ça lui aurait évité douleur et cupidité, Kerouac ne se mit pas moins à genoux dans l’église de Saint-Louis en l’Ile, à Paris. « Bénissez ceux qui vous utilisent avec malveillance. » Dans son chapeau mou retourné, une dame jeta quelques pièces. Elle l’avait pris pour un clochard – céleste ?

Arrivés en haut de la montagne, le Christ nous apprend que la sainteté s’ancre nécessairement dans le quotidien et n’est jamais immédiatement héroïsme. Ainsi sommes-nous invariablement éblouis par la terne lumière qui caractérise la maturation d’un saint. Kerouac n’échappe pas à cette superbe médiocrité : Jack Jean-Louis Lebris de Kerouac est né en 1922 à Lowell, petite ville d’industrie textile du Massachusetts traversée par la Merrimac, d’une famille canadienne française catholique. La généalogie, qui passionna Kerouac lors de son séjour en France, fait remonter sa famille à un baron breton, Urbain-François Le Bihan, qui changea son nom en Alexandre Louis Lebris de Kerouac et s’installa en Nouvelle-Angleterre au début du XVIIIème siècle. Ses descendants se seraient mêlés aux populations indiennes, en particulier Mohawk. Quant à la lignée maternelle, originaire de Normandie, elle se nommait L’Evesque – ascendances catholiques et sang indien dans les veines du prophète américain.

Puis vinrent la Dépression, la pauvreté matérielle et un drame familial fondateur de l’œuvre future : la mort de son grand frère, Gérard, à l’âge de neuf ans. Cet enfant a vécu sa maladie avec un courage surnaturel, apprenant à son petit frère l’amour et la compassion. Il n’eut jamais peur de mourir, s’en remettant totalement à Dieu. Le petit Jack annonça du reste la mort de son frère à son père rentrant du travail comme s’il s’était agi d’une Bonne Nouvelle. Cet enfant fut littéralement sanctifié par sa mère et constitue la pierre de touche de la foi de Kerouac, qui lui écrivit les Visions de Gérard.

La première éducation de Jack se fit dans des écoles religieuses aux noms évocateurs : Saint-Louis et Saint-Joseph. Plus tard, à l’adolescence, l’un des premiers à l’encourager vers la voie de la littérature fut un curé, le Père Morrisette. Il avait perçu chez le jeune Jack une profonde religiosité doublée d’une vocation à conter des histoires. Il avoua bien des années plus tard que Jack lui avait apporté un regain de foi et surtout une plus grande liberté envers la rigueur dogmatique – ce qui, dans les années trente de la très puritaine Amérique, relevait de l’exploit.

Dans les temps qui suivirent, la vocation d’écrivain de Kerouac ne cessa de s’affirmer : il délaissa la sclérose universitaire pour découvrir le monde en « vagabond américain », comme il le dit lui-même. Puis vint l’époque de la « Route », éclosion de la nouvelle sainteté, ouverte sur le Monde, au contraire du sacré, enclave à ne pas profaner.

Chercher la figure du Christ et de la Croix dans les moindres signes du Monde revient souvent à traiter de notre foi comme s’il s’agissait d’un radeau à consolider sans cesse. Nombreux sont les missionnaires de tout poil qui ont bravé les océans pour expliquer aux habitants de contrées lointaines que le Christ est présent ici ou là sans qu’ils ne s’en rendent compte.

La lecture des signes ne se restreint nullement à l’effort missionnaire. Le domaine de l’art est lui aussi largement rebattu. Combien d’œuvres littéraires, picturales, musicales, cinématographiques furent kidnappées par un chrétien persuadé de sa vérité ? Il est remarquable qu’en matière de détournement de sens et en vol de reliques, le christianisme se soit autant distingué. Les autres monothéismes, ainsi que le bouddhisme ou d’autres religions que beaucoup préfèrent par frilosité étymologique qualifier de spiritualités, ne peuvent se targuer d’être parvenus à s’attirer autant des très diverses créations issues du génie humain. Sommes-nous tentés de faire de même avec Jack Kerouac ?

Nul besoin ! Kerouac lui-même l’a proclamé jusqu’à sa fin : il est catholique, profondément et sincèrement catholique, et son œuvre est une longue prière qui monte vers le Ciel – Seigneur, je T’ai griffonné des cantiques (en un soupir, comme un blues). Mais sa soif de liberté lui fit craindre que l’Eglise romaine l’enfermerait, et il préféra s’aventurer sur des sentes sauvages.

Jack Jean-Louis Lebris de Kerouac est peut-être mort de la plus triste manière qui soit, alcoolique et déconnecté de son temps, comme s’il n’avait point supporté le formidable écho suscité par son œuvre. Eh oui – comme le dit Dean Moriarty, personnage phare de On the Road, alias Neal Cassady – « Dieu existe bel et bien sans aucun scrupule ».

Pour Kerouac, Dean représentait le Messie. Jusqu’à sa propre déchéance, Dean arrivait toujours in extremis pour sauver son ami, le sauver du désespoir, de l’écrasement par le cauchemar climatisé. Cette dernière expression provient d’un autre visionnaire de l’Amérique, un Diable au Paradis plutôt qu’un Saint en Enfer comme le fut Kerouac : Henry Miller. Miller avait été ébloui par la puissance salvatrice de Kerouac. En 1958, il écrivit d’ailleurs à son éditeur : « Nous avons eu toutes sortes de clochard jusqu’ici mais jamais un clochard céleste comme ce Kerouac. » Miller a raison : l’auteur de On the Road, Desolation Angels, Old Angel Midnight, Dharma Bums, Tristessa, Lonesome Traveller ou encore, dans le plus saint désordre, tel que la postérité s’en rappellera pour prier avec ferveur, The Scripture of Golden Eternity, cet homme qui a écrit à la lumière des bougies, « réservée aux écritures saintes », a œuvré dans la foi – labor et fides.

La sainteté de Kerouac passe par des personnes qui osent vivre à plein régime. La génération brisée de l’après-guerre, la beat generation, pût ainsi se relever et devenir la génération « béatifique ».

C’est venu à temps. Et maintenant ?