Vide

Total : 0,00 €

Nunc N°10

Edition standard
Avec des oeuvres de:
19,00 €

Présentation

Liminaire

Liminaire

De la catastrophe comme signe : une méprise mortelle.

Franck Damour

 

Dada est reparti. Pour la troisième fois… Dans un article récent, Philippe Dagens repère deux retours de Dada depuis la première mort décidée par les fondateurs. « L’esprit Dada » serait revenu, par-delà sa muséification, son institutionnalisation, d’abord dans les années cinquante, avec les « néo-Dadas » Robert Raushenberg et Jasper Johns, puis il y a une vingtaine d’années, Wim Delvoye, Jeff Koons, Maurizio Cattelan, Jota Castro, etc. Ces retours ne sont pas fortuits : P. Dagens les place sous le signe de la catastrophe, « si le premier dadaïsme est né de la révélation de l’horreur de la guerre industrialisée et le deuxième du dégoût de la société de production et de consommation, le troisième fait irruption dans une société à la fois accablée par ses possessions et par sa misère, obsédée par le profit et la perte, ivre de sa toute-puissance et malade des dégâts qu’elle ne cesse de commettre ». Dont acte.

Ces trois retours de Dada coïncident avec un autre retour, celui de Paul le tarsiote, le juif très hérétique ou très orthodoxe, le fondateur du christianisme ou l’un des treize, c’est selon. Tristan Tzara et Hugo Ball dadaïsent depuis trois ans lorsque Karl Barth publie sa Römerbrief, marquant un retour de Paul sur le devant de la scène. Quand Rauschenberg efface les toiles de ses compatriotes, un nouveau paradigme sur Paul commence à émerger lentement des limbes de l’archéo-théologie, un paradigme qui re-judaïse Paul. Enfin, Cattelan écrase Jean-Paul II sous une météorite quelques temps après que Jacob Taubes et Alain Badiou aient inauguré l’actuelle décennie paulinienne.

Laissons la chrono-logie parler. Le temps nous suggère, avec urgence parfois, avec insistance et récurrence souvent. Et la chrono-logie nous invite à écrire : Paul et Dada, même combat ! Le rapprochement peut paraître burlesque, tout droit braconné dans un roman de Jasper Fforde ! Dada et Paul servent à tirer des sonnettes d’alarme. S’ils sont convoqués, même pour un temps, c’est sous le signe de la catastrophe. Catastrophe de la raison, laminée dans les tranchées de 1917, gazée puis explosée en 1945, implosée en 1986. La catastrophe est nucléaire, la catastrophe est linguistique, civilisationelle, politique, terroriste, écologique. Tsunami, 11 septembre, Tchernobyl, Hiroshima, Auschwitz, le Goulag. Aligner les catastrophes ainsi, politiques et technologiques, peut paraître inconvenant : et pourtant, on nous amène à penser d’une façon globale ces catastrophes générées par nous-même.

 

*

 

La catastrophe semble devenir notre background. Le langage de la catastrophe se fait le paradigme dominant de la pensée : qui n’a pas connu son « tsunami » électoral, qui n’a pas ses « terroristes » maisons, son « Ground zero », sa « vache folle » médiatique, son « SRAS » culturel, ses « crashs » de banlieues. Ces glissements de termes – relevés dans des journaux – ne sont pas innocents. La catastrophe signe notre avenir, elle est devenue la destinée incontournable. Il serait bon de mener l’enquête sur la montée de ce paradigme. Aujourd’hui, certains voient dans la catastrophe un appel, et en déduisent un programme. Il y a dans cette fascination de la catastrophe une peur qui fait fond sur la foi en l’avenir, non pas un avenir d’accomplissement, mais un avenir prédestiné.

Chez les Romains, la peur relevait de la superstition, et elle désignait la peur de l’imprévu du destin, de la fatalité : les rituels de la religion civique servaient à l’exorciser et la convertir en crainte. Aujourd’hui la menace est intérieure, le risque est endogène : mais la réponse trouvée est la même, il s’agit d’institutionnaliser la peur, pour en annuler les effets. Hans Jonas a donné ses lettres de noblesse à cette stratégie : jugeant la peur insuffisante pour nous permettre d’assumer des responsabilités à trop longue échéance, le philosophe affirme que « seule une crainte de porter atteinte à quelque chose de sacré est à l’abri des calculs de la peur et de la consolation ». La perspective est à méditer. Mais on peut déjà noter que, sans même aller jusqu’à évoquer les courants de la deep ecology, une religion civique se structure pour transformer la peur en crainte. Cette religion civique a ses bosquets sacrés, lieux de sanctuarisation de la nature qui à la fois reflètent notre pouvoir et réparent nos fautes à l’égard de l’équilibre cosmique. Elle forge ses dogmes, comme le principe de précaution, qui lui aussi à la fois conjure, expie et conforte notre foi en notre puissance : la précaution est acte de piété, acte religieux au sens propre du terme, elle est une peur institutionnalisée. L’« heuristique de la peur » de H. Jonas a été déclinée récemment en « catastrophisme éclairé » par Jean-Pierre Dupuy, qui explicite la nature de cette religion civique, le culte des descendants remplaçant celui des ancêtres, en une « sacralisation de l’avenir ». L’idée de Jean-Pierre Dupuy est que l’on sait la catastrophe, mais que l’on n’y croit pas. Et qu’il s’agit d’y croire pour l’anticiper, l’empêcher. La peur institutionnalisée serait une sorte de katechon.

Cette religion civique qui fait de la catastrophe son fond de commerce structure la pensée contemporaine bien ailleurs que dans la réflexion technologique. Elle irrigue aussi certaines analyses – et pratiques – politiques et sociales, un goût minimaliste qui célèbre à l’envi « la-fin-des-grands-récits », une boulimie d’images, une réduction de la parole au langage.

 

*

 

Que l’on puisse ainsi chercher refuge dans la peur n’aurait pas étonné outre mesure Paul de Tarse. Et sans doute pas Tristan Tzara ou Hugo Ball. Cependant, ni Dada, ni Paul ne croient à la catastrophe. Celle-ci ne constitue pas notre destin, notre horizon. Qu’elle soit possible, probable ou certaine importe peu : lui donner une dimension métaphysique, en faire un sens de la vie, n’a rien à voir avec elle, c’est un choix anthropologique dont les racines sont ailleurs.

Le geste de Paul et de Dada marquent la faillite d’un usage du logos, et s’ils n’attendent pas de celui-ci le salut, Paul, pas plus que Dada, ne lui sont hostiles. On ne peut réduire Hugo Ball ou Rauscbenberg à leurs seules transgressions, pas plus que Paul à sa seule annonce de la « folie pour les Grecs ». Ils en ont seulement après l’idole du logos. C’est pourquoi le logos – indissociablement raison et langage – ne meurt pas chez eux : il est remis à sa place, comme libéré d’un fardeau qu’il n’a pas à porter. Plus lucide, car se sachant voir le monde « comme en miroir ». Alors que chez nos cassandres, le logos est idole, donc voué à la paralysie. Dada et Paul nous ouvrent des brèches, en agissant sur notre rapport au temps : pas de sacralisation de l’avenir, mais un véritable sursaut eschatologique. Au fond, ce qui est en jeu est la rupture. Le catastrophisme est une pensée cyclique, qui tente de transfigurer la catastrophe en métaphysique. Dada et Paul ne font pas de la catastrophe un paradigme, encore moins un horizon. Ils posent plutôt la question de l’usage du monde, du ready-made à l’épître aux Corinthiens : la catastrophe ne vient-elle pas de la volonté de posséder ? La peur n’est-elle pas une autre façon de posséder ? Désenchanter le logos, pour lui rendre sagesse, voilà la leçon de nos transgresseurs.

« Le mot, le mot, les maux justes en ce lieu, le mot, messieurs, c'est une affaire publique de première importance » : c’est ainsi qu’Hugo Ball concluait, en juillet 1916, le premier manifeste public Dada, texte qu’il qualifia dans son journal, à la date du 6 août 1916 de « dédit à peine voilé à l'adresse des amis ». Sauver le mot pour dire avec justesse les maux, et une telle opération ne peut être portée que par une inquiète quête intérieure, une quête et non une peur, comme en témoigne Hugo Ball qui rajoute dans son journal, quelques lignes plus loin : « A-t-on jamais vu que le premier manifeste d'une entreprise nouvellement fondée ait désavoué cette entreprise elle-même, devant ses adhérents? Et pourtant, ce fut ainsi. Quand les choses se sont épuisées, je ne peux plus m'y attarder. C'est une donnée de ma nature, tout effort pour me raisonner serait inutile ». N’y aurait-il pas un lointain écho de la tension paulinienne qui déchire de loin en loin d’une fulgurance personnelle ses missives théologiques ? Cette quête seule nous autorise un autre usage du monde : « désormais, que ceux qui ont une femme soient comme s’ils n’en avaient pas, ceux qui pleurent comme s’ils ne pleuraient pas, ceux qui se réjouissent comme s’ils ne se réjouissaient pas, ceux qui achètent comme s’ils ne possédaient pas, ceux qui tirent profit de ce monde comme s’ils n’en profitaient pas vraiment » déclame le tarsiote.

Paul comme Dada savent que la tour de Siloé n’est pas tombée avec justice. Ils savent aussi que sa chute est un rappel de la conversion originelle. Un rappel, et non un appel. La catastrophe est ce dont nous venons, et non ce vers quoi nous allons. La catastrophe n’est pas un signe.