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Liminaire

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Une métaphore malheureuse.

Rencontre en Inde avec V. S. Naipaul

 

Nicolas IDIER

 

seulement une dizaine de kilom.tres au nord-est des côtes vénézuéliennes s’étend l’île de La Trinité, étape pour les caravelles et les migrations d’oiseaux entre la mer des Caraîbes et l’océan Atlantique nord. Comme souvent pour ces .les au pass. tribal, un débat existe sur son nom d’origine, certaines allégations allant vers le poétique : "L'île de l’Oiseau-marteau" en langue arawak, d’autres s’en tenant au strict vocable d’île "La Trinité", cela est su avec la certitude de l’historien, est le nom de baptême donné par Christophe Colomb, lorsqu’il trace à la surface des eaux et pour la troisième fois, sa ligne vers l’Amérique, en 1498. L’île passe de mains en mains : d’abord aux Espagnols puis aux Fran.ais sous Louis XIV et enfin, aux Anglais, lors de la Paix d’Amiens en 1802.

 

Très tôt dans l’histoire européenne de l’île, est introduite la culture du cacao. C’est ainsi, qu’au milieu du XIXe siècle, pour pallier la pénurie d’une main d’œuvre trop faible et à l’affranchissement des esclaves noirs, cela jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, fut organisée l’immigration de plus d’un demi-million d’Indiens, destinée à contribuer à l’âge d’or du cacao et de la culture du sucre. V. S. Naipaul est né sur cette île de la Trinité en 1932, fruit d’une de ces petites mondialisations discrêtes qui font les identités d’aujourd’hui. Ses grands-parents, originaires du nord de l’Inde et de confession hindouiste, avaient émigré aux Antilles dans les années 1880. Son père est un journaliste à prétention littéraire. Tous les soirs, il lit au jeune garçon des histoires, des bribes de roman, des contes. Le père, penché sur l’enfant, dans la lumière blanche d’un livre ouvert, élève sans le savoir un des plus grands écrivains de notre temps. Reste ensuite à l’enfant de trouver la matière de son écriture, pour reprendre le rythme des lectures de l’enfance. A Port d’Espagne, élève studieux, il obtient une bourse du gouvernement pour aller étudier en Angleterre. Cela fait déjà plusieurs années que sa famille parle anglais, et c’est dans cette langue qu’il sera écrivain. A l’âge de dix-huit ans, le jeune Vidia traverse les océans, pour suivre des études littéraires à Oxford. Puis, un samedi, un an après la mort de son père en 1953, il se rend à la gare et prend un train pour Londres. Ses économies sont fort maigres, mais un de ses amis lui a offert l’hospitalité, et c’est ainsi que, du jour au lendemain, il devient écrivain, sans encore rien en savoir, sans ferme décision et sans grande ambition. Il veut tout simplement écrire. Il pressent que c’est la seule manière d’ouvrir grand les yeux sur un monde qu’il comprend de moins en moins à mesure qu’il se déplace à sa surface. Il décroche un travail à la BBC et d.couvre, dans une chambre au deuxième étage du Langham Hotel, des machines à écrire. Devant l’une d’elles, emporté par le cliquetis rapide des touches et les sonnettes des dépêches, il commence à remonter dans la mémoire de l’enfance. Il creuse, jusqu’à trouver ce moment particulier, au fond de chacun de nous, grâce auquel enfin il commencera à écrire. Il sait que la musique se trouve dans la musique, le rythme dans le rythme et l’écriture dans l’écriture. En 1955, poussé par l’éditeur André Deutsch, il écrit Le Masseur mystique, son premier roman, et il touche cent-vingt-cinq livres. Soixante années plus tard, quand un jeune Indien implore, de Naipaul, un message, comme si tous les vieillards disposaient d’une sagesse due à la seule moisson du temps, l’écrivain déclare, tremblant, enfoncé dans le fauteuil roulant où la maladie de Parkinson le tient ferré depuis longtemps déjà : "Je

n’ai aucun grand message pour les peuples. Les histoires parlent d’elles-mêmes."

 

Les livres de Naipaul ont souvent désespéré les tiersmondistes dont les porte-drapeaux dénoncent une forme de néo-colonialisme. Serait-ce parce que l’écrivain refuse de se laisser porter par une "insupportable culture de la plèbe" ? Que son pessimisme est grand quand il s’agit pour lui de porter un regard clinique sur les ravages de l’occidentalisation du monde ? Naipaul, l’auteur notamment d’Among the Believers, "Parmi les croyants" (titre bizarrement transformé en Crépuscule sur l’Islam dans l’édition de sa traduction française), de L’écrivain et le monde, d’Une Maison pour Monsieur Biswas, de L’Enigme de l’arrivée et prix Nobel de littérature en 2001, refuse de prendre la posture du maître à penser d’un monde déchiré. Quand on lui demande ce qui l’a tenu dans sa vie d’écrivain, il parle d’une confiance absolue, la conviction que tout finira bien. "Il faut juste savoir que cela prend du temps".

 

A la banale question : "Pourquoi .crivez-vous ?", Naipaul ne répondrait pas autrement : "Pour continuer à apprendre." Continuer à apprendre, dans un effort permanent de concentration, est l’une des plus importantes

missions intellectuelles et morales qu’un homme se puisse donner. Dans les temps qui sont les nôtres, où l’encyclopédie immédiate, d’une exhaustivité borgésienne, est disponible en quelques glissades de l’index sur l’écran d’un téléphone portable – et la technique ira s’améliorant –, apprendre est un verbe qui semble parfois appartenir aux temps anciens, où l’oeil se posait sur autre chose qu’une fenêtre rétro-éclairée.

 

Je crains que l’on soit ainsi entré dans l’âge de la maladie. Notre civilisation est blessée, elle tourne sur elle-même dans un nuage de poussière, comme le taureau dans l’arêne qui confond le rouge de la muleta avec son propre sang. Cette blessure choque, mais nous avons le devoir de garder les yeux ouverts, même quand les larmes nous aveuglent. Le voyage est long et difficile, mais en cours de route se dessine une nouvelle identité, une nouvelle identité dans le monde où chacun de nous devient mutin, car la révolte est devenue nécessaire, à commencer par celle qui a lieu en nous-mêmes.

 

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