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Raconter les noces de l’humain et du divin

Olivier Clément, Sources, DDB, 2008, et L’essor du christianisme oriental, DDB, 2009.

Les éditions Desclée de Brouwer (et singulièrement Marc Leboucher dont il faut saluer ici la fidélité éditoriale) ont heureusement entrepris depuis deux ans de republier quelques ouvrages épuisés d’Olivier Clément.

En 2008, ce fut d’abord Sources, les mystiques chrétiens des origines. Ce livre demeure à ce jour la meilleure introduction en français aux Pères de l’Eglise. Olivier Clément a composé un magistral parcours initiatique orienté par les problématiques contemporaines : « La quête, la rencontre, la décision », « La vocation de l’homme », « Le Dieu caché, le Dieu cosmique », tels sont quelques-unes des étapes de ce cheminement. Les réponses sont comme un chant choral : chaque Père place sa propre voix, avec sa tonalité, sa tessiture, voix qu’Olivier Clément ajuste aux autres par le commentaire dont il entrelace ce florilège de paroles, d’hymnes, de poésies, car telle était la « théologie » de ce temps, sachant faire feu de toutes langues et de tous styles. Ce livre est un manuel, au sens plein du terme : il peut se lire d’une traite, mais il doit surtout être relu par bribes, manipulé selon les kayros de la vie, demeurant à portée de main. C’est dans la durée qu’il se révèle, car il est le kaléidoscope d’une seule idée : Dieu est la liberté de l’homme.

L’essor du christianisme oriental semble au prime abord un ouvrage banalement historique. Le banal serait toutefois suffisant, car il existe peu d’ouvrages en français sur la période : l’Orient chrétien entre les IXe et XIIIe siècles. Ce livre, qui a été publié en 1964 aux PUF avec un second volume Byzance et le christianisme (dont on espère que DDB assurera la republication prochainement), montre d’abord qu’Olivier Clément a été un des meilleurs connaisseurs de la pensée byzantine en France : la synthèse est forte, capable de brosser en quelques lignes des portraits saisissants de Photius, de Syméon le Nouveau théologien, des Cyrille et Méthode, mais aussi de figures moins connues comme Nil de Calabre ou Psellos. Les pages sur la Serbie, refuge de la pensée byzantine lors de l’occupation de Constantinople par les latins, sur le concile de 1285 sont lumineuses. Mais ce qui fait la force de ce petit livre n’est pas seulement la science historique et la qualité stylistique : Olivier Clément a appris à lire et décrire les forces spirituelles qui structurent l’histoire auprès d’Alphonse Dupront, un des plus grands historiens français du XXe siècle, et Vladimir Lossky, un théologien cette fois-ci, mais un théologien au sens historique acéré, porteur d’une culture humaniste profonde. De ces deux maîtres, Olivier Clément a appris que l’histoire est complexe, de « cette complexité humaine, avec ses ancrages de terre mais aussi de ciel [qui] se déploie à l’intérieur des existences personnelles comme noeuds de relations », le tout formant « une gigantesque symphonie bourrée de dissonances qui compose à chaque époque, dans chaque civilisation une structure », expliqu’Olivier Clément dans L’autre soleil, son autobiographie spirituelle. La clef pour comprendre ces siècles byzantins est donnée d’emblée : après un cycle christologique, un cycle pneumatologique constitue le Moyen-Âge orthodoxe. C’est cette approche globale qui donne sa cohérence à ce livre, donnant toute leur dimension anthropologique à des questions théologiques comme le filioque (même si Olivier Clément écrira plus tard des pages plus nuancées sur ce point), le bogomilisme ou la rencontre avec l’hellénisme, et donnant leur dimension théologique aux constructions anthropologiques comme l’estrangement Orient-Occident, la tonalité si tellurique du christianisme russe, les développements de l’art. Puissent ces deux livres encore longtemps nous dire : « Et l’Occident, dans le meilleur de l’Orient, que peut-il découvrir, sinon, enfoncées dans le silence, ses propres racines ? »

Franck DAMOUR

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