Vide

Total : 0,00 €

Qui a peur de la Bible ?

Annie Wellens, Qui a peur de la Bible ? Un manuscrit retrouvé. Préface de Sylvie Germain, Bayard, 2008

Une des qualités premières des faux est leur polysémie. Et le livre d’Annie Wellens est un faux, à un triple degré. Fausse la correspondance entre ce libraire et ce lecteur (qui ne se connaissent d’ailleurs pas, réunis par le simple désir d’aventure intérieure). Fausse l’édition de ce « manuscrit » perdu et retrouvé (par contre un autre manuscrit, réel celui-ci, ajoute à la polyphonie de l’ensemble). Faux l’apparent dilettantisme que la lecture des premières pages peut laisser penser : le ton qui se veut souvent espiègle, l’écriture allègre emportent le lecteur, non sans lui laisser des pages soudainement denses, des formules que l’on devine pesées et ruminées. Mais cette fausseté n’est ni manipulation séductrice, ni enrobage éditorial pour un propos qui pût paraître ardu : proposer une relecture des différentes interprétations de la Bible depuis quarante ans. La ruse de l’écriture n’a d’autres raisons d’être que de permettre au lecteur de pratiquer les principes de lecture du texte biblique qui y sont peu à peu énoncés, révélés. De permettre aussi à ceux qui ont franchi parfois à corps défendant certaines étapes de ces errances herméneutiques de les relire avec humour. Et surtout de réussir le tour de force de parcourir toutes les étapes de l’herméneutique biblique, en ayant recours aux plus récents (Urs von Balthasar, Paul Claudel, André Chouraqui) comme aux plus anciens (Grégoire le Grand, Origène), qui ne paraissent pas moins contemporains que les premiers. Mais il ne conviendrait pas de dévoiler les perles amassées dans cette malle au trésor. « Nos savoirs ne disent pas tout, les livres bibliques réclament de leurs lecteurs une disponibilité constante, un fléchissement de l’intelligence (non pas au sens de renoncement mais d’agenouillement pour mieux les recevoir), un exode de la sentimentalité (ce texte me plaît parce qu’il me ressemble), souvent une traversée du désert de la signification (pourquoi ne me dit-il rien alors qu’il me sollicite ?). » Cette triple maxime ne concerne pas seulement la lecture de la Bible, vous en conviendrez. Et c’est là aussi l’autre dimension de ce petit livre : nous donner un témoignage de l’allégresse de la lecture, par une libraire passionnée qui savait garder (elle vient de prendre sa retraite) dans ses rayons des livres anciens (comme un numéro de la NRF de décembre 1936). Il est question de thérapie, ou plutôt de retrouver le chemin des livres, que l’on soit libraire ou lecteur, maillon de l’aventure intérieure. Puissions-nous être un « lecteur désarmé » tel qu’Annie Wellens les définit : « vous appartenez, si je vous lis bien, à l’ordre des lecteurs désarmés, et c’est sans doute là que réside votre force. Pour en faire l’expérience, osez n’attendre du texte que le texte mais dans toutes les dimensions de son inspiration. Et, dans le même mouvement, acceptez d’être un lecteur inspiré parmi tant d’autres au fil des siècles mais que nul ne peut remplacer. » Bien entendu, la lecture de la Bible « de génération en génération » permet de faire cette expérience avec une puissance incomparable, mais ne s’agit-il pas là aussi tout simplement une définition de ... la culture humaine ?

Franck DAMOUR

Image