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Hans Urs von Balthasar

Vincent Holzer, Hans Urs von Balthasar, Cerf, collection « Initiation aux théologiens », 2012

Que retenir de l’œuvre, immense, du théologien suisse Hans Urs von Balthasar ? Son ampleur tout d’abord, celle d’une « œuvre de long souffle » qui ne frappe pas seulement par sa puissance spéculative, mais aussi par l’étendue d’une culture tout autant théologique que philosophique et littéraire (l’article de Jean-Baptiste Sèbe dans le précédent numéro du Nunc l’aura montré sur l’exemple de Hopkins). Sa radicalité ensuite – être radical, disait Marx en 1843, c’est prendre les choses à la racine, mais la racine et la mesure de toutes choses, pour le christianisme, ce n’est plus l’homme, c’est bien la figure du Christ. Or c’est le grand mérite de la monographie de Vincent Holzer, justement parce qu’elle parvient à tenir ensemble ces deux directions : la puissance d’intégration dans le Verbe de toute notre histoire humaine, ce qui veut dire aussi toute l’histoire de la culture, et l’intensité de la vue théologique portant sur le cœur de la Révélation, le Christ comme analogia entis devenue concrète, que de nous introduire avec clarté et rigueur à cette œuvre exigeante, assurément l’une des plus importantes du siècle dernier. Plus une pensée habite son centre et plus sa circonférence peut s’aventurer au loin. Une citation du théologien suisse vaudra programme qu’il importera ensuite de vérifier : « [Le Christ] est l’unique événement qui pour toute réalité du monde est la mesure donnée » (cité p. 125). Que nul ne crie à la réduction, ou que ce soit au sens où la phénoménologie a pu parler d’une reconduction à l’essentiel, qui est la seule manière de rendre au mot sa noblesse. Que nul ne crie non plus à la monotonie, ou que ce soit à la manière dont le Narrateur de La recherche a su parler d’une monotonie géniale propre à tous les plus grands auteurs de la littérature. Et peut-être faut-il dire de la monotonie qu’elle libère l’imagination la plus grande. Les Pères de l’Eglise en ont fait l’expérience quand, relisant l’Ancien Testament, ils retrouvaient la figure du Christ à chaque page. C’est ici qu’il faut être sensible à la « force hospitalière » de l’œuvre de Hans Urs von Balthasar (222, 246), quand la tâche clairement affirmée de « voir la figure », i.e. l’unique figure du Christ, se décline ensuite de multiples façons, se décline à l’infini, et pour cela suppose une puissance rare d’accueil, de dialogue et d’intégration, aux antipodes du dogmatisme si l’on entend ce mot au pire sens que lui réservent nos dictionnaires. Mais ce qu’il s’agit ainsi de voir n’est pas une simple idée de Dieu qu’il suffirait de déduire transcendantalement pour ensuite la retrouver empiriquement dans chaque œuvre humaine, c’est bien la figure concrète du Christ, et même ce qu’il faut appeler un concretissimum, un unique événement qu’i faut tenir pour un hapax (10-11). Au cœur de la théologie balthasarienne, il y a cette histoire, non seulement du Verbe qui se fait chair mais aussi et surtout du Fils qui meurt sur la Croix, et ces « affirmations abyssales » (189) sur le drame divin : la kénose de la vie trinitaire, le complet abandon du Fils dans la mort et sa descente aux enfers. A charge donc de méditer l’inouï de cet événement : ce moment du samedi saint, sommet de la théodramatique (chap. IV) où le Christ est allé au plus loin d’une histoire où s’affrontent amour et péché, au plus loin de l’abandon et de l’obéissance, éprouvant jusqu’à l’extrême la mort et la possible perte de Dieu, autrement dit quand il a pris sur lui tout le péché des hommes. Au plus loin dans l’épreuve, mais pour révéler la vie en Dieu et accomplir notre salut. On lira bien d’autres développements dans le livre de Vincent Holzer, notamment dans la troisième partie où l’œuvre de Balthasar entre en débat avec celles de Barth et de Rahner. Qu’il suffise ici de relever le cercle de ces deux indications (sur l’hospitalité de la pensée et son sommet dramatique), et de saluer une introduction magistrale dans sa facture et précieuse par son sujet. Jérôme de Gramont

Jérôme de GRAMONT

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