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« Qui dites-vous que je suis ? »

Daniel Boyarin, Le Christ juif, traduit par Marc et Cécile Rastoin, Cerf, 2013.

Dans l’immense bibliothèque sur Jésus-Christ, sans doute la plus vaste qui soit sur un personnage historique, la taille des volumes n’a souvent pas de rapport avec leur importance. Le Christ juif est un livre d’à peine 180 pages, ce qui ne l’empêche pas d’avoir deux qualités rares : il est clair, mettant à la portée de tous, initiés ou non, le questionnement sur l’identité de Jésus-Christ ; et surtout il déplace le regard sur Jésus. Pour bien comprendre ce qui est en jeu dans ce petit volume, il faut considérer l’ensemble du travail de Daniel Boyarin. Ce spécialiste du Talmud, devenu historien des religions, est fasciné par la complexité des frontières identitaires. Il a d’abord proposé une lecture du Talmud avec les outils de l’intertextualité, puis travaillé sur l’identité religieuse contemporaine, notamment à travers le cas de l’identité juive dans ses rapports avec les questions sexuelles. Cette réflexion l’a conduit à se pencher sur les frontières entre judaïsme et christianisme aux premiers siècles, s’intéressant d’abord au cas de Paul (dans un ouvrage important, non encore traduit en français, A Radical Jew: Paul and the Politics of Identity, 1994), puis à la Partition du judaïsme et du christianisme (Cerf, 2011). Logiquement, la figure de Jésus-Christ venait ensuite, et tout aussi logiquement on annonce la publication aux États-Unis – il enseigne à Berkeley – How the Jews Got Religion

Boyarin, rabbin orthodoxe, ne nous livre pas un livre supplémentaire sur l’identité juive de Jésus, sur son enracinement juif qui serait sous-jacent au Christ forgé par la tradition chrétienne. Cette reconnaissance est un fait acquis : des auteurs, juifs et non-juifs, ont depuis longtemps travaillé à cela. Il ne s’agit pas non plus de remettre dans son terreau juif le Christ. Boyarin tente un coup plus magistral encore : il propose de considérer « Jésus-Christ » comme un événement totalement et radicalement juif, l’idée d’une autre et seconde figure divine incarnée dans un homme comme une attente juive de la plus haute antiquité. Ce qui remet en question de façon considérable ce que veut dire « juif » et « chrétien », cette évidence des identités fondées sur des check-list (un chrétien croit telle et telle chose, ne fait pas telle ou telle chose, et réciproquement pour un juif). Ce livre entend parler d’une époque – du Ier au IVe siècle – « où la question de la différence entre judaïsme et christianisme n’existait tout simplement pas comme aujourd’hui. Jésus, quand il vint, vient sous une forme que beaucoup de Juifs attendaient : une seconde figure divine incarnée en un humain. » Bien sûr, la notion de religion n’avait pas encore cours comme on l’entend aujourd’hui : cela peut être su de façon théorique ; il faut encore l’éprouver dans la chair de son identité et c’est ce que ce livre vous permet de faire : « je souhaiterais nous amener à réaliser que le Christ aussi – le Messie divin – est un juif. La christologie, à savoir les premières idées sur le Christ, est aussi un discours juif et ne fut pas du tout un discours antijuif, du moins avant longtemps. » La démonstration est stimulante, amenant par exemple à renverser la lecture que l’on fait habituellement des passages des Évangiles sur le respect de la Torah et des interdits alimentaires notamment : non, Jésus n’est pas ce prophète remettant en cause l’ordre de la Torah contre les pharisiens, il est bien plus un conservateur qui défend la Torah devant les innovations des pharisiens ! Ou encore lorsqu’un passage de Daniel 7 annonce, sous la plume de Boyarin, une théophanie nouvelle, la coexistence de deux divinités, celle de l’Ancien des jours et du Fils de l’homme. Ainsi, bien des lectures des Pères de l’Église qui semblaient tirer le Premier Testament vers le Nouveau, révélaient une continuité profonde entre les deux et ne constituaient pas seulement une interprétation a posteriori. « Toutes les idées sur le Christ sont anciennes : la nouveauté, c’est Jésus », conclut Daniel Boyarin. Loin d’être le « juif marginal » souvent décrit, Jésus était au centre, y compris dans sa conscience d’être le Christ. 

Personne ne peut sortir indemne de cette lecture, qui devrait susciter des réponses, des discussions vives et enthousiastes des historiens, des biblistes, des théologiens. Ceux qui campent dans des identités bornées, bien entendu, ne peuvent qu’être troublés par un tel tremblement des frontières. Mais ceux qui croient à la fable moderne d’un Jésus juif et d’un Christ grec, d’un Christ philosophe, maître de sagesse capable de s’arracher à la tradition, en sont encore plus pour leurs frais. Et tous les autres ne peuvent qu’être provoqués à rouvrir leur Bible, à essayer de relire autrement les textes du Premier et du Nouveau testament, et à espérer que nombreuses seront les discussions de ce petit et précieux livre. Enfin, qui que nous soyons, ce livre permet de comprendre et d’aller plus loin dans ce qui est le véritable moteur de la culture moderne, et qui donc intéresse tout homme de bonne volonté par-delà ses convictions ou son absence de convictions religieuses, celui de l’accomplissement : lorsque Jésus dit qu’il n’est pas venu abolir la Loi, mais l’accomplir, il a fourni aux mondes chrétien et juif, puis à la modernité son ADN, son chiffre culturel et cultuel, qui sans cesse construit et déconstruit les identités et les relations. Répondre, même intellectuellement, à la question « qui dites-vous que je suis ? », c’est expliciter ce qu’est l’accomplissement, c’est tout simplement penser c’est dire JE en régime de modernité et de ses avatars. 

Franck Damour

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