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A la recherche du corps perdu...

Didier FASSIN, Dominique MEMMI (dir.), Le gouvernement des corps, Ed. de l’EHESS, 2004. Ivan ILLICH, La perte des sens, Fayard, 2004.

Deux ouvrages publiés en 2004, de nature fort différente, attestent de la nécessité d’une ascèse renouvelée de notre agir quotidien, une ascèse de ces mille procédures, techniques et processus que nous initions et qui nous mettent en branle à chaque heure.

Aux Éditions de l’EHESS, Didier Fassin et Dominique Memmi ont dirigé un collectif intitulé Le gouvernement des corps. Un ouvrage universitaire dans ses mœurs éditoriales et sa démarche prudentielle, qui cache peu pourtant son engagement (argumenté ou implicite) en faveur d’une certaine « gouvernementalité » des corps, autrement dit d’une anthropologie qui tire ses racines d’une lecture croisée de Michel Foucault, de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Leur conception du corps tient en trois points : premièrement, « le corps est un construit social » ; deuxièmement, cette construction a une dimension essentiellement politique ; troisièmement, récusant tout dualisme du corps et de l’esprit, le gouvernement du corps revient à gouverner tout l’homme. Le corps est donc le fruit du gouvernement : en usant de ce terme, et non du mot pouvoir, les auteurs nous signifient que ce gouvernement est notre, gisant à portée de main ou de voix, dont tout un chacun peut se saisir. Il semblerait que nous ne soyons pas sortis de l’ère de la pan-politique… Tout est public, plus de réserve intérieure, plus de retrait ni de thébaïde, rien n’échappe à ces « technologies gouvernementales ». Une mutation de l’individu est à l’œuvre dans ces « gouvernementalités » du quotidien, un individu dilué dans ce corps produit par les régulations sociales et qui n’est que réaction à ces régulations. Toute l’incarnation proposée est en de multiples techniques, même si celles-ci sont emballées d’euphémismes à la mode, « bricolages » et autres « réseaux ». L’intériorité est in fine dénoncée comme une illusion, un leurre, une technique de « gouvernementalité » mise en place pour asseoir un pouvoir, ou peut-être… mais là le propos se perd, car au fond jamais tout ceci ne semble avoir de sens, de finalité, simples mécanismes à l’intérieur d’une vaste mécanique où personne ne règne.

Pourtant les analyses de nos auteurs (qui touchent à autant de domaines que « l’éducation et répression de l’usage du tabac, la diffusion de médicaments de l’impuissance, le transfert des soins de l’hôpital vers la famille, la réglementation de l’interruption de grossesse et la gestion de la mort, mais aussi du contrôle de la prostitution, de l’imposition des normes conjugales, de l’administration du quotidien des détenus, de la normalisation des conduites des pauvres et des immigrés ") sont riches d’enseignement, débusquant ce qui paraît neutre, dénonçant l’illusion de la pure fonctionnalité. Il y a là une réelle démarche ascétique, d’attention éveillée à nos pratiques et gestes, à tous ces formulaires et démarches administratives que nous accomplissons en toute innocence, ces traitements informatiques subis consciemment ou non, ces multiples prothèses qui prolongent et parfois tiennent lieu de corps. Mais si une telle attention doit être développée, il faut lui assigner une orientation.

La comparaison avec un recueil d’articles d’Ivan Illich récemment publié chez Fayard, La perte des sens, montre a contrario l’impasse de la démarche strictement universitaire, de l’expertise même « militante », attachée à la micro-politique, telle que l’ouvrage de l’EHESS le représente, telle qu’elle est défendue par la revue Multitudes par exemple. Dans ces articles, Ivan Illich (qui se fit connaître pour son projet d’une société sans école, sa critique de l’idée occidentale de santé, et plus globalement de cette capacité des systèmes modernes – ayant franchi un seuil quantitatif critique – à devenir auto-destructeurs) met en cause notre usage du regard et de l’œil, s’interroge sur la différence entre l’organe et l’instrument, sur l’origine chrétienne de ces services qui constituent l’essentiel de l’activité économique des pays riches, sur notre condition d’être " amortel ", ce qu’il résume en " une perte du monde et de la chair ". Certes, il y a chez Ivan Illich une complainte nostalgique qui n’offre guère de prise et à terme dévie la portée de cette askêsis qu’il cultivait. Mais sa vision est nourrie d’une intériorité incarnée, au parcours sans doute complexe. Une intériorité qui ne se réduit pas à cette parcelle de soi à laquelle on consacre quelques heures de temps à autre, comme la jardinière sur son balcon, une intériorité de tout l’être qui seule permet une reconquête de son corps qui ne sera pas la construction d’une « gouvernementalité », mais d’une liberté. L’intériorité se forge, c’est certain, elle n’est ni donnée ni acquise, elle est une croissance et une bataille. L’intériorité est le fruit d’un labeur, elle naît d’une imbrication sans cesse à démêler de mille fils que nous ne contrôlons pas : croire qu’il faille à cause de cela y renoncer, car elle serait trop « impure », trop pauvre, est la marque de ce puritanisme inverti si commun à notre temps. Un puritanisme technolâtre, qui me semble empreint d’une hantise de la mort, une peur de la glaise humaine : s’il s’intéresse à nos banalités les plus crues, c’est toujours avec un discours en gants blancs, ceux de l’expertise. Peut-être ses adeptes pourraient-ils prendre à leur compte ce que Michel Foucault, une de leurs références clefs, écrivait au début de L’archéologie du savoir : « plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage ».

Apprenant qu’une tumeur rongeait son cerveau, Ivan Illich préféra ne pas subir une opération coûteuse, estimant sans doute son heure venue. Son ascèse du quotidien, parce qu’elle n’a pas été pensée contre l’intériorité et donc en dehors de toute finalité, lui offrit de saisir la vie à mains nues. Là réside sans doute la différence majeure entre une ascèse à vide et une ascèse orientée ; la différence qui se dresse, béante, entre la gestion et la liberté.

F.D

 

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