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Jean Greisch, Vivre en philosophant. Expérience philosophique, exercices spirituels et thérapies de l’âme

Jean Greisch, Vivre en philosophant. Expérience philosophique, exercices spirituels
et thérapies de l’âme
                                   (Éditions Hermann, 2015)

Rimbaud se doutait-il qu’en écrivant Une saison en enfer il donnerait (presque) aux philosophes une possible maxime, au moins par ces deux vers deux fois cités par Jean Greisch dans son dernier ouvrage : « J’ai fait la magique étude / Du bonheur que nul n’élude » (156, 237). Qui ne voudrait vivre heureux, et porter remède à ses souffrances ? Pourtant bien peu s’emploient à cette étude que le poète dit magique et pour laquelle le penseur inventera d’autres adjectifs (c’est que raison et magie ne font guère bon ménage !). Être, exister, vivre – cela peut sembler pour l’homme chose la plus facile au monde, tant il suffit de laisser le temps s’écouler et la vie suivre son cours. Mais pour celui qui a souci de son âme et prend soin de soi, il n’en va plus de même : il y va d’un exercice qu’on dira spirituel, d’une activité en quoi consiste la vie philosophique. Les Grecs anciens le savaient, qui voyaient dans la philosophie une science (celle qui porte sur l’étant dans sa totalité) mais aussi une sagesse (celle qui porte sur un art de vivre, au plus haut de soi). Plus près de nous, Kierkegaard le rappelle : un penseur grec est avant tout un existant passionné, quelqu’un qui loin de mener une existence misérable en produisant des livres ou des œuvres d’art est lui-même une œuvre d’art (246 sq). Plus près encore, Pierre Hadot, historien de la philosophie grecque, aura remis à l’honneur le motif de l’exercice spirituel et la compréhension de la philosophie comme manière de vivre, tandis que Michel Foucault consacrait quelques-uns de ses derniers cours au Collège de France à la thématique du souci de soi et à la conception de la philosophie comme thérapie de l’âme.
Vivre en philosophant hérite de ces thèmes et renouvelle auprès du lecteur contemporain le genre ancien du protreptique, ou plutôt il lui offre autant d’introductions à la philosophie que de portraits de philosophes pour qui vivre, ou réaliser la conversion d’une vie, est bien la première affaire de la philosophie. Ici on accordera sans peine à Jean Greisch que la philosophie est tout entière présente dans la manière d’y introduire, ce qu’il traduit de la manière suivante : « Dis-moi comment tu introduis à la philosophie, et je te dirai quel philosophe tu es ! » (70.)
Comme on pouvait s’y attendre, ce parcours d’histoire s’arrête longtuement sur un âge d’or qui est celui de la philosophie antique (42). C’est la figure de Socrate qui donne le ton, comme il donne après tout à ce livre son titre, si on lui attribue bel et bien ce propos qu’écrit pour lui son plus grand disciple : « le dieu m’a assigné pour tâche de vivre en philosophant, c’est-à-dire en soumettant soi-même et les autres à examen » (Apologie de Socrate 28, cité p.122). Qu’importe s’il ne fut pas le penseur le plus spéculatif de l’histoire puisqu’il incarne à jamais le bios philosophikos. La remarque est chez Patočka – le même penseur, notons-le au passage, qui fit naître la philosophie avec le thème du soin de l’âme : « Socrate [est] le penseur le plus authentique, encore que sans doute pas le plus grand. » (Essais hérétiques, 86.) Et l’on se prend à imaginer que tous les philosophes de l’antiquité se soient mis à son école, alors qu’il n’a laissé aucune livre, ni ouvert aucune école. Socrate donne le ton et l’histoire continue, qui a nom Platon ou Aristote, Épicure ou Marc-Aurèle, le stoïcisme ou le scepticisme. Combien de temps la philosophie aura-t-elle connu cet âge d’or, avant que des exercices scolaires ne recouvrent tout à fait les exercices spirituels, ou avant que la vocation du penseur ne vienne se perdre dans celle du professeur ?
Ce récit a un point de départ, la question se pose de savoir s’il a un point d’arrivée. Si le christianisme ou l’idéal de la philosophie comme science n’ont pas mis fin à l’exigence spirituelle dont la philosophie jusque là était porteuse – l’un en se l’appropriant (hypothèse un temps émise par Pierre Hadot, 306-309), l’autre en la chassant (ce qui correspond à l’interprétation par Foucault du moment cartésien, 311-312). Au cahier des charges de ce livre, il n’y a pas seulement d’illustrer le pacte noué entre philosophie et spiritualité, mais bien de l’illustrer au-delà des exemples classiques de la philosophie hellénistique. On comprend dès lors que chaque station nouvelle de ce parcours d’histoire vaut pour elle-même et a valeur d’exemple. Ce qui s’applique bien évidemment au chapitre sur Boèce, et l’on devine aisément que bien d’autres auteurs chrétiens, et pris à d’autres siècles, auraient pu prendre place dans ce récit. Ce qui s’applique aux quatre derniers noms propres examinés par Jean Greisch, et qui sont autant de témoins de la pérennité de cet idéal d’une vie philosophique qui aura traversé les siècles : Soeren Kierkegaard, Friedrich Nietzsche, Ludwig Wittgenstein et Franz Rosenzweig – liste heureusement non close.
Quelle leçon tirer de ces 500 pages, érudites mais plus passionnantes encore qu’érudites ? Deux, dont la première vient d’un maître de vie (Lebensmeister), et la seconde d’un maître-conférencier (Lesemeister) – à condition d’ajouter que cette opposition formulée par Maître Eckhart n’a pas lieu de tourner forcément à l’opposition (51). Le même philosophe qui nous exhorte à vivre peut bien nous livrer une thèse. L’exhortation sera prise ici à une citation de Franz Rosenzweig dans les toutes dernières lignes de l’ouvrage : « nous ne voulons pas être philosophes en philosophant, mais des hommes » (cité p.489). Quant à la thèse, elle est bien de Jean Greisch, mais paraphrasant Ricœur : « L’idée de la philosophie comme manière de vie peut certes se métamorphoser, mais elle ne peut pas mourir ! » (313.)

Jérôme de Gramont

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