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Enfanter à l’heure du technofoetus

Luc Boltanski, La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’enfantement. Gallimard, 2004

Disons d’emblée que cet ouvrage ne participe pas du débat pro-choice versus pro-life qui tourne autour de l’avortement. Le propos de Luc Boltanski n’est pas de questionner la légitimité de sa légalisation, mais de faire de l’avortement un objet de sociologie, comme Durkheim l’avait fait du suicide, afin de porter au jour les contraintes qui pèsent sur l’engendrement et de réfléchir à ce que veut dire faire des enfants. En effet cette pratique est à la fois universellement attestée et universellement occultée. Sa légalisation n’étant qu’une forme ultime de cette occultation à travers la « banalisation » revendiquée par les pro-choice. L’auteur met en parallèle les deux tendances, « deux façons différentes de chercher à se débarrasser de la sexualité dans sa réalité troublante qui tient à la relation équivoque qu’elle entretient avec l’engendrement ».

Ce livre de sociologie n’a rien d’un pensum froid : sa lecture nous saisit par son empathie. En effet, même si Luc Boltanski a grandi à l’ombre de Pierre Bourdieu, il a rompu avec la sociologie du « dévoilement » du maître, et avec sa posture de prophète illuminateur de nos obscurs habitus. Pour Boltanski, l’homme fait la « société », les personnes sont parfaitement à même de comprendre leurs motivations. La visée de Boltanski est constante : montrer que les gens dits ordinaires sont absolument capables de justifier leur action, sans attendre que le sociologue le fasse à leur. Cette démarche est clairement mise à l’épreuve dans ce travail sur l’engendrement.

Toute la difficulté réside dans l’imbrication entre reproduction et sexualité, que les nouveaux modes de contraception et de procréation médicalement assistée sont venus en partie dénouer, du moins en apparence. Comme il ne peut – encore en bien des cas – y avoir de reproduction sans sexualité et de sexualité sans reproduction, l’engendrement d’enfants singuliers, « référés à une origine, orientés vers une place, préparés à recevoir un nom qui les attend », obéit à deux contraintes contradictoires. Car, et c’est l’intérêt majeur de son travail, Luc Boltanski montre que « la sortie au grand jour de la question de l’avortement et sa légalisation sont allées de pair avec la réouverture d’un questionnement sur la teneur de l’humanité des êtres humains et sur ses frontières ». À commencer par celle de l’expérience immédiate : cette étrangeté ressentie au cours de la grossesse où la chair portée peut être aussi bien perçue comme totale plénitude que comme extrême altérité. Cette étrangeté ressort d’une double contrainte qui structure le fait même de l’engendrement des hommes : l’enfant n’a de véritable existence que si la mère l’enfante par la parole. Mais, pour que l’acquiescement de sa part ait toute sa force, encore faut-il qu’il puisse aussi être refusé : cette possibilité de refus « est nécessaire pour que soit marquée la différence entre les êtres engendrés par la chair et les êtres engendrés par la parole », écrit Boltanski, et l’avortement indispensable comme possibilité pratique de ce refus. Mais cette contrainte de reconnaissance contredit une seconde contrainte, de non-discrimination cette fois, qui rappelle le caractère injustifiable de la sélection des êtres humains. D’où ces arrangements interminables (« spirituel avec le Créateur », « domestique avec la parenté », « socialement utile avec l’État industriel », et enfin « le projet parental ») destinés à gérer la tension entre la reconnaissance de notre existence en tant « qu’êtres remplaçables » et en tant « qu’êtres équivalents ».

On comprend alors bien mieux le double paradoxe de l’avortement aujourd’hui : non seulement sa légalisation ne l’a pas rendu plus manifeste dans l’espace public et plus facile à vivre, Luc Boltanski montrant à travers les descriptions des pratiques (particulièrement de l’avortement médicamenteux) et des entretiens que « les femmes qui avortent n’ont jamais été aussi seules », mais la diffusion des techniques modernes de contraception ne l’a statistiquement pas fait reculer. Dans un contexte où les relations affectives semblent placées à leur tour sous le signe de la « flexibilité », l’avortement vient pallier les échecs de l’agencement entre sexualité et reproduction que permet la contraception et révéler la difficulté qu’éprouvent celles qui vont le vivre à réaliser un « projet », qu’il fut « parental » ou autre. Les interrogations sur cette notion de projet, que l’auteur avait longuement analysée dans son livre sur Le nouvel esprit du capitalisme, sont parmi les plus riches de l’ouvrage, et donnent à penser ce qui constitue notre défi commun : « avoir à affronter une humanité qui ne va plus de soi, et qui n’est plus simplement donnée sans que l’on se résolve à penser qu’elle puisse être délibérément et méthodiquement fabriquée ».

Alliant les perspectives anthropologiques et la parole concrète, la rupture de l’analyse distanciée et l’implication du contemporain, cette Condition fœtale touche juste, au sens exact du terme.

Franck DAMOUR

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