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Magda Carneci, Lettre ouverte à Gérard Pfister.

Paris, le 1er mai 2009

Monsieur,

Récemment, j’ai acheté l’ouvrage « La poésie, c’est autre chose. 1001 définitions de la poésie » que vous avez publié et je me suis régalée de la profusion et surtout de la beauté des citations et des commentaires sur l’acte poétique que vous avez mis ensemble. La simple lecture de ces citations donne déjà le vertige poétique, car la charge émotionnelle encapsulée dans les mots est telle, venant d’une expérience du « réel plus vrai », comme vous dites, qu’elle provoque nécessairement le frisson mental et une vibration émotionnelle.

En lisant le livre, je me suis sentie brusquement « chez moi », en présence de ma « tribu poétique éternelle », c’est-à-dire dans l’espace psycho-mental où se manifeste ce que l’expérience poétique a de plus enthousiasmant, d’irréductiblement autre, de sublime, de presque sacré. Voici autant d’états émotionnels souvent difficile à montrer, à affirmer, à déclarer aujourd’hui, surtout quand l’expérience poétique atteint un certain seuil, arrive à une certaine intensité qui provoque le dépassement des limites connues, balisées et acceptées.

Et ici je viens à ce que je voudrais vous transmettre. En lisant votre belle anthologie et en pensant aux poètes cités, je me suis dit que souvent c’est plus facile d’écrire sur les dons extraordinaires de la poésie que de produire des effets peu ordinaires par et à travers les vers poétiques. Que souvent, ce qui passe à travers les poèmes d’aujourd’hui, ce n’est pas l’expérience qui donne naissance à un poème, mais plutôt son commentaire : la réminiscence de cette expérience-là, son souvenir déjà lointain, ses traces déjà un peu effacées, tout cela est reformulé d’une manière convenable pour le mental standardisé et « intellectualisé » qui prédomine aujourd’hui chez les gens cultivés… Je me suis dit que les poètes préfèrent souvent de donner une sorte de résumé ou de conclusion de l’expérience éruptive de la poésie, car elle est évanescente par définition : vécue d’abord dans sa présence brusque, étonnante ou éblouissante, elle est ensuite transposée dans l’échafaudage sonore fixe et rétrécissant du poème. Cela est inévitable, je sais, je le concède, étant donné les limites de nos moyens langagiers. Cependant, la mentalité rationaliste et matérialiste d’aujourd’hui pousse les poètes eux-mêmes à se priver des grandes expériences intérieures, à se contenter avec de petites expériences liées à leur vécu immédiat, journalier, « comme il faut », pour ne pas choquer le public avec des expériences qui dépassent la vie banale et le « petit sentiment » ou le « petit raisonnement » de la grande majorité…

Cela fait que peu de poèmes d’aujourd’hui arrivent à passer outre ces contraintes « raisonnables » devenues presque inconscientes, surtout dans le monde littéraire français, peu de poèmes arrivent à transmettre une vraie expérience d’une vie « plus réelle », comme vous dites, parce que extrêmement intense, d’un « réel plus vrai », d’un « réel absolu » parce que vécu avec une intelligence émotionnelle plus profonde que d’habitude, compris avec une rationalité nourrie de certaines dimensions autres de notre cerveau encore peu connu… Alors, pourquoi déplorer l’opacité du public, quand on lui offre de petites expériences tièdes – certes, humaines, voire trop humaines – alors qu’il peut les avoir aisément par d’autres moyens, romanesques ou cinématographiques ? En plus, l’expérience poétique prétend un certain état d‘âme ou d’esprit, pour lequel les gens pressés et peu profonds d’aujourd’hui n’ont ni l’éducation, ni le temps, ni le goût. En plus, la forme des poèmes souffre souvent d’une mise en page soit elliptique, soit prétentieuse, soit narcissique, qui n’encourage pas vraiment la « mise en état » du lecteur.

Le manque d’appétit pour la poésie aujourd’hui est dramatique, j’en suis d’accord. Mais je pense que l’erreur, s’il en est une, appartient aussi aux poètes. Car les poètes ne se sentent pas concernés de fournir cette « mise en état » et d’en donner l’exemple. Les poètes ont accepté eux-mêmes la « vulgate rationnelle » de leur temps et se sont pliés plus ou moins volontiers aux idiosyncrasies, au scepticisme et au nihilisme du milieu environnant. Ils n’ont pas su résister à cette pression énorme que représente la « pensée dominante » d’aujourd’hui, façonnée par les intellectuels et les journalistes concernés uniquement par la réalité socio-politiquo-médiatique. Par conséquent, les poètes ont renoncé à leur « sur-émotion » et à leur « sur-intelligence », ou « sur-rationalité » de peur de ne pas être considérés comme religieux, ou comme – que Dieu nous garde ! – mystiques, ou simplement comme cinglés (la façon dont on utilise à présent le mot « illuminé » en français en dit quelque chose). Les poètes ont accepté finalement de se laisser castrer de ce qui représente leur don spécial, leur capacité innée, et surtout leur rôle nécessaire dans le métabolisme global de l’humain : avoir accès spontanément à des états intérieurs plus fins, plus intenses et plus élevés et de les faire se (re)produire par « grâce sonore » chez les autres, donc pousser un peu plus loin les limites de notre capacité de synthèse vivante, vers ce qui dépasse l’acquis sensoriel-emotionnel-rationnel de l’homme tel qu’il est à présent.

Et si les poètes visionnaires, les théologiens subtils, les mystiques d’antan et parfois les cinglés de toujours tâtonnaient tous, à leur façon, certaines capacités humaines non encore développées, mais seulement pressenties par les uns et les autres ? Et si les expériences religieuse, mystique, poétique ou de la folie ont en commun le bourgeonnement d’une autre pensée, d’une autre intellection, plus vaste, plus vertigineuse : une pensée connectée simultanément à ses propres niveaux différents, qu’elle a tenus jusqu’à présent séparés les uns des autres, une pensée forte, intégrale et intégrative, capable de nous mettre en contact avec la totalité de nous-même et avec l’intelligence globale, universelle ? Et si l’expérience poétique, comme toute vraie expérience de notre être, c’est l’approchement hésitant, tâtonnant et asymptotique du noyau central de notre cerveau ? Ce « saint des saints », irradiant et innommable, où se concentrent toutes les arborescences perceptives et intellectives, vécues et potentielles, de notre être, où sont sublimés toutes les étapes et les niveaux d’entendement précédents, où se joue la possibilité de notre pensée totale et éblouissante, capable de nous connecter en un éclair au reste vivant du monde et au mystère vibrant de l’univers ?

En fait, si ce noyau-ci est l’expérience « centrale » dont parle depuis toujours la vraie poésie, cela devrait traverser les mots du poème, cela devrait se sentir dans les vibrations sensorielle & émotionnelle & intellectuelle provoquées par le poème : c’est-à-dire, cela devrait se sentir dans son ouverture sensible vers le spirituel. Car le spirituel, ce n’est pas un fantôme religieux, ce n’est pas une relique conceptuelle douteuse d’autrefois, ce n’est pas un mot creux et vain, c’est une expérience concrète et vivante de la connexion entre le sensoriel, l’émotionnel et le rationnel de notre être harmonisé et complet, ouvert de la sorte vers des niveaux d’intégration encore peu connus. Le spirituel est l’étape suivante de l’humain – après le dépassement de l’ère de l’émotion et de la foi, au Moyen Age, après l’ère de la rationalité pratique et expérimentale des temps modernes – c’est l’ère de l’intégration de toutes les expériences fragmentées de notre être immergé dans la réalité : une intégration traversant le monde vers plus que le monde, tout en restant dans le monde. Après les religions de toutes sortes, avec leurs pratiques conformistes ou fanatiques, après les idéologies et les agnosticismes de toutes sortes, avec leurs contraintes appauvrissantes pour la pensée des humains, il nous faut préparer l’ère de l’intégration de toutes les dimensions de l’homme dans une nouvelle unité, harmonieuse et vibrante.

En cela, la poésie peut jouer un rôle. Car elle a pressenti depuis longtemps cette étape lointaine de notre modalité complète d’être dans le monde, elle l’a pressentie à côté des religions et des expériences mystiques ou autres. « Le poète se souvient de l’avenir », disait Jean Cocteau. Dans un monde comme le nôtre d’où les religions sont parties et où les expériences mystiques sont bannies, la poésie peut jouer le rôle de garder vivant le souvenir d’un « au-delà » de notre compréhension banale et bornée et de nourrir le pressentiment d’un dépassement possible de nos limitations actuelles. Elle peut entretenir la possibilité d’une intelligence autre (ou sur-intelligence) mariée à une « émotionalité » autre (ou sur-émotion) pour l’advenue d’une sur-compréhension ou méta-compréhension (donc d’une méta-physique) autre, dans une forme nouvelle, non religieuse et pourtant unitive, vive, intégrative, à la portée des tous.

C’est la seule manière pour les poètes de garder encore un rôle, un rôle nécessaire, un vrai rôle dans le sein de l’« humanité intégrale » qui se prépare à présent à éclore à partir de l’humanité actuelle. Mais, pour cela, les poètes contemporains devraient se préparer eux aussi, devraient avoir le courage de témoigner plus ouvertement de leurs expériences autres : somme toute, ils devraient s’« i-limiter » d’abord eux-mêmes. Se mettre en abyme, tenter les vraies expériences, faire de la « métaphysique expérimentale » d’abord (sur) eux-mêmes. Et surtout, les poètes devraient avoir la force de faire passer plus intensément cette « vibration éveillante » à travers leurs mots - un peu dans la manière dont René Daumal présentait la « poésie objective », celle qui pourrait vraiment changer notre être. C’est cette vibration qui intensifie notre être au-delà de lui-même que nous attendons tous. Les poètes devraient se mettre plus ouvertement à la fréquence « oméga » de leurs propres possibilités « étriques ».

Sinon, les poètes resteront des vestiges dépassés de l’histoire des humains, dans son cheminent vers l’homme intégral.

Magda CARNECI

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