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Le retournement du cœur de William Goyen

William Goyen, Un livre de Jésus, traduit de l’anglais (Etats-Unis) et présenté par Patrice Repusseau, Paris, Gallimard, 2008. 158 p. 14,50 €.

Qui ne connaît la vie de Jésus… Peu de personnes, pour sûr, et moins encore (je n’ose écrire « aucun »…) parmi les chrétiens, dont William Goyen était. Cet auteur texan (1913-1983), descendant d’une famille basque, les connaissait bien les Evangiles, lui qui était membre de l’Eglise méthodiste. Mais, à lire ce livre de Jésus, c’est à croire que sans révolution intérieure, sans retournement du cœur, on ne la connaît jamais véritablement.

Après un premier roman, La maison d’haleine (Gallimard 1954) qui le rendit célèbre et fut salué par Anaïs Nîn, Camus, Bachelard etc., puis Le fantôme et la chair (1956), Goyen traverse une longue période stérile liée, entre autres, à l’alcoolisme : « C’était une chose indéfinissable, une paralysie de l’élan. Vous buvez – et ça vous tue. » (Préface, p. 9) Il ne « trouvait plus de terre ferme, rien qui fut régénérateur d’expérience, plus de vie en rien. » (p. 9). C’est dans ce contexte d’autodestruction totale qu’il acheta, par hasard, une petite bible. Une re-lecture qui fut La lecture, décisive ; il chavira : « J’avais l’impression de recevoir une bonne nouvelle toute fraîche et toute simple ». Ainsi l’Evangile n’était pas encore pour lui devenu une évidence du cœur, et n’avait pas imprégné ses chairs : ce le fut après cette ultime lecture. Aussitôt il se mit à écrire ce Livre de Jésus qui mit donc fin, en quelque sorte, à la traversée du désert, non sans difficultés bien sûr : aussi court soit le livre (en trois parties : une centaine de page pour la vie de Jésus, une deuxième partie intitulée « Autres soifs, autres faims » qui relatent quelques rencontres avec le Christ, et, enfin, un court recueil des Paroles de Jésus, c’est-à-dire des passages des Evangiles), sa rédaction n’en fut pas moins ardue : il travailla de 12 à 14 heures pendant presque un an (1971-72), et le mit « face à ses anges autant qu’à ses démons » (p. 11). Goyen découvre certainement là qu’« agir contre soi-même équivaut à se démolir, à se décentrer » et que, « puisque le Royaume de Dieu est au sein de chaque homme, celui qui s’avilit […] corrompt le Royaume en lui, le disloque, le fausse, ‘‘pêche contre’’ son royaume intérieur ».

Cette « bonne nouvelle » l’a donc heurté avec toute la simplicité de sa force, la force de la simplicité, de l’évidence nue. Aussi Goyen nous donne-t-il un récit d’une grande clarté, d’une fluidité parfaite, ce qui confère à son texte une efficacité redoutable, une efficacité toute évangélique pour le coup, à la manière des sermons du Christ lui-même « sobres et explosifs, denses comme de petites bombes de vérité » (p.48), ou des paraboles, qui nécessitent « un peu d’imagination » (p. 49), comme Jésus le rappelle à ses disciples qui lui demandaient d’être plus clair lorsqu’il prenait la parole...

Goyen remet en situation historique le discours du Christ et en montre toute la nouveauté, la radicalité : « Que disait-il ? Le temps est venu, affirmait-il, ici et maintenant. Il voulait parler du temps du changement, d’abord en tout homme, et ensuite dans le monde », […] « C’était une bonne nouvelle toute fraîche, sans l’ombre d’une menace de l’enfer ou de punition ; rien à voir avec la peur et la honte. C’était la joie ! C’était la liberté ! C’était l’amour ! » « Le gens n’avaient jamais entendu des choses pareilles. Ils laissaient tomber ce qu’ils étaient en train de faire pour le suivre à l’instant. » (p.29) Goyen met à plusieurs reprises l’accent sur la rupture avec les rituels, les édits et les codes, du message du Christ, car celui-ci « savait un nouveau chemin : dans le cœur de l’homme, celui de l’amour, du don et du pardon. » (p.30), et pour lui, il serait « stupide de recevoir la Bonne Nouvelle indûment filtrée par l’esprit de semeurs épuisés, de théologiens ennuyeux, de docteurs prétentieux et de glossateurs bornés » (p.31). Importance aussi du caractère personnel du message : « Dieu est neuf et vif pour chacun de nous et chaque fois inouï […] » ; « le royaume de Dieu n’est ni vague, ni éthéré, ni hors d’atteinte. Le Royaume est en vous. Chacun le porte en soi. » (p.31). Comment ne pas recouvrer l’espérance lorsque quelqu’un vous dit que « vous pouvez tout recommencer ; vous pouvez être neuf », et qu’il promet une forme de présence éternelle en vous assurant qu’il est « avec vous, chacun de vous, dans tout ce que vous faites » (p.51). Goyen met en scène un Jésus qui prend soin des hommes, parce qu’il les veut entier « d’un seul tenant », en « raccommodant » (p.31) ce qui est disloqué. Il faudrait approfondir la manière très profonde qui est la sienne de présenter « l’homme malade » et le Christ guérisseur, car les scènes de miracles sont très nombreuses.

C’est aussi l’occasion pour Goyen de nous rappeler à la prière et de nous dire que « prier c’est être franc – la seule occasion pour beaucoup de se regarder en face sans tricher », et que ce n’est surtout pas « braire en plein église ni s’époumoner au coin des rues dans l’espoir d’être vu et entendu par le plus grand nombre » (p.47). Il y a peut-être là, à peine dissimulées, quelque critiques des us et coutumes de certaines églises protestantes américaines…

Un Jésus, parmi les hommes, donc également incompris et traqué, qui menait sa mission à bien « dans le péril et dans la hâte. », qui connut « l’amertume », « l’épouvantable solitude » (p.74). Un Jésus caractériel qui pouvait s’emporter, comme lorsqu’il se mit à « invectiver le monde qui avait calomnié et malmené Jean […] Il avait pris feu et clamait contre ceux qui l’avaient attaqué et critiqué… », mais qui, aussitôt, s’apaise : « en dépit de mes invectives, je suis ‘‘doux et humble’’ de cœur ». Un homme, ce Jésus, qui peine comme un pauvre hère à la propagation de sa Bonne Nouvelle : « Frustré et déçu, il rassembla ses apôtres et leur présenta un nouveau plan d’action. Ils s’en iraient, deux par deux… », pour une campagne urgente, un renversement concerté des vieilles structures » (p.55-56), « le début d’une œuvre qui allait être radicale et anarchique » (p.56). Mais le plus beau portrait du Christ est peut-être là : « Cet inconnu qui hantait depuis peu l’esprit des humains n’avait rien d’un gentil prêcheur ambulant. Il portait le feu de la ferveur mystique. Il était possédé d’une espèce de fureur contenue, d’un mystérieux pouvoir fait d’amour dévorant et d’ardente souffrance. Tout ceux qui l’avaient côtoyé avaient bien compris que cet homme habité de tant de compassion et de miséricorde ignorait cependant tout du compromis et de la politesse larmoyante. » (p.57)

Quoi de plus vivant, quoi de plus palpitant – en apparence – que la chair ? Ne faut-il pas repasser par elle pour redécouvrir le Christ et entretenir dans notre corps sa parole ? C’est ce que fait Goyen en nous donnant à vivre un Jésus dans toute sa plénitude humaine, physique et divine, un homme de chairs enflammées (la récurrence du vocabulaire lié au feu est flagrante, et toute logique en même temps puisque éminemment biblique). Enfin ce qui confère le plus de vie dans un récit est peut-être la rencontre, le dialogue entre les personnes : Goyen le sait et il nous livre aussi une série de courts récits où le Christ s’entretient avec une femme grecque dont il guérit l’enfant, avec Nicodème, avec ce jeune qui demanda à Jésus ce qu’il devait faire pour connaître la joie et la plénitude et qui s’enfuit lorsqu’il lui fut répondu qu’il devait quitter toutes ses richesses (p. 120) Oui, vraiment, c’est de l’entendre respirer et prier, de vivre son impatience, ses mouvements d’humeur, de suivre ce Jésus « qui était un homme de la route », qu’il nous est plus proche, plus sensible, et que, véritablement, on le redécouvre. C’est là toute l’efficacité du récit, toute la force de la littérature. Ce livre de Jésus, assurément, est de ces œuvres qui (r)amènent à l’évangile, afin qu’« il n’existe plus qu’un rapport divin, une sorte de fusion sacrée qui vous enflamme » (p.45).

Réginald GAILLARD

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