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Antoine de Meaux, Le fleuve guillottine

En eau trouble. Au sujet d’Antoine de Meaux, Le fleuve guillottine                      (Phébus, 2015)

 

Antoine de Meaux est un écrivain singulier. Il avance d’un pas assuré. Comme il n’imite personne – il se tient aussi loin de l’obsession publicitaire que de la folie narcissique –, il est inimitable. Animé par l’esprit d’aventure et d’inconnu de Michel Vieuchange, habité par les départs foudroyants du père de Foucauld, il est aussi attaché à la poésie comme, autrefois, sa collaboration avec Philippe Noiret, pour un spectacle Hugo, en a témoigné. Poète lui-même, il offre avec le Fleuve guillotine un roman haletant qui tient de la geste héroïque et qui semble dialoguer avec le 93 dudit Hugo. Pour Antoine de Meaux, la question de la Révolution continue à être la question de notre modernité. Peut-on seulement en parler ? Peut-on en dire autre chose que la version des livres d’histoire ? Peut-on retrouver grâce à elle ce moment où la littérature s’est faite parole et où la parole a été action ? Ce moment où l’histoire a déjoué la littérature et où la littérature s’est recrée ?
Autant de questions qui sont au cœur d’une vaste fresque d’une ambition qu’il importe de saluer, et qui prend le pari de rendre la parole à ceux qui, comme le peuple, en ont été privé, et par les mêmes : les victimes inexpiables de l’extrémisme jacobin. Pari difficile, pari dangereux, surtout à une époque où, comme le disait Ghislain de Diesbach, les événements de la Révolution forment un corpus corrigé et augmenté chaque année, mais pari tenu avec courage et fermeté tout au long de ces 440 pages écrites avec fièvre et porteuses de la plus grande, de la plus ferme rigueur historique. À bien des égards, pour reprendre la formule de Gilbert Lely au sujet des avancées du marquis de Sade, le roman d’Antoine de Meaux fait songer à la méthode du naturaliste Cuvier (1769-1832) qui, d’un simple ossement fossile, savait déduire une organisation animale complète. Avec constance et passion, l’auteur restitue les moindres détails, tenues, débats et controverses, de sorte que, page après page, les tréteaux d’un rêve se lèvent et offrent au lecteur un spectacle grandiose et tragique où tous s’entremêlent avec panache, amis comme ennemis. Traversée par la question de l’égalité, la Révolution française reste finalement ce moment révélateur où l’histoire de notre pays s’est divisée à jamais, en créant fatalement des inégalités nouvelles par la promotion de la guerre civile la plus violente qui fut, et dont nous sommes tous, peu ou prou, les héritiers en ligne directe.
Ce que raconte le livre plus avant ? Déjà, dès l’ouverture, la mise à mort des gardes suisses après la prise des Tuileries le 10 août 1792, un épisode qui avait excité en son temps l’indignation d’André Chénier, et qu’Antoine de Meaux rend avec un réalisme terrible. Des 950 gardes Suisses présents aux Tuileries, 600 furent tués. Dès lors, le ton est donné. Les héros de la Révolution ne cessent plus de traverser le livre : Marat, Marie-Antoinette, Joseph Balsamo, Collot d’Herbois, et tous ceux qui se sont affrontés de manière fratricide. Au centre du roman, les deux héros, Louis du Torbeil et son jeune beau-frère Jean de Pierrebelle qui comprennent que les rêves d’une société meilleure viennent de voler en éclat. Antoine de Meaux nous entraîne à leur suite pour relire une page peu connue de l’histoire, en dépit ou en raison de ses violences sans nom, à savoir le siège de l’ancienne capitale des Gaules que Paris tenait pour une réplique de Coblentz. Le dénouement fut sanglant : en 1793, ce furent 2 000 personnes fusillées ou guillotinées pour avoir résisté à la Convention.
L’histoire et ses intrigues, les hommes et leurs folies, la nature et la sauvagerie, l’espoir et la désillusion, tout ce qui fait que la Révolution française reste notre matrice romanesque et romantique se retrouve dans ce roman de grande tenue où l’écrivain – sans manichéisme, sans parti-pris, attaché à laisser les faits parler d’eux-mêmes –, raconte des épisodes qui laissent frémir. Un dernier mot pour louer le style net et précis d’Antoine de Meaux qui évoque le tranchant d’un La Rochejaquelein : « Allons chercher l’ennemi : si j’avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi. »

Stéphane Barsacq

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