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La théologie, une affaire commune

Au sujet de Un nouvel âge de la théologie ? 1965-1980, D. Avon et M. Fourcade dir

Dominique Avon et Michel Fourcade, sous la direction de, Un nouvel âge de la théologie ? 1965-1980, Colloque de Montpellier, juin 2007, Karthala, 2010.

La vie des idées en France est singulièrement cloisonnée. Parmi ces nombreuses surdités, celle touchant à la théologie est des plus surprenantes. Car si la France eut un rayonnement intellectuel au XXe siècle, cela fut, aux côtés de la littérature, des mathématiques et de la philosophie, en théologie. Or, celle-ci est singulièrement cantonnée à des lieux spécialisés et souvent confessionnels, ce qui nuit à l’équilibre de tout honnête homme tant la théologie est à la fois un formidable laboratoire et une surprenante chambre aux échos. Cet ouvrage, fruit d’un colloque tenu à l’Université Paul Valéry de Montpellier en 2007, en est une parfaite illustration. Dominique Avon et Michel Fourcade ont choisi non les « Trente Glorieuses » de la théologie française (des années 1930 aux années 1960), mais ces années post-conciliaires qui ont oscillé aux yeux de ses acteurs entre « crise » et « renouveau ». Près de 40 ans après, le moment leur a semblé mûr pour « poser quelques jalons d’une enquête proprement historique », ces travaux ayant « plutôt visé à ressaisir plus modestement et sans a priori le métier de théologien dans ses permanences ou ses mutations, et toute sa variété, durant les quinze années qui ont suivi le concile Vatican II ». Leur démarche (d’historien) n’entend pas dresser un bilan, ni distribuer des points bons ou mauvais, mais donner à explorer ce « bouillonnement » intellectuel par-delà des frontières confessionnelles très poreuses, car il s’agit ici de toutes les « théologies » françaises (les théologies catholiques, protestantes, juives, musulmanes), de montrer que cette pensée intense a su partir au large, se frottant aux sciences humaines et herméneutiques, se frottant aux questions du monde (pluralisme religieux, marxisme, crise de la modernité). On peut y voir aussi se chercher la figure du théologien, entre prophète et universitaire, dans un monde où les « écoles » théologiques sont entrées en crise, où le pluralisme et l’itinérance sont les maîtres mots, montrant que la théologie « ne saurait être séparée des autres évolutions ecclésiales et intellectuelles ». Car ces contributions, à des degrés divers, ont la grande qualité de ne pas isoler les théologiens de leur temps : les mouvements de fond qui ont déplacé les frontières de la quête théologique ne sont pas propres à la sphère ecclésiale, ils ont aussi transporté l’ensemble de la vie intellectuelle de ces années 60, 70 et 80. La première partie, qui part du rôle des théologiens lors du Concile Vatican II (que ceux qui n’ont pas d’idée très précise sur le sujet soient ainsi rassurés : l’article d’E. Fouilloux est un excellent cours de rattrapage, précis et clair), montre que les dynamiques de « déconstruction » à l’œuvre (venant de la nouvelle « majorité » qui semblent l’emporter lors du concile comme de la « minorité », venant aussi des anciens qui avaient fait « l’âge d’or » de la théologie française – voir les articles de Paul Airiau ou Florian Michel) sont constitutives de la réflexion théologique. La seconde partie conduit l’enquête sur la théologie « d’après les écoles », « en quête de nouveaux fondements philosophiques et d’un nouveau discours sur Dieu, de nouvelles façons de se dire et de se partager, la théologie du moment se fait donc volontiers nomade », bref un « petit monde » (pour reprendre le titre du roman de David Lodge) qui cherche à transformer en projet une précarité nouvelle, en partie souhaitée, en partie subie. Le projet put prendre la forme de nouvelles questions (pluralisme religieux, éthique, etc) - dont des anciens comme Maritain ont su encore se saisir -, mais aussi la forme du dialogue avec les sciences humaines (voir l’article éclairant de François Dosse sur le sujet). Enfin la dernière partie, last but not least, montre que cette quête théologique fut « en partage », franchissant les frontières par le dialogue avec l’humanisme athée ou avec l’altérité culturelle (dans le cadre de la missiologie). Mais cette partie me semble surtout novatrice en ce qu’elle rend compte de questionnements analogues et transversaux à des horizons religieux : interrogations sur la théologie après Auschwitz chez des penseurs juifs et chrétiens (D. Trimbur), questionnements d’intellectuels musulmans sur les défis posés par les sciences humaines et le pluralisme religieux (D. Avon), apparition de « théologies sauvages » de groupements certes numériquement minoritaires mais non moins significatifs (J-P Chantin). Cette « porosité » des questionnements confessionnels apparaît aussi dans la riche et passionnante chronologie établie par Michel Fourcade en fin de volume qui couvre la période 1965-1980, sur le modèle de la chronologie des idées en France établie par la revue Le Débat, voulant la compléter en y intégrant les questionnements, polémiques et autres avancées théologiques. On peut d’ailleurs la retrouver sur le site internet du laboratoire CRISES de l’Université Montpellier III où elle est régulièrement complétée. La place manque pour donner une idée exacte du foisonnement de ce collectif (qui réunit des plumes confirmées comme Etienne Fouilloux ou Pierre Gibert à des jeunes “turcs”), mais à coup sûr il fait partie des apports indispensables pour comprendre la vie intellectuelle entre 1965 et 1980, creuset de notre temps présent, et c’est une pierre importante pour le rapatriement de la pensée théologique dans le creuset intellectuel commun.

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