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L’art délicat de la biographie

Cécile Rastoin, Edith Stein (1891-1942), Enquête sur la Source (Cerf, 2007) Claude Markovits, Gandhi (Presses de Sciences Po, 2000)

Le hasard des rayons de librairie m’a fait lire successivement deux biographies fort différentes l’une de l’autre, et tout autant riches d’enseignement sur ce que peut être une vie. Ecrire la vie d’Edith Stein et de Mohandas Karamchand Gandhi pose des difficultés similaires, une fois laissé de côté l’écart entre la renommée des deux personnes. Une des premières difficultés est d’échapper à l’hagiographie, et nos deux biographes ont bien pris soin de s’en démarquer dès l’introduction de leurs livres, mais aussi par leur méthode critique, soucieuse d’user et de croiser les sources, soucieuse aussi de se positionner au regard des autres biographies. Le biographe n’écrit jamais seul : le croire est source de graves désillusions, et même d’une faute plus sérieuse, nous le reverrons. L’autre difficulté est d’écrire la vie de deux fortes personnalités qui ont cherché la cohérence de leur vie. Cela s’entend de deux façons : d’une part parce que tant Edith Stein que Gandhi ont été portés à la cohérence de leur vie, sans cloisonner entre vie publique et vie privée, entre action politique et chemin spirituel ; d’autre part parce que par leurs écrits, leur image dans le cas de Gandhi, ils ont formulé cette cohérence. Dès lors le défi pour le biographe est le suivant : que faire de cette cohérence ? La suspecter ou la respecter ? Cécile Rastoin a fait le second choix. Sa belle et passionnante biographie d’Edith Stein se distingue des précédentes (à tout le moins, celles en français, je n’ai pas lu les autres) parce qu’elle ne laisse de côté aucune des facettes de celle qui fut une juive allemande des temps obscurs, une philosophe un temps assistante d’Husserl, une opposante déclarée au nazisme, une enseignante réputée, une féministe déterminée, une carmélite, celle qui fut assassinée à Auschwitz en 1942 où elle était entrée en habit religieux, l’étoile jaune cousue sur le côté. Cécile Rastoin a choisi comme fil conducteur celui qu’Edith Stein s’est assignée et auquel elle a tenu au long de sa vie, dont elle fit d’ailleurs le sujet de sa thèse de philosophie : l’empathie. Il est vrai que son propre parcours la préparait à comprendre de l’intérieur celui de soeur Bénédicte : elle-même carmélite, familière de la pensée juive et de la philosophie, traductrice, et peut-être aussi poète, qui sait ? Alors, lorsque le biographe se laisse à tant d’empathie, on pourrait craindre qu’il n’accorde à la vie narrée un surcroît de cohérence, un excès de limpidité, par souci de mieux servir. Pour éviter cet écueil, le biographe doit s’effacer, écrire avec économie, avec cette discrète attention qui caractérise le traducteur : c’est en fait exactement un travail de traduction qu’il doit effectuer, traduction des sources, des témoignages, des essais philosophiques, de la correspondance, des écrits de circonstances, et plus que tout cela traduction des visages. Car de la vie d’Edith Stein, ce que l’on retient n’est pas tant son propre parcours que les visages qui l’ont façonné, en une émouvante communion des saints au-delà de toutes frontières, le visage de sa nièce, de tante Mika, d’Hedwig Conrad-Martius, d’Erich Przywara, d’Adolf Reinach ou de Thérèse d’Avila et de tant d’autres. L’intuition fondamentale d’Edith Stein - la vérité est affaire de communion, l’empathie est la clef de notre construction personnelle, intérieure – a été vérifiée par sa propre vie : l’art de la biographe Cécile Rastoin a réussi à la préserver car elle sut se faire l’humble traductrice de sa vie. La parti pris de Claude Markovits est à l’opposé. Son ouvrage est bien plus universitaire par la forme et la démarche déconstructrice : après un état des lieux de l’image de Gandhi, en Occident, en France, en Inde, au cinéma et dans la littérature, Claude Markovits nous explique « l’impossibilité » d’écrire la biographie de Gandhi, à cause des pistes qu’il a lui-même savamment brouillées notamment en écrivant sa propre Auto-biographie, en partie déjà en réaction aux premières biographies occidentales (à commencer par celle de Romain Rolland). Ce n’est qu’après ce travail critique que la partie proprement biographique débute, une biographie thématique, rompant avec la linéarité qui, sans doute, apporte l’illusion rétrospective d’une destinée évidente. Il souligne au contraire les hésitations, les écarts, les stagnations. Et pourtant, malgré tout ce travail de déconstruction, l’impression qui demeure est celle d’une vie rassemblée, unifiée à travers même ses creux et ses détours. Est-ce à dire que le sujet dépasse par sa force les outils critiques ? Peut-être. Mais cela serait faire injure à Claude Markovits dont le propos est exemplaire de probité. Je pencherai plutôt pour une autre explication : comme en traduction, l’approche de la réalité d’une personne, de sa carnation ne passe pas nécessairement par les mêmes chemins. Les outils critiques de C. Markovits ont été aussi mobilisés par C. Rastoin, et l’universitaire ne fait pas moins preuve d’empathie que la carmélite : les uns et l’autre sont indispensables. Seulement, ils ont emprunté les deux voies possibles de la biographie : l’une cherche à montrer à chaque instant la cohérence d’une vie ; l’autre s’efforce de vérifier cette cohérence posée comme a priori. Ne faisons-nous pas de même avec notre propre vie ? Il me semble que cela reflète aussi deux modes possibles de la traduction.

Franck DAMOUR

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