Vide

Total : 0,00 €

Rowan Williams : l’artiste et la grâce.

Rowan WILLIAMS, L’artiste et la grâce. Réflexions sur l’art et l’amour , trad. Irène Fernandez. Ad Solem, 2011.

Rowan Williams est connu pour être l’archevêque de Canterbury, le chef spirituel des Anglicans. Mais avant d’occuper cette haute fonction religieuse, Rowan Williams a été poète et théologien, et ce petit et brillant ouvrage est là pour rappeler qu’il n’a pas cessé de l’être. Il s’agit d’une série de conférences prononcées par Rowan Williams dans le cadre des Clark Lectures, célèbres cours de Cambridge qui ont été assurés par T.S. Eliot, C.S Lewis, Richard Rorty ou encore Seamus Heaney. Ces conférences de Williams portent sur les rapports entre la pensée chrétienne et la pratique des arts. C’est surtout cette dimension pratique qui attire l’attention. En effet, Williams part du constat que si les théories esthétiques ne manquent pas, si les témoignages des artistes sur leur travail abondent, les premières se saisissent peu des seconds. Or une telle rencontre a eu lieu dans le passé et nourri les artistes : c’est celle de l’œuvre de Jacques Maritain, et notamment de son livre somme sur le sujet, L’intuition créatrice dans l’art et la poésie. Williams propose d’abord une lecture des thèses de Maritain, nées de la fréquentation de poètes et de peintres, dont son épouse Raïssa. Il s’agissait pour lui de dessiner le domaine de l’artiste, de l’émanciper de tout finalisme dogmatique ou éthique, car l’artiste « n’aspire pas à la joie ou au désir du bien. Il recherche le bien de telle œuvre. » Ce qui explique (je cite encore Williams), que « l’art s’oppose aussi fondamentalement à la volonté de puissance qu’au culte de la personnalité. » Car l’art porte sur « la connaissance de l’être même », il est ontologie car (expression de Maritain qui constitue la clef adoptée par Rowan Williams) « les choses donnent plus que ce qu’elles ont ». Sur cette base, le théologien et poète propose dans les conférences suivantes une analyse passionnante du travail du sculpteur Eric Gill, du peintre David Jones, de la romancière Flannery O’Connor, s’intéressant à leur faire, leur pratique. Les pages sur O’Connor, romancière par trop méconnue en France malgré l’édition récente de ses œuvres complètes chez Gallimard, sont tout à fait remarquables, notamment sur le rôle de l’ironie et du comique : « Le comique, selon O’Connor, dépend d’une conviction théologique. Si rien n’est injustifiable, rien n’est absurde. Il faudrait peut-être développer la maxime que l’on trouve chez Dostoïevski, ce génie comique méconnu : "Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis". Mais pour elle, si Dieu n’existe pas, alors rien n’est ridicule. » La dernière conférence tire le miel théologique de cette traversée artistique, sans jamais réduire les œuvres de ces artistes à un quelconque utilitarisme démonstratif, car ce miel théologique a les mêmes propriétés dans le domaine esthétique : « ce n’est pas tellement que si on cherche la vérité, la beauté suivra : c’est plutôt que si on travaille avec cette sorte d’amour, la beauté suivra. Maritain y a insisté, la beauté recherchée pour elle-même se dérobera toujours, ou alors elle entraînera l’artiste dans une forme ou une autre de mauvaise foi », car l’œuvre n’est belle que « libérée de l’artiste ». Il me semble que l’oubli de cette expérience explique bien des impasses de l’art contemporain.

Franck DAMOUR

Image