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Bernard Marcadé et Jérôme Alexandre, L’urgence de l’art

Bernard Marcadé et Jérôme Alexandre, L’urgence de l’art                     (Parole et Silence, 2015)
 

La parole vivante d’un historien de l’art philosophe et d’un théologien. Vivante parce qu’elle est un dialogue entre deux hommes, mais aussi vivante parce que vivifiée par le sujet même : l’art. Le titre L’urgence de l’art peut sembler seulement pointer une absence, un manque à combler, comme si les deux auteurs criaient en chœur : « l’art c’est maintenant ! », mais au fil de cet échange libre, où chacun des auteurs rebondit élégamment à partir des arcanes de la pensée apparemment bien connue et reconnue de l’autre, le génitif prend d’autres sens complémentaires, et l’on comprend par suggestions successives que l’urgence est une qualité de l’art ou bien que l’art a à voir avec l’urgence de l’agir en général ou bien encore que l’art a son propre mode d’urgence (différent de celui de la politique par exemple). En tout cas, l’analyse à rebonds à l’œuvre dans cet ouvrage est à flux tendu ; tendu aussi par les tonalités affectives variées qui sont comme l’ombre de l’argumentation. Ainsi, la vie de cette croisée de pensées vient aussi de ce que l’art y est associé à l’affectivité, manifestation radicale de la vie. De plus, la pensée « sur pièce » enchevêtre des dialogues entre œuvres et artistes à chaque réplique (Gracián, Flaubert, St Jean de la Croix, Duchamp, Gombrowicz, Viola, Jankélévitch, Joyce etc. pour l’échange sur le style par exemple) ; le dialogue principal est ainsi tissé (ou devrait-on dire saturé !) de dialogues croisés qui révèlent la vitalité de l’art comme étant la matière même de la pensée qui s’y joue. « Penser c’est aussi, si ce n’est d’abord, sentir » semble être la litanie de fond de ce concerto pour deux v... oix (ou pour deux violons si l’on pense à Bach dont la musique a bien montrée la communion entre la pensée et le sentiment ; après tout je crois qu’aucun des deux auteurs ne rechignerait à avoir un violon pour cerveau !).
Mais redescendons de ce ciel où l’on a envie de penser le style même de celui qui pense... le style, et revenons sur cette question de l’urgence en interrogeant plus prosaïquement cette pensée.
La justification de l’urgence dans le titre donc semble être essentiellement historique, mais n’y a-t-il pas urgence de l’art à toute époque ? En effet, l’on peut comprendre l’urgence comme ce qui est nécessaire au présent vivant pour qu’il reste justement vivant ; le sentiment d’urgence pointe une mort imminente de ce présent, sa détemporalisation dans une sorte de fausse éternité qui est la répétition du même sans l’autre, l’éternel retour du même en somme. L’urgence est donc ici à la fois historique et anhistorique ; elle est anthropologique (il y va de l’humanitas) parce qu’elle « prend soin » du présent, du présent de toute époque. Elle est anthropologique en ce sens fondamental qu’il y va de ce qui, dans son vécu du temps, donne sens à l’humanité de l’homme.
Effectivement, comme le dit Bernard Marcadé, l’art est une sorte d’injection d’inactuel dans l’actuel. Mais sa nécessité est plus que politique, elle est anthropologique comme le martèle Jérôme Alexandre. Et l’urgence est celle de tous les présents, de l’ « actualité de toujours » comme le dit ce dernier, en ce sens où tous nos présents sont « malades » et que l’art est comme un viatique pour la survivance du présent vivant ; présent vivant qui inclut le « vivre ensemble » (la politique) évidemment, mais qui ne s’y réduit pas.
À un moment donné dans le dialogue, le mot est lâché ; l’urgence de l’art implique, de plusieurs manières qui restent à définir, une urgence de la liberté puisque « sans celle-ci l’art n’est pas art ». D’ailleurs, l’actuel à féconder (par l’inactuel) prend rapidement le nom d’évènement pour lequel l’art aurait le rôle de révéler sa part « indomptable », ses possibilités ou sa fécondité si l’on veut. Suit évidemment ici un rapprochement sur le thème de l’évènement entre l’affectif, notamment sexuel, et l’esthétique. Le secret de la jouissance sexuelle ou esthétique semble être la dimension d’inattendu de l’amour ou de l’art, s’accordent les deux auteurs ; mais n’y a-t-il pas une jouissance esthétique de plénitude, une sorte de complétude du présent que l’œuvre d’art atteint et qui fait de la jouissance une célébration de cette fragile complétude ou le possible ne pointe pas le manque du réel mais en est une sorte d’aura. Et par conséquent, ne peut-on pas ajouter à l’art baroque –très présent dans les propos des auteurs, l’art classique comme renvoyant à un autre aspect de la jouissance esthétique, où c’est l’immobile qui est magnifié et non le mobile ou l’impulsif. Pour le Baroque la surdétermination du présent par la beauté de l’œuvre est une effraction, un jaillissement improbable et in fine un chemin vers le Surdéterminant. Pour le Classique cette surdétermination du réel par le beau est un avant-goût du Surdéterminant. Toutefois, il est vrai que la dynamique du cheminement-vers propre au Baroque est aussi un avant-goût de la dynamique interne du Surdéterminant (la circumincession trinitaire ou la contemplation désirante face à face dirait le théologien). Il est vrai aussi que le Baroque réussit à montrer la tension du présent vers ses possibles, voire vers son surpossible (un possible qui incarne l’impossibilité de l’impossible), faisant ainsi de la jouissance esthétique une libération plutôt qu’un enchantement comme dans l’art classique.
Enfin, la pensée incarnée est style –et c’est cela le sens de l’art, et pour qu’elle le soit elle est recherche permanente de la différence fragile dans la répétition. On pourrait ajouter que la pensée est aussi rythme ; rythme parce que rapport pur au temps. Cela peut être décliné en politique à transcendances horizontales multiples au sens que lui donne Marcadé ou en cette autre politique de cette autre polis qu’est la cité de Dieu, et qui n’est pas moins politique que la première puisqu’il ne s’agit de rien de moins que du vivre ensemble avec Dieu même (« communion des saints », « vision béatifique », etc. pourra décliner le théologien Alexandre).
À la fin de ce petit livre, le jeu d’échos de ces deux pensées semble vouloir se prolonger ; la postface d’Alain Cugno, qui se jette dans la mêlée, l’atteste en douceur. À suivre.

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