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Cahier critique

Du Dieu des chrétiens – et d’un ou deux autres

Rémi Brague : Du Dieu des chrétiens – et d’un ou deux autres (Flammarion, 2008)

Qu’est-ce que (le) Dieu (des chrétiens) nous a dit ? – Tout. Que nous demande-t-il ? – Rien. Que devons-nous penser de lui ? – Un peu moins d’idées convenues pour le connaître un peu mieux. … Ce pourrait être le liminaire d’un moderne écrit qui réserve bien des surprises à ses lecteurs. Plus d’un, j’imagine, prêt à souscrire à tel chapitre, s’emportera à tel autre, dont il jugera le paradoxe trop fort pour son entendement, ou son catéchisme. Après tout, nous voulons bien reconnaître l’imperfection de nos concepts et la défaillance de notre savoir quand il s’agit de Dieu, pourvu que cet aveu d’humilité soit prononcé en gros, et consiste à se moquer du Dieu des philosophes et des savants, c’est-à-dire avant tout, chacun l’aura compris, celui des autres, la satire laissant indemnes quelques images bien connues auxquelles nous restons attachés, en tout bonne foi s’entend (mais les lecteurs d’un ouvrage de Rémi Brague ne peuvent être que de bonne foi). Ce petit livre a l’écriture alerte invite à réviser quelques-unes de ces images précisément. Tâchons de donner quelque idée de cet ouvrage qui ne fait que cela, « essayer » quelques idées.

Jean-Louis Chrétien : Répondre

Jean-Louis Chrétien, Répondre. Figures de la réponse et de la responsabilité. (PUF, 2007)

Voici ce que nous pouvons lire dans la Vita Nova, au moment où Béatrice est sur le point de mourir et Dante de devenir l’immense poète qu’aujourd’hui il est : « Il me parut avoir envisagé un matériau trop noble pour moi, si bien que je n’osai commencer. Et ainsi demeurai-je quelques jour avec le désir de dire et la peur de commencer » (.Traduction Mehdi Belhaj Kacem, Gallimard, 2007). Les mots sont de Dante, ils pourraient être de tout écrivain qui, entre l’infini des possibles à écrire et la haute exigence de l’œuvre, ne sait par quoi effectivement commencer, et dans ce non-savoir se surprend à trembler. Entre désir et peur, entre l’infini du possible et le premier réel, mais aussi entre le commencement et ce qui le devance, nous devinons ce battement de temps dans lequel se joue l’aventure de l’œuvre. A moins que ces mots soient ceux de tout un chacun faisant son métier d’homme, vivant tenu à une parole.

Qu'est-ce qu'un corps ?

Stéphane Breton (dir.), Qu’est-ce qu’un corps ? Musée du quai Branly/Flammarion, 2006.

Au musée du quai Branly, étonnante maison-jardin qui célèbre les arts premiers à quelques encablures de la Seine, une exposition s’est brillamment saisi d’une question aussi simple d’apparence qu’elle nous laisse silencieux dès qu’il s’agit de dépasser les premières évidences. L’ordonnateur de l’exposition, l’ethnologue Stéphane Breton, nous propose un voyage entre quatre lieux – l’Afrique voltaïque, l’Europe occidentale, la Nouvelle-Guinée, l’Amazonie –, qui permettent de décliner les différentes façons qu’a l’homme d’habiter, de percevoir et de faire évoluer ce qu’en Occident on appelle « corps ». Car le mot n’existe pas dans toutes les langues, et l’idée clef de l’exposition est que le corps est une invention occidentale : soyons clair, une invention chrétienne.

"Dès que la joie se lève..."

Jean-Louis Chrétien, La joie spacieuse. Essai sur la dilatation (Paris, Editions de Minuit, 2007)

« Dès que la joie se lève… » - mais se lève-t-elle ? De la joie, pouvons-nous dire qu’elle se lève, fût-ce au milieu de notre vie, comme le jour chaque matin se lève, nous délivrant des pesanteurs de la nuit pour nous rendre à l’allègement d’un monde à nouveau visible ? Dès les premiers mots du dernier livre de Jean-Louis Chrétien, nous devinons que ces descriptions de la joie se tiennent à l’extrême – l’extrême, non l’impossible – de ce que nous pouvons dire, et vivre : cette fragile venue de la joie dont nous savons aussi, ne le sachant que trop, qu’elle peut ne pas venir. Un précédent recueil, de poèmes cette fois, la nommait déjà, mais au prix d’une double violence : le pluriel de son titre, signe que nous possédons moins la joie dans sa simplicité que nous ne l’éprouvons, parfois, comme autant d’éclats, tranchants et brefs, et la mémoire, dans son titre aussi, du difficile passage qui peut nous y mener, chemin si abrupt que nous y reconnaissons à peine un chemin (Joies escarpées, Obsidiane, 2001).

Florian Rodari : Victor Hugo précurseur a posteriori.

Florian Rodari, Victor Hugo, précurseur a posteriori, Editions URDLA, 2007 « L’Esprit de la lettre », Exposition à la Maison de Victor Hugo, Paris, place des Vosges, jusqu’au 3 février 2008

Cela fait plusieurs années déjà que Florian Rodari, poète, éditeur, critique, à qui l’on doit d’excellents livres sur Palézieux, Calvi di Bergolo ou Edmond Quinche, interroge l’œuvre dessinée de Victor Hugo. Après une exposition pionnière au Drawing center de New York, dont le très beau texte de présentation vient d’être traduit en français, l’écrivain nous propose une nouvelle et passionnante aventure place des Vosges : « L’Esprit de la lettre ».

Lire Tarkovski

Simonetta Salvestroni, Il cinema di Tarkovskij e la tradizione rusa, Editions Qiqajon, 2006.

Andrei Tarkovski, dans un entretien de 1985, rappelait ce mot de Goethe : lire un bon livre est aussi difficile que d’en écrire un. Pour le cinéaste, « cela veut dire que, pour comprendre ce que l’auteur a voulu dire dans son œuvre, il faut accepter un certain travail spirituel. » La définition qu’il donnait ainsi à la fois de la création artistique et de sa réception s’applique de façon exemplaire à ses propres films. Ecrire sur Tarkovski nécessite de s’être d’abord laissé traverser par ses films, pour ensuite réaliser la traversée inverse : éprouvante, elle suppose un engagement.

Highway 61 Revisited : une allégorie de la tradition

Martin Scorsese, No Direction Home : Bob Dylan, 2005 (DVD Gaumont éd.)

Dans No Direction Home, documentaire consacré à Bob Dylan, Martin Scorsese a repris de longues images de la tournée houleuse du chanteur après la sortie de son album Highway 61 Revisited. Aux Etats-Unis, en Angleterre, il se fait huer, comme à Manchester lorsqu’un spectateur crie « Judas ! ». Dylan répond : « Je ne te crois pas, tu es un menteur ! », et de jouer Like a Rolling Stone. Cette longue tournée est comme la répétition incessante de la rupture fondatrice, véritable Hernani de la musique rock, ce dimanche 25 juillet 1965 où, sur la scène du festival de Newport (Rhode Island) devenu en quelques années le rendez-vous des jeunes Blancs aspirant à un retour aux sources « pures » de la démocratie américaine, la légende décrit « le pape de la protest song » électrifiant sa musique, se métamorphosant du meilleur avatar de Woody Guthrie en l’archétype énigmatique du chanteur rock. Le critique et historien de la culture américain Greil Marcus nous invite à revenir aux sources de cette rupture, en nous plongeant dans l’Amérique des années 60, et en nous amenant à nous interroger sur ce qu’est une fondation, une tradition, une trahison.

Hans Urs von Balthasar

Vincent Holzer, Hans Urs von Balthasar, Cerf, collection « Initiation aux théologiens », 2012

Que retenir de l’œuvre, immense, du théologien suisse Hans Urs von Balthasar ? Son ampleur tout d’abord, celle d’une « œuvre de long souffle » qui ne frappe pas seulement par sa puissance spéculative, mais aussi par l’étendue d’une culture tout autant théologique que philosophique et littéraire (l’article de Jean-Baptiste Sèbe dans le précédent numéro du Nunc l’aura montré sur l’exemple de Hopkins). Sa radicalité ensuite – être radical, disait Marx en 1843, c’est prendre les choses à la racine, mais la racine et la mesure de toutes choses, pour le christianisme, ce n’est plus l’homme, c’est bien la figure du Christ. Or c’est le grand mérite de la monographie de Vincent Holzer, justement parce qu’elle parvient à tenir ensemble ces deux directions : la puissance d’intégration dans le Verbe de toute notre histoire humaine, ce qui veut dire aussi toute l’histoire de la culture, et l’intensité de la vue théologique portant sur le cœur de la Révélation, le Christ comme analogia entis devenue concrète, que de nous introduire avec clarté et rigueur à cette œuvre exigeante, assurément l’une des plus importantes du siècle dernier.

Le temps du Christ

Philippe Dockwiller, Le temps du Christ (Paris, Cerf, collection « Cogitatio Fidei », 2011)

Henri de Lubac disait de lui qu’il était peut-être l’homme le plus cultivé de son temps. La remarque fera sourire ceux qui ignorent tout du père Hans Urs von Balthasar. Ceux qui ont quelque idée des dimensions de l’œuvre – non pas seulement pour les milliers de pages écrites, mais pour les bibliothèques entières consultées (et ici il faut bien lire les bibliothèques, tant l’œuvre brasse théologie, philosophie et littérature) – acquiesceront. Ceux qui souhaitent s’orienter dans la grande trilogie théologique de La Gloire et la croix, de la Dramatique divine et de la Théologique, trouveront dans le présent ouvrage une possible entrée (une entrée par le second volet de la trilogie et l’analogon théâtral). Plus la circonférence est vaste, plus il faut aller au centre : l’affirmation christocentrique, l’événement de la Croix, cet unique événement du Christ mort et ressuscité. Mais un unique événement dans lequel sont inscrites toutes nos vies humaines et dans lequel toute notre histoire est récapitulée.

La vie à l'endroit

Olivier Clément, L’autre soleil, Paris, DDB, 2010

Olivier Clément a atteint la cinquantaine lorsqu’il décide de relire son parcours de converti, depuis un héritage familial qui mêlait un agnosticisme républicain à un socialisme encore vert de sa racine biblique jusqu’à la rencontre improbable avec la spiritualité orthodoxe, en passant par l’exploration des religions orientales, de l’ésotérisme occidental (dans sa version la plus noble) et des ressources métaphysiques de la poésie. Il s’agit pour lui non de raconter sa vie, mais de narrer l’histoire de Dieu dans sa vie, une « autobiographie spirituelle » donc, loin de tout égotisme, disant dans la chair même de son histoire personnelle les voies d’une possible histoire spirituelle du XXe siècle. Ce texte était épuisé depuis longtemps, et il faut saluer sa réédition, complétée de quelques textes d’hommage d’Andrea Riccardi, Boris Bobrinskoy et Dominique Ponnau, et surtout de quelques notes écrites par Olivier Clément les dernières années de sa vie, dressant un état des lieux de ce que cette vie lui a appris : des noms d’écrivains, de théologiens, de musiciens ou de peintres ; un bilan de son travail de théologien, comme orthodoxe, comme intellectuel chrétien ; et le souci constant, moteur, de la communion.

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