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Cahier critique

Être en danger

Jean-Yves Lacoste, Etre en danger (Cerf, 2011)

Phénoménologie : logos au service des phénomènes, c’est-à-dire ce qui se montre de soi-même. Théologie : discours humain sur Dieu qui trouve son autorité dans la révélation de Dieu lui-même. De l’une à l’autre, il peut sembler que la conséquence soit bonne. Quiconque a lu un peu de phénoménologie sait que les choses sont un peu plus compliquées (notons par parenthèse que cette phrase pourrait servir de conclusion à tous les livres de philosophie). De la théologie il ne sera pas vraiment question (de manière thématique) dans le présent ouvrage, et pourtant son unique affaire est bien de montrer comment celui qui s’exerce à la phénoménologie et commence de décrire les objets qui peuplent le monde de l’expérience quotidienne est en droit de dire un jour quelque chose sur Dieu. De précédents travaux s’y étaient déjà employés, à partir de la phénoménologie du premier Heidegger (celle de Etre et temps), dans tous les sens du mot partir : en commençant par lui faire droit, en continuant par la subvertir. Nous existons dans le monde et nous existons devant Dieu – ou pour le dire autrement et de manière déjà un peu plus juste : nous n’existons pas seulement dans le monde, mais aussi devant Dieu.

Conscience et roman II

Jean-Louis Chrétien : Conscience et roman, II. La conscience à mi-voix (Editions de Minuit, 2011)

Nous savons si peu ce qu’est la vie que nous aimons parfois nous plonger dans ces histoires imaginaires, dans ces vies deux fois étrangères, parce qu’elles ne sont pas les nôtres mais seulement des vies de fiction, comme si nous tâchions d’apprendre auprès de ces êtres de papier ce que nous n’avons pas su découvrir par nous-mêmes. Songeons par exemple, ou par analogie, au célèbre tableau de Rembrandt La leçon d’anatomie, et à ce que nous pouvons connaître de notre corps grâce à la dissection de ces corps qui nous sont deux fois étrangers, parce qu’ils ne sont pas les nôtres, et parce qu’ils n’appartiennent plus au royaume des vivants. Se pourrait-il que le roman constitue à son image une « leçon de subjectivité » cette fois, où une conscience se voit tout entière étalée sous nos yeux, avec ses pensées sous-terraines et ses flux de vécus ?

Tenir la Vérité en captivité...

M. Caron. "De la Vérité captive. De la philosophie. Editions du Cerf / Ad Solem, 2009

S’il existait un prix du plus mauvais livre de philosophie, il aurait sans nul doute été attribué au vôtre, monsieur Caron. Et il y a fort à parier en effet qu’il aurait écrasé ses concurrents du poids de toute sa haine.

J’ose croire que vous n’êtes pas totalement perdu, mais simplement égaré. Je ne peux que vous souhaiter de rencontrer celui par qui vous retrouverez une forme de sérénité qui vous permettra d’analyser et de débattre en philosophe et non en charognard de la pensée, car, pour l’heure, vous vitupérez, honnissez, vomissez, mais en aucun cas ne pensez : d’intelligence, votre livre ne contient pas une ligne. Je vous entends d’ici maugréer que "Dieu vomit les tièdes", n’est-ce pas ? Ce mot des Ecritures doit être à n’en pas douter parmi vos préférés, mais l’Eternel demande-t-il de haïr ? Vous êtes bien loin de la violence fertile emplie d’amour d’un Léon Bloy. Je ne vous conseillerai pas de retourner à vos chères études, car de culture vous n’êtes pas démuni, loin de là, mais à la prière du coeur, celle qui illumine l’esprit, oui !

Réginald GAILLARD

La raison du sensible

Corine Pelluchon , La raison du sensible. Entretiens autour de la bioéthique, avec Alain Durel, Perpignan, Artège, 2009.

Nous avions signalé tout l’intérêt de la démarche de Corine Pelluchon en recensant son livre L’autonomie brisée. Bioéthique et philosophie (Paris, PUF, 2009). Ce livre d’entretien vient à point nommer préciser les choses, s’intéressant autant à la démarche qu’à ses résultats notamment en clarifiant un point important pour éviter les malentendus : il s’agit avant tout de philosophie politique, et non d’éthique : « Je me suis intéressée à la bioéthique que parce qu’elle était un défi pour la philosophie politique, c’est-à-dire pour la démocratie et pour l’homme. Je m’intéresse à la bioéthique comme à un champ qui est un laboratoire pour la pensée » (p. 18). Le dialogue, bien mené par Alain Durel, explicite la redistribution des cartes entre éthique, politique et philosophie que Corine Pelluchon entend mener et qu’il fallait lire entre les lignes dans son ouvrage précédent.

La patience de Némésis

Marlène Zarader, "La patience de Némésis", Editions de la transparence, 2009.

Poètes et penseurs n’ont de cesse d’interroger les limites de ce qui se peut dire (et vivre), et, parfois, puiser leurs ressources là même où tout devrait s’arrêter, au bord du silence, en ces confins du langage qui sont tout « à la fois son dehors et sa vocation » (p. 26). Peut-être, simplement, les uns se montrent-ils plus sages et les autres plus aventureux – les uns (les penseurs) plus soucieux de tracer des frontières et respecter la loi qui régit identité et différence, ou le même et l’autre, quand les seconds (les poètes – mais poète à entendre au sens large, qui veut dire aussi bien romancier, peintre, cinéaste) semblent plus attachés à explorer ces régions frontalières et prolonger l’épreuve de la limite – mais cela n’est pas sûr. Aussi convient-il à chaque fois de recommencer l’enquête, pour montrer quelle figure de l’Autre, du vide ou de l’impossible est en jeu (et ces figures sont multiples) et comment nous tâchons de l’approcher ou de l’appeler.

Penser avec l'art

Alain Bonfand, Histoire de l’art et phénoménologie. Recueil de textes 1984-2008, Vrin, 2009.

La peinture, le cinéma – les œuvres d’art ne donnent pas seulement à voir mais aussi à penser. Un même projet à l’impossible les rassemble, une même obstination, au moins en leurs plus grandes œuvres, pour montrer ce qui à peine se peut voir. N’est-ce pas ce que déjà notait Pline dans son Histoire naturelle, qu’il faudrait peindre des choses qui ne peuvent se peindre, comme l’orage, la foudre ou le tonnerre (p. 285, 287) ? Et n’est-ce pas la même formule que nous pouvons entendre maintenant chez Jean-Luc Godard : « Oh quelle merveille que de pouvoir regarder ce qu’on ne voit pas ! » (Histoire(s) du cinéma) Montrer un visible tourmenté d’invisible, ou l’invu, voilà qu’au paradoxe de l’oeuvre d’art fait alors écho celui de la pensée, puisque la phénoménologie pour demeurer fidèle à son propre programme de description des phénomènes (ce qui manifestement se donne) n’aura cessé tout au long de son histoire de se porter aux confins de la phénoménalité, et ainsi interroger sans relâche l’être (dans sa différence d’avec l’étant), l’invisible de la vie (comme essence de la manifestation), ou la donation (dans sa différence avec le donné) - (liste non-close).

DIx leçons de mots

Jean-Louis Chrétien : Pour reprendre et perdre haleine. Dix brèves méditations (Bayard, 2009).

Dix méditations. Dix mots. Dix leçons de mots, comme il y avait dans nos enfances et leur scolaire apprentissage des leçons de choses . Avons-nous besoin de leçons pour voir ce qui s’étale sous nos yeux, ou entendre les mots d’une langue familière parce qu’elle est la nôtre et n’a rien de savant ? C’est bien cela qu’il faut dire. Parce que les mots, fussent-ils les plus simples, ne signifient jamais que sous la menace d’une usure ou d’un oubli de leur propre sens, comme une lumière de loin venue qui, au moment où elle nous atteint, a perdu de son éclat. Mais aussi parce que cette menace est l’envers d’une promesse, celle de recueillir dans un mot toute une expérience où vient puiser ensuite notre vie : il est des mots qui peuvent devenir chemins d’existence (p. 9), il est bon que nous sachions nous y arrêter et leur prêter attention. Cette tâche est celle des poètes, mais ils ne sont pas seuls.

Pour une éthique (et une politique) de la vulnérabilité

Corine Pelluchon, L’autonomie brisée. Bioéthique et philosophie, coll. Leviathan, PUF, 2009.

Lorsqu’on lit un peu systématiquement les publications autour d’un thème, un effet de lassitude se fait sentir, aussi lorsqu’un ouvrage détonne et innove, il est d’autant plus remarquable. C’est le cas de cet essai consistant de Corine Pelluchon qui de « philosophe » n’a manifestement pas usurpé le titre. Je ne voudrais pas ici donner un résumé complet de sa démarche, j’en indiquerai quelques étapes clefs et je me permettrai de renvoyer aux nombreux compte-rendus accessibles en ligne (par exemple celui de la revue électronique La vie des idées). Cela me permettra de souligner ce qui fait l’originalité de sa démarche et les enjeux qui me paraissent cruciaux.

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