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Cahier critique

Relire La Lettre sur l'humanisme.

François Fédier, L’humanisme en question. Pour aborder la lecture de la Lettre sur l’humanisme de Martin Heidegger, Cerf, 2012

Il y a quelque chose de profondément socratique dans l’ouvrage de François Fédier. Ce qui ne tient pas seulement à l’oralité d’un cours, le dernier qu’il ait prononcé dans sa khâgne du Lycée Pasteur, l’année 2000-2001, et qu’on trouvera ici intégralement transcrit (certains passages il est vrai étaient aussi dictés), mais bien à ces dialogues dits socratiques rédigés par Platon – des dialogues qui semblent ne mener nulle part, à aucune démonstration fermement établie sur laquelle les conversants puissent ensuite se séparer, mais dont l’enjeu est avant tout d’apprendre à voir, qui veut dire penser. Car c’est bien ce dont il s’agit ici : faire l’expérience de ce qui s’appelle penser. Ce qui suppose un travail pour voir, et porter jusqu’au regard ce qui demande à être vu, mais aussi se tenir à l’écoute d’un texte (ici la célèbre Lettre sur l’humanisme que Martin Heidegger adresse à Jean Beaufret en 1946) qui déjà nous engage au-devant de la véritable affaire de la pensée. A ces deux explications, nous pouvons donner ensuite les noms de phénoménologie (« Ce que nous sommes en train de faire, c’est la véritable phénoménologie : faire apparaître ce que nous cherchons à voir », p.

Deux essais de Paul Audi

Paul Audi, Créer. Introduction à l’esth/éthique (Verdier, 2010, 858 p.) et L’empire de la compassion (Encre marine, 2011, 148 p.)

Introduction à l’esth/éthique – le sous-titre du livre de Paul Audi pourrait passer pour simple mot d’esprit si le livre entier (la nouvelle édition, entièrement refondue, d’un ouvrage précédemment paru en 2005 chez Encre marine) n’attestait le sérieux du programme, il faudrait presque dire son urgence. Quant au titre cette fois, Créer, il pourrait presque s’entendre à partir d’une phrase de Merleau-Ponty : « L’Etre est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience » (Le visible et l’invisible), à un déplacement près qui, bien entendu, décide de tout : la Vie exige de nous création pour que nous puissions l’éprouver dans son surgissement et son accroissement. Il y a là une exigence que nous sommes en droit de tenir pour éthique si, à la suite de l’auteur et de Michel Henry dans l’évident sillage duquel il inscrit ses travaux, nous définissons l’éthique comme cette manière de porter la vie à son plus haut, jusque dans les moments où elle s’affaisse ou s’affronte à l’insupportable de soi.

Akira Kurosawa :

Alain Bonfand : Le cinéma d’Akira Kurosawa (Vrin, 2011)

Les cinéphiles et les musiciens – ceux qui aiment le cinéma et ceux qui sont aimés des muses – n’auront pas besoin de cette note pour aller lire le dernier ouvrage d’Alain Bonfand. Ils savent qu’on peut trouver dans un livre matière à continuer le travail des images. Et ils trouveront, de fait, dans ces pages matière à rêver et à réfléchir : ils trouveront dans la libre suite des images qui prend pour fil directeur les huit courts-métrage du film Rêves (1990) de quoi recomposer la cohérence d’une œuvre (celle de Kurosawa), comme ils trouveront aussi dans les pensées qu’elles soulèvent de quoi prolonger la réflexion entreprise par l’auteur en 2007 dans son essai sur Le cinéma saturé (PUF). On ne s’étonnera pas de ce croisement qui n’a rien de forcé, ne résulte d’aucune violence pour contraindre les images à entrer dans le cadre d’une quelconque théorie. (Aucune violence au contraire dans ce livre qui, parfois, suggère le concept plus que vraiment il ne l’affirme.) On ne s’étonnera pas que le cinéaste et le philosophe puissent se rencontrer. Il suffit d’y aller voir : « le cinéma de Kurosawa est le cinéma de l’excès » (p.

Pour un christianisme créateur

Nicolas BERDIAEV, Pour un christianisme de création et de liberté (Cerf, 2009)

VOILÀ BIEN DES ANNÉES qu’un éditeur français n’avait proposé des traductions nouvelles de Nicolas Berdiaev. Aussi faut-il saluer avec respect le recueil paru il y a quelques mois aux éditions du Cerf, Pour un christianisme de création et de liberté. Mais le travail réalisé par Céline Marangé ne vaut pas seulement pas sa rareté : quand bien même les éditions de Berdiaev abonderaient, il faudrait souligner la grande qualité de ce travail éditorial. Car c’est un fait que l’édition française de la philosophie russe souffre d’un manque de rigueur : peu de notes, peu de préfaces circonstanciées, peu de données biographiques précises, comme si pour ces penseurs là l’exigence scientifique importait peu. Céline Marangé n’est pas de cette lignée, bien au contraire. Les articles du philosophe religieux ont d’abord été choisis avec soin : ils balisent le parcours personnel (de 1910 soit peu de temps après sa conversion à 1928, années de la maturité intellectuelle d’un esprit alors exilé de son pays, réfugié à Clamart, en lien avec une bonne part de l’intelligentsia française) d’un christianisme hautement particulier, tout en donnant accès aux intuitions essentielles de Nicolas Berdiaev.

Reconnaissances philosophiques

Jean-Louis CHRÉTIEN, Reconnaissances philosophiques (Cerf, 2010)

CELUI QUI S’AVENTURE au milieu des mots, dans les territoires de la pensée, ne sait pas à l’avance ce qu’il va rencontrer. Celui qui part explorer l’inconnu ne peut dresser déjà la carte des chemins qu’il devra suivre. C’est au retour seulement de son expédition qu’il prendra la mesure des passages qu’il a su frayer ou des œuvres auxquelles il a su redonner vie. L’inespéré alors devient l’inoubliable – ce que nous ne pouvions prévoir ou imaginer devient ce dont il faut s’étonner, et qui suscite en retour l’acte de remercier. La philosophie commence dans l’aventure, et recommence dans la gratitude, jusqu’à ce que ces deux côtés se rejoignent dans le même mot de reconnaissance. Le dernier recueil en date de Jean-Louis Chrétien invite à méditer ce mot. Parce que les études qui le composent s’échelonnent sur plus de trente ans, il faut tenir qu’il n’obéit de fait à aucun plan préalable – c’est bien de partir en reconnaissance qu’il s’agit à chaque fois.

Reconnaissances philosophiques

Jean-Louis CHRÉTIEN, Reconnaissances philosophiques (Cerf, 2010)

CELUI QUI S’AVENTURE au milieu des mots, dans les territoires de la pensée, ne sait pas à l’avance ce qu’il va rencontrer. Celui qui part explorer l’inconnu ne peut dresser déjà la carte des chemins qu’il devra suivre. C’est au retour seulement de son expédition qu’il prendra la mesure des passages qu’il a su frayer ou des œuvres auxquelles il a su redonner vie. L’inespéré alors devient l’inoubliable – ce que nous ne pouvions prévoir ou imaginer devient ce dont il faut s’étonner, et qui suscite en retour l’acte de remercier. La philosophie commence dans l’aventure, et recommence dans la gratitude, jusqu’à ce que ces deux côtés se rejoignent dans le même mot de reconnaissance. Le dernier recueil en date de Jean-Louis Chrétien invite à méditer ce mot. Parce que les études qui le composent s’échelonnent sur plus de trente ans, il faut tenir qu’il n’obéit de fait à aucun plan préalable – c’est bien de partir en reconnaissance qu’il s’agit à chaque fois.

Un livre-cairn pour refonder le bien commun

Corine Pelluchon, Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Cerf, 2011.

Le titre nous l’indique – ce sont des éléments –, il s’agit d’un livre cairn : il balise un chemin pour repenser « Les hommes, les animaux, la nature ». Ce chemin n’est pas un de ces sentiers de grande randonnée, aux marques rouge et blanche déjà peintes, un sentier sur lequel on marche sans avoir besoin de dresser une morale par provision pour avancer, comme Descartes dans sa forêt. Corinne Pelluchon n’a pas parcouru par avance un chemin sur lequel nous aurions à la suivre, elle indique seulement une voie, large et essentielle : repenser la liberté des Modernes, celle décrite par Benjamin Constant, qui supposait la dévaluation d’un monde commun, de la « vie politique », car « en séparant la représentation politique, l’exploitation de la nature et le commerce d’une loi imposant des limites aux droits des hommes, en désolidarisant la raison et la volonté générale de la révélation, la sagesse humaine de la transcendance, nous avons fait de la liberté des Modernes une liberté solitaire, exilée sur terre ».

Du corps comme eucharistie

Emmanuel Falque : Les Noces de l’Agneau (Cerf, 2011)

Le but de ce nouvel ouvrage d’E. Falque est le même que celui des deux précédents (Le Passeur de Gethsémani. ; Les Métamorphoses de la finitude) : partir de l’expérience humaine pour donner contenu aux théologoumènes. L’expérience ici en jeu est celle du corps, à la fois corps du Christ dans l’eucharistie et corps humain recevant ce sacrement. La méthode reste également inchangée : déterminer les concepts philosophiques susceptibles non pas de réduire le mystère divin mais d’en exprimer au mieux le sens, en montrant comment, en retour, la philosophie est travaillée, exhaussée par la théologie. Le projet thomiste lui-même n’était-il pas de donner la preuve qu’une saine théologie doit reposer sur une solide philosophie ? Dans un langage d’une autre époque, on parlerait d’apologétique, laquelle consisterait à affirmer que le christianisme est vrai en ce qu’il dit la vérité de l’homme. Ce serait une apologétique de type pascalien où la philosophie ferait la preuve non pas de sa faiblesse mais de sa fécondité, où elle serait désignée comme l’unique allié pertinent de la théologie – une apologétique philosophique en quelque sorte.

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