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Cahier critique

UN « ELEPHANT DANS UN MAGASIN DE PORCELAINE » ?

Étienne FOUILLOUX, Eugène cardinal Tisserant - une biographie, DDB, 2011, 718 p

L’Eglise de France compta au siècle dernier peu de cardinaux de Curie : Eugène Tisserant (1884 - 1972) fut certainement, avec le cardinal Villot, le plus important d’entre eux et celui dont la trace est restée la plus profonde, sanctionnant plus de soixante ans de présence romaine au service de six Pontifes. Prince de la Renaissance, amateur de pouvoir, d’intrigues et de côteries ? Ou, comme le décrivait l’ambassadeur de France auprès du Vatican en 1940, « éléphant dans un magasin de porcelaine », exotique et trop peu diplomate pour ne pas détonner dans une cour pontificale confinée et trop italienne (p.292) ? Eminente par devoir d’état, ombrageuse et redoutée pour sa franchise bourrue, placée par sa longévité, sa nationalité et ses innombrables missions en position de confiance ou d’influence, la figure du cardinal lorrain a longtemps nourri les mythographies vaticanes scabreuses.

La Russie et la tentation de l’orient

Lorraine de Meaux, La Russie et la tentation de l’orient (Fayard, 2010)

L’IDÉE RUSSE : une grande part de la littérature et de la philosophie russe au XIXe siècle a été absorbée par ce projet de définir l’essence de la Russie, « l’âme russe », le destin de la Russie dans l’histoire de l’humanité, une quête empreinte de messianisme, parfois d’eschatologie. La question s’est cristallisée, devenant une ligne de partage de la vie intellectuelle et spirituelle, au moment du débat qui a opposé les Occidentalistes aux Slavophiles à partir des années 1840. Longtemps ce débat a surtout été envisagé dans le miroir de l’Occident : il s’agissait de voir comment les Russes admiraient ou rejetaient l’Occident, quelle philosophie occidentale les séduisait ou les révulsait, bref de savoir dans quelle mesure ils étaient ou non d’Europe. Une telle approche a été le fait même de penseurs russes, comme Alexandre Koyré dans La philosophie russe et le problème national au début du XIXe siècle, comme de russophiles occidentaux comme Isaiah Berlin dans Les penseurs russes. Et l’on avait tendance à s’en tenir à ce point de départ, par entièrement faux d’ailleurs.

L’autre French theory ou Saint Thomas en Amérique du Nord au XXe siècle

A propos de Florian Michel, La pensée catholique en Amérique du Nord. Réseaux intellectuels et échanges culturels entre l’Europe, le Canada et les Etats-Unis, Desclée de Brouwer, Paris, 2010

Voilà un titre pour le moins énigmatique, qui mérite quelques explications. Ce qu’il est convenu d’appeler French theory désigne l’influence exercée outre-Atlantique par des penseurs français comme Derrida, Foucault ou Deleuze, phénomène dont la synthèse de François Cusset avait rendu compte il y a quelques années. Il s’agit ici d’autres penseurs français – Etienne Gilson, Jacques Maritain, Marie-Dominique Chenu, Yves Simon – qui ont eux aussi exercé une influence considérable, mais celle-ci est beaucoup moins médiatisée (en France, car aux Etats-Unis il en est tout autrement : Jacques Maritain et Saint-John Perse ont été les seuls représentants des lettres françaises lors de l’investiture de Kennedy...). Et pourtant ! Et pourtant ce livre de Florian Michel montre deux choses. D’abord que le transfert du thomisme français au Canada et aux Etats-Unis au XXe siècle est un événement majeur largement ignoré, à commencer par l’influence considérable exercée par Maritain au moment de la fondation de l’ONU ou de la rédaction de la Déclaration des droits de l’homme de 1948 affichée dans toutes les salles de classe de France.

Une leçon d’histoire à méditer

Dominique Avon, Les religions monothéistes des années 1880 aux années 2000, Ellipses, 2009

Ce livre n’a aucun équivalent. Ni en français, ni ailleurs. Dominique Avon nous propose en quelques 340 pages une synthèse de l’histoire des monothéismes (christianisme, islam, judaïsme et aussi leurs contemporains) de la fin du XIXe siècle à nos jours. La simple tentative vaut à elle seule le détour : en effet, dans les études du « fait religieux » la démarche est d’ordinaire cloisonnée, au mieux comparative, mais jamais diachronique. Le pari de Dominique Avon, professeur d’histoire contemporaine à l’Université du Mans, est de montrer qu’une histoire commune est possible, qu’elle montre les porosités entre les religions, des respirations parfois décalées, souvent au même rythme. Si le projet est ambitieux, sa réussite mérite des louanges. Car la synthèse impressionne par son érudition, la clarté d’exposition malgré la diversité des lieux et moments évoqués. Mais le projet réussit car une démarche est clairement mise en place : pas de téléologie, pas de prise de partie sur la sécularisation ou le retour du religieux, bref le souci constant d’une distance certes apodictique, mais nécessaire.

Enfanter à l’heure du technofoetus

Luc Boltanski, La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’enfantement. Gallimard, 2004

Disons d’emblée que cet ouvrage ne participe pas du débat pro-choice versus pro-life qui tourne autour de l’avortement. Le propos de Luc Boltanski n’est pas de questionner la légitimité de sa légalisation, mais de faire de l’avortement un objet de sociologie, comme Durkheim l’avait fait du suicide, afin de porter au jour les contraintes qui pèsent sur l’engendrement et de réfléchir à ce que veut dire faire des enfants. En effet cette pratique est à la fois universellement attestée et universellement occultée. Sa légalisation n’étant qu’une forme ultime de cette occultation à travers la « banalisation » revendiquée par les pro-choice. L’auteur met en parallèle les deux tendances, « deux façons différentes de chercher à se débarrasser de la sexualité dans sa réalité troublante qui tient à la relation équivoque qu’elle entretient avec l’engendrement ».

A la recherche du corps perdu...

Didier FASSIN, Dominique MEMMI (dir.), Le gouvernement des corps, Ed. de l’EHESS, 2004. Ivan ILLICH, La perte des sens, Fayard, 2004.

Deux ouvrages publiés en 2004, de nature fort différente, attestent de la nécessité d’une ascèse renouvelée de notre agir quotidien, une ascèse de ces mille procédures, techniques et processus que nous initions et qui nous mettent en branle à chaque heure.

Martin Heidegger : Phénoménologie de la vie religieuse

Martin Heidegger : Phénoménologie de la vie religieuse, trad. Jean Greisch (Gallimard, 2012)

Parmi tous les volumes de la Gesamtausgabe de Martin Heidegger qui jalonnent son chemin de pensée, le tome 60 occupe une place à part. Quelque chose commence là, au tournant des années 20, qui devait mener au chef-d’œuvre de 1927 qu’est Etre et temps, ce livre majeur et inachevé dont la réception est d’une certaine manière toujours à l’ordre du jour. Quelque chose commence d’un chemin de pensée à travers la phénoménologie et le territoire de la métaphysique qu’on dira, pour faire bref, tout à fait essentiel, et cela commence – il faut s’y arrêter et le méditer – par une explication avec saint Paul (Introduction à la phénoménologie de la religion, cours du semestre d’hiver 1920-1921) et une autre avec saint Augustin (Augustin et le néoplatonisme, cours du semestre d’été 1921), les deux principales pièces de cette Phénoménologie de la vie religieuse, auxquelles il faut ajouter encore quelques pages en vue d’un cours non donné en 1918-1919 sur Les fondements philosophiques de la mystique médiévale. Peu de volumes furent aussi attendus parce qu’à la fois on les connaissait et ne les connaissait pas.

L'Être et le Bien

Y. Meessen : L’être et le bien. Relecture phénoménologique (Paris, Cerf, collection « Cogitatio Fidei », 2011)

Si la question de l’être fonde la pensée grecque, celle du bien ne cesse d’habiter les réflexions propres aux théologiens. Ainsi, envisager « l’être et le bien » conduit nécessairement à interroger les relations entre ces deux versants d’un même sommet que sont la philosophie et la théologie. Si chaque période de l’histoire de la pensée et de l’histoire évènementielle vit et exprime différemment mais souvent sous le mode du conflit ce rapport fondamental, c’est aussi parce que se jouent dans la réponse donnée l’attribution de la connaissance et la force qu’elle confère. L’ouvrage de Y. Meessen, préfacé par J-Y. Lacoste, apporte une contribution intéressante et actuelle sur ce point puisqu’il s’agit, comme l’indique le sous-titre, d’une « relecture phénoménologique » de l’interprétation des thèses d’Augustin, du Pseudo-Denys, de Thomas d’Aquin et de Maître Eckhart à la lumière de textes de la phénoménologie française de Paul Ricoeur, Jean-Luc Marion, Michel Henry et Jacques Derrida. Ce qui change est le mode d’interrogation : non plus « qu’est-ce que l’être ? qu’est-ce que le bien ? » qui sont les voies de la métaphysique mais « comment apparaît l’être ? de quelle manière se manifeste le bien ?

De l’exceptionnelle humanité

Au sujet de Paul Valadier, L’exception humaine, Cerf, 2011

Voilà enfin un livre qui offre une réponse ad hoc, à la fois argumentée et vigoureuse, à ce nouveau lieu commun de la pensée contemporaine : en bons post-foucaldiens, il nous faudrait renoncer à toute idée d’Homme, cette idée qui serait apparue seulement dans les langes de la modernité, portée sur les fonts baptismaux par Descartes et consorts, et qui serait à l’origine de tous les maux contemporains, du capitalisme patriarcal à la mise en coupe réglée de la Terre. Libérés de notre orgueil de prédateur, nous pourrions enfin retrouver notre place dans le grand mouvement de l’Univers, retourner à la Terre-mère, avec nos égaux en droits les animaux et les robots. Cette posture, notamment illustrée par Jean-Marie Schaeffer dans La fin de l’exception humaine (Gallimard, 2008), méritait d’être décryptée (pour ses implications et ses aspirations masquées), démontée (pour ses caricatures de Descartes comme de la Bible), ce que Paul Valadier fait avec talent et efficacité.

Henri Maldiney

Henri Maldiney, Œuvres philosophiques. Regard Parole Espace Avec une introduction générale de Jean-Louis Chrétien (Cerf, 2012). Henri Maldiney : penser plus avant… Actes du colloque de Lyon (13-14 novembre 2010) réunis par Jean-Pierre Charcosset & précédés de trois textes d’Henri Maldiney (Les Editions de la transparence, 2012)

L’heure est-elle venue pour que l’œuvre d’Henri Maldiney, œuvre majeure et longtemps trop discrète, soit enfin reçue comme elle le mérite ? L’homme a cent ans cette année – la mention serait anecdotique si elle ne l’inscrivait dans une génération, celle de Ricœur, peu d’années après Merleau-Ponty et Emmanuel Levinas, une dizaine d’années avant Michel Henry. Un premier livre après 60 ans (Regard Parole Espace, 1973), la même année qu’un recueil d’hommage de ses élèves et amis, Présent à Henri Maldiney, la chose est peu banale. Il faut remercier Jean-Pierre Charcosset pour avoir rendu possibles l’un et l’autre volumes – d’autres de Maldiney suivront, souvent chez de petits éditeurs ou devenus indisponibles.

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