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Cahier critique

Louise Warren

Louise Warren, "Nous, paroles inquiètes", Poème. Dessins de Krochka et Alexandre Hollan. Les Cents Regards, 2009. 30 euros.

Avec quatorze textes poétiques à la forme quadrangulaire, Louise Warren accompagne les fusains et encres d’Alexandre Hollan et de Krochka ouvrant et fermant le recueil. Les textes viennent s’imbriquer dans la représentation artistique scandée d’un noir ligné à l’horizontal. Poète, peintres, êtres humains se retrouvent mêlés dans ce « Nous » collectif qui se caractérise par un langage spécifique, celui de la parole poétique en état d’inquiétude permanente de chaque moment écoulé, Ce « présent » qui conduit tous les textes du recueil rejoint le trait de l’artiste qui tente justement de le circonscrire. Si Louise Warren traduit l’ ?uvre artistique avec laquelle elle s’est longuement entretenue, elle prête aussi une figure à son propre travail d’écrivain. « Le trait définit les contours. Respire. Veille. Repose. Peu d’air sépare les traits. Un choc parfois les divise. Un écart les distingue. Le trait attaque. Il s’affaiblit ou se renforce. Arbre sec. » Plutôt que de rivaliser avec Le trait de l’artiste, celui de l’écrivain cherche à s’accorder avec lui. Un trait pour le peintre devient souvent un mot pour l’écrivain comme ces trois termes alignés et ponctués que Warren retient : « Respire. Veille.

Joël Vernet, Le regard du cœur ouvert.

Joël Vernet, Le regard du cœur ouvert. Des carnets 1978-2002, Peintures de Jean-Gilles Badaire, La Part Commune, 2009. 17 euros.

A peine trois cents pages regroupent vingt quatre années de prises de notes qui accompagnent parallèlement l’écriture des recueils poétiques. En lisant le préambule, le lecteur sait par avance à quoi s’en tenir : « Le journal est toujours le livre par défaut, celui qui marque l’impuissance de l’écrivain à travers l’élan de l’épopée du récit ou du poème. « En l’absence d’un véritable élan de l’écriture, les notes font office de pauvre compagnon où les événements les plus importants, les figures de l’enfance ou du vieil homme conduisant la plupart des récits poétiques déjà publiés, se retrouvent recensés tout comme cette soif et cette en allée vers un improbable absolu qui brûle toute vie. Les trois enfants de l’écrivain auxquels est dédié ce livre pourront en prendre compte pour, peut-être, tenter d’appréhender ce père à la fois présent et absent, repenti sans conviction autour d’un « désastre à peine atténué par un certain nombre de livres qui virent le jour en marge des carnets », « pilotis fragiles » d’une « maison nomade » tout comme les peintures de Badaire qui sillonnent le livre pour figurer tour à tour une barque, un porche, une crique, une cahute, un village d’ailleurs.

Magda Carneci, Lettre ouverte à Gérard Pfister.

Paris, le 1er mai 2009

Monsieur,

Récemment, j’ai acheté l’ouvrage « La poésie, c’est autre chose. 1001 définitions de la poésie » que vous avez publié et je me suis régalée de la profusion et surtout de la beauté des citations et des commentaires sur l’acte poétique que vous avez mis ensemble. La simple lecture de ces citations donne déjà le vertige poétique, car la charge émotionnelle encapsulée dans les mots est telle, venant d’une expérience du « réel plus vrai », comme vous dites, qu’elle provoque nécessairement le frisson mental et une vibration émotionnelle.

En lisant le livre, je me suis sentie brusquement « chez moi », en présence de ma « tribu poétique éternelle », c’est-à-dire dans l’espace psycho-mental où se manifeste ce que l’expérience poétique a de plus enthousiasmant, d’irréductiblement autre, de sublime, de presque sacré. Voici autant d’états émotionnels souvent difficile à montrer, à affirmer, à déclarer aujourd’hui, surtout quand l’expérience poétique atteint un certain seuil, arrive à une certaine intensité qui provoque le dépassement des limites connues, balisées et acceptées.

LE PETIT LIVRE AMER

Le petit livre amer, de Jean-Pierre Chambon, éditions Voix d’encre, 2008

« Prends-le, avale-le, il sera amer à tes entrailles mais, dans ta bouche, il sera doux comme du miel » dit l’ange de l’Apocalypse à Jean qui ne connaît pas le contenu du petit livre mais pressent sa promesse. Expérience, aveugle, aveuglante, grâce à laquelle lui sera révélé le secret de la vie et de la mort. A charge pour lui, s’il accepte le don, de l’assimiler, puis de le mettre en voix pour le restituer aux autres hommes. Le poète serait-il à son tour le messager qui nous invite à avaler le livre, à faire nôtres ses mots, jusqu’à ce qu’ils nous deviennent consubstantiels et nous ouvrent, par un tour supplémentaire de langue, à la poésie douce-amère de la vie ? Le dernier recueil de Jean-Pierre Chambon est une traversée dont la vérité ne nous reste pas étrangère car, partageant ses visions, ses souvenirs et ses rêves, nous mesurons aussi nos manques, nos peurs ou nos désirs et nous éveillons à la métamorphose. Car il y a dans la lecture des poèmes de ce Petit livre amer quelque chose de physique et de spirituel, une saveur des vers, une éclaircie du regard qui touche à la chair et au sens, un rythme qui passe par le corps et anime la pensée.

La sphère des Mères, par C. Louis-Combet

Claude Louis-Combet, La Sphère des Mères, José Corti, 2009. 670 p., 30 €

4e de couverture de l’ouvrage :

"Les trois fictions ici recueillies en un volume représentent trois manières d’écriture expérimentées, chacune, à un moment nécessaire du rapport que l’auteur a entretenu avec lui-même, autrement dit avec ses propres sources inconscientes de vie et de création. Infernaux Paludes (1970), premier roman, s’est nourri de matière autobiographique, avec la pensée de dégager le sens de l’expérience vécue et de pousser, du côté de l’origine des passions, le regard soucieux de connaissance de soi, au seuil de ce qui allait être une véritable aventure d’expression. Voyage au centre de la ville (1974) transpose, transfigure et transvalue le projet autobiographique, en le recentrant sur le seul terrain des pulsions et fantasmes, loin de toute construction chronologique et de toute exploitation anecdotique, comme le serait un rêve majeur ou l’orchestration délirante de quelques appétits de fond. Enfin, Mère des croyants (1983) met en oeuvre les principes de la mythobiographie, dégagés auparavant au cours de l’élaboration de Marinus et Marina. La biographie d’une célèbre mystique dissidente du XVIIe siècle, devient l’espace de projection des fantasmagories incestueuses et néanmoins spirituelles du narrateur. Echange, interférence, osmose, cette manière de recréer l’Histoire revendique son droit sans réserve à la pure subjectivité." C. L.-C.

Le retournement du cœur de William Goyen

William Goyen, Un livre de Jésus, traduit de l’anglais (Etats-Unis) et présenté par Patrice Repusseau, Paris, Gallimard, 2008. 158 p. 14,50 €.

Qui ne connaît la vie de Jésus… Peu de personnes, pour sûr, et moins encore (je n’ose écrire « aucun »…) parmi les chrétiens, dont William Goyen était. Cet auteur texan (1913-1983), descendant d’une famille basque, les connaissait bien les Evangiles, lui qui était membre de l’Eglise méthodiste. Mais, à lire ce livre de Jésus, c’est à croire que sans révolution intérieure, sans retournement du cœur, on ne la connaît jamais véritablement.

Georges saint-Clair

Georges saint-Clair Les roses de la Brenta et Pupitre (atlantica ed. 2004)

C’est sans doute parce qu’il se tient délibérément au plus loin des places et bruyants marchés qu’il importe de saluer Georges Saint-Clair, quand s’écrivent – encore - ses presque dernières pages, en un salut qui tient autant du désir de partage que de l’hommage à rendre. Certes, un grand colloque lui fut consacré il y a une quinzaine d’années, en la capitale de son pays. Mais son pays est la langue, et la langue française dont ses recueils discrètement égrenés en quelques publications, nous redonnent la fine et juste saveur, à l’heure précise où, le lexique se vidant, le grand corps de cette langue est presque exsangue. J’ai lu et relu – dans une émotion croissante, de lectrice pourtant avertie – Les Roses de la Brenta. Le titre, pris à l’épitaphe de Heinrich Heine, prouverait à lui seul l’immense culture du poète.

Maurice Blanchot, Chroniques littéraires.

Maurice Blanchot : Chroniques littéraires du Journal des débats avril 1941-août 1944 (Gallimard, 2007, 686 p.)

1941. Maurice Blanchot publie la première version de Thomas l’obscur et ses premières chroniques littéraires dans le Journal des débats. Commencement d’une œuvre à deux mains qui deviendra l’une des plus importantes du siècle dernier : récits, critiques. (Plus tard, il écrira : « Toute activité “littéraire”, fût-ce sous des dehors de modestie, est sans mesure ; elle met dans son jeu l’absolu » - même une note de lecture, « même la plus courte note », L’entretien infini, p. 478).

Åke Edwardson, ou de l’ellipse comme arme policière

Åke Edwardson, Ombre et soleil, 10/18 – JC Lattès, 2004

La mode policière est à l’exotisme froid ces temps-ci. Cet automne détonnant a été l’occasion de suivre la mode. J’ai lu (ingurgité) du polar nordique par insomnies entières, bien installé dans un canapé Ikea... De cette avalanche désenchantée une figure émerge, bizarrement. Un auteur, et pas parce qu’il est le meilleur. Je préfère, à vrai dire lire, un Mankel, un Nesbo ou un Indridason. Alors pourquoi avoir tenu à lire ces quatre traductions d’Ake, oh pardon, d’Åke Edwardson ? En tout cas pas pour l’originalité du constat de la crise du modèle suédois : cela remonte aux années soixante avec les romans souvent excellents de Maj Sjöwall et Per Whalöo. Ni pour les procédures narratives : les narrations parallèles, certes souvent rendus plus plausibles par la relative petite taille de la ville – Göteborg, 484 551 habitants en 2005 et pour le Grand Göteborg 816 931 habitants, si l’on en croit Wikipedia (une invention suédoise ?) –, où l’intrigue se déroule et la multiplicité des liens entre les personnages.

LES CLEFS DE LA SYNAGOGUE

Gérard CHOLVY, Marie-Benoît de Bourg d’Iré (1895-1990). Un fils de saint François « Juste des nations », Cerf histoire, 2010

4000 ? 4500 ? De combien de sauvetages de Juifs pendant la guerre fut-il exactement l’artisan, ce Pierre Péteul, fils d’un modeste meunier angevin, devenu Père Marie-Benoît chez les Capucins, auquel le professeur Cholvy consacre cette biographie très complète ? « Père des Juifs », « résistant sous le froc », « roi des faussaires », comme le présentèrent quelques articles de l’immédiate après-guerre, mais aussi intellectuel et directeur spirituel versé dans la tradition « séraphique » de son Ordre, il fut évidemment l’un des premiers reconnus par le mémorial Yad Vashem parmi les « Justes des nations » : dès 1964, et le septième d’origine française.

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