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Cahier critique

Cristina Campo, mystique absolue, ou la recherche de la sprezzatura


 

Cristina de Stefano, Belinda et le monstre, vie secrète de Cristina Campo, Le Rocher, coll. Biographie, 2006, 17,00 euros.

La Noix d’Or, L’arpenteur-Gallimard, 2006, Trad. de l’Italien par Monique Baccelli et Jean-Baptiste Para. 19,50 euros.

Lettres à Mita, L’Arpenteur-Gallimard, 2006. Postface de Margherita Pieracci Harwell. Trad. de l’Italien par M. Baccelli. 31,50.

 

La collection Les dialogues des petits Platons dirigée par Corine Pelluchon, éditions Les petits Platons.

Voilà une stimulante collection ! Stimulante par la forme d’abord, puisqu’elle propose des entretiens au long cours avec un philosophe, des entretiens animés par le souci d’entrer dans la démarche du philosophe, afin de cerner la cohérence de son parcours et d’expliciter ses enjeux. C’est leur durée qui donne à ces entretiens de nous faire entrer en dialogue avec ces philosophes choisis pour la qualité de leur pensée et non à l’aune de leur renommée. Telle est la seconde raison qui rend cette collection stimulante, celle de découvrir le travail et la pensée de philosophes contemporains, vivants, d’entrer dans l’atelier de work in progress, tels Jean-Luc Nancy, Nicolas Grimaldi ou Vincent Descombes, en attendant de lire Peter Singer, Charles Taylor ou Françoise Dastur. Ces dialogues sont comme un parcours au sein de champs ouverts, on suit les chemins déjà tracés, on évalue les perspectives proposées, on éprouve l’épaisseur des inconnus.

« Qui dites-vous que je suis ? »

Daniel Boyarin, Le Christ juif, traduit par Marc et Cécile Rastoin, Cerf, 2013.

Dans l’immense bibliothèque sur Jésus-Christ, sans doute la plus vaste qui soit sur un personnage historique, la taille des volumes n’a souvent pas de rapport avec leur importance. Le Christ juif est un livre d’à peine 180 pages, ce qui ne l’empêche pas d’avoir deux qualités rares : il est clair, mettant à la portée de tous, initiés ou non, le questionnement sur l’identité de Jésus-Christ ; et surtout il déplace le regard sur Jésus. Pour bien comprendre ce qui est en jeu dans ce petit volume, il faut considérer l’ensemble du travail de Daniel Boyarin. Ce spécialiste du Talmud, devenu historien des religions, est fasciné par la complexité des frontières identitaires. Il a d’abord proposé une lecture du Talmud avec les outils de l’intertextualité, puis travaillé sur l’identité religieuse contemporaine, notamment à travers le cas de l’identité juive dans ses rapports avec les questions sexuelles.

Le Dictionnaire Martin Heidegger, sous la direction de Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord, Cerf, 2013.

Nul qui lit Heidegger en France ne pourra à l’avenir faire l’impasse de ce Dictionnaire, outil précieux, véritable introduction à sa pensée que nous devons à François Fédier et quelques-uns de ses élèves et amis. Le projet pouvait surprendre, l’ouvrage s’impose. Comment monnayer le chemin de pensée heideggérien en la somme de notices informatives qu’un dictionnaire est censé mettre à notre disposition ? Mais le présent ouvrage, et cela est heureux, tente tout autre chose. Il tente à chaque fois, pour chaque notice, presque pour chacune des près de 600 entrées de ce livre de plus de 1400 pages (laissons ici les notices plus anecdotiques qui cherchent avant tout à dresser le portrait du penseur plutôt que sa biographie), un authentique exercice de pensée, ce qui veut dire un exercice de regard (phénoménologique) ou d’écoute (herméneutique), pour conduire de la manière la plus entière possible (au sens où l’entier n’est pas le tout – le systématique ou l’exhaustif) à la chose même : ce qui est en jeu dans cette pensée.

« Dans la nuit de ma nuit un diamant étincelle »

Livre des Sources, de Gérard Pfister, Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2013

" Si vous voulez être éditeur, renoncez vous-même à écrire ». Tant d’exceptions éclatantes - Érasme, Blake, Balzac... confirment la règle de Gaston Gallimard, qu’elles deviennent la règle, à laquelle ne déroge pas Gérard Pfsister. On connaît l’éditeur d’Arfuyen comme poète et essayiste fécond, on le découvre romancier, avec un coup d’envoi qui est un coup de feu. Le livre des sources est de la dynamite. Mais il ne pulvérise les rochers que pour libérer les sources, car ce récit hors du commun, malgré ses enjeux graves, coule de source ; de sources plutôt, sans monolithisme. Limpide roman historique et métaphysique dont l’énigme est la confiscation par l’hitlérisme du plus lumineux courant de la pensée européenne, celui de la mystique rhénane... Ce n’est pas rien, mais à hauteur de ce Rien s’élèvent la composition, magistrale, et la réflexion, profonde, sur l’humanisme, sur la Lettre et l’Esprit - Heidegger et Hitler ne disaient-ils pas, apparemment comme Maître Eckhart, que l’homme est Dieu ?

Yannick Courtel, Essai sur le Rien, Presses universitaires de Strasbourg, 2013

Sur le rien, beaucoup est à dire justement. Et sans doute faut-il commencer par contredire un auteur pourtant aussi important que Leibniz lorsqu’il se risque à affirmer que le rien est plus facile que le quelque chose (cité p. 40). C’est que le quelque chose, en son immédiateté même, est le plus commun de tous les noms communs, alors que le Rien, par son effacement de tout ce qu’il y a, semble devoir échapper à la nomination autant qu’à la prédication. Et pourtant il est là, susceptible d’épreuve – son nom propre est l’angoisse – et se prêtant parfois à la parole – comme en témoigne le vers célèbre de Guillaume IX d’Aquitaine, lui qui pourtant savait « ce que paroles sont » : « je ferai vers sur pur néant ». L’épreuve de l’angoisse, la pensée du Rien. L’angoisse fond sur nous sans crier gare, mais la pensée demande une très lente approche de parole, pas à pas remontant de toute chose vue ou dite vers l’Être ou le Rien, ou vers le Rien lui-même encore plus en amont que l’Être. On devine ce qu’il faut de patience, de précision, de justesse dans l’expression pour mener à bien une telle approche. Comme il y a un toucher au piano capable de faire sonner certaines musiques de façon incomparable, il faut imaginer un tact dans l’usage des concepts tout à fait nécessaire cette fois à cette très délicate approche du Rien.

La nécessaire gravité

Réginald GAILLARD, L’attente de la tour, Ad Solem, Paris, 2013

Le poème commence par la mort d’une jeune Réginald Gaillard Ad Solemfemme. Elle flatte l’encolure d’un cheval, lui donne un sucre, « puis glisse dans les plis de la mort et se couche, lasse / sur le flanc, dans l’herbe grasse, délicieuse, / – Prions. » Nous n’en sortirons plus. Au pas d’un vers empreint de sévérité et de haute exigence, nous marcherons sans un mot avec le récitant, portant la même douleur, longeant les mêmes tombes, traversant la chute sans fin qu’est le deuil. Une même gravité nous habille, qui fait s’évanouir la fausseté, les compromis de la paresse, la joie sans vie, les subterfuges lassants. Il ne reste que le froid de la mort et, à son toucher, le mystère noir de la vie. Plus loin, des tableaux. La ville inutilement mondaine.

Claude Vigée

Claude Vigée, Mélancolie solaire. Orizons, 2009. 29 euros.

L’ouvrage pluriel associe en son titre les deux versants de la personnalité et de la vie de son auteur. L’ombre et la lumière, la mémoire et la foi en l’avenir malgré tout, caractérisent le trajet de ce « conteur penseur » de l’existence et de l’Histoire. Les deux dernières pages qu’Anne Mounic écrit en guise de conclusion, d’hommage et de reconnaissance, traduisent très justement tout moment partagé avec Claude Vigée, illuminant et fraternel dans la simplicité des relations que l’authenticité même réclame. Ce livre déploie ses « ailes souffles des oiseaux de la mémoire » aussi bien dans le contact direct des entretiens que dans les écrits de l’auteur où se conjuguent « l’évocation de la douleur la plus térébrante et l’éclat de rire devant la sottise de l’existence ». Claude Vigée est un Être transitif pour « une œuvre transitive ». Il s’inscrit dans le partage. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’il faut aborder le livre, et tout particulièrement les entretiens avec Anne Mounic qui ont eu lieu au domicile de l’écrivain entre le 10 septembre et le 26 décembre 2007. Pour ouvrir les entretiens, Anne Mounic rappelle la situation actuelle chaque jour où elle rencontre l’écrivain.

Jean Mettelus

Jean Métellus, Braises de la mémoire, Poème, Les éditions de Janus, 15 euros. 2009.

C’est dans le cadre d’un triptyque que se compose ce nouveau recueil poétique de Jean Métellus autour de mono titres, « Haïti », « Les mots » et « Humeurs ». Nous reconnaissons immédiatement le poète passionné et critique, engagé et lyrique, associant l’effervescence à la douleur au nom d’une île originaire sans cesse invoquée avec des images foisonnantes dans la fièvre de la parole poétique. Les mots sont soulevés par la force de suggestion conduite par la passion même de celui qui se souvient de l’espace duquel il s’est expatrié. Haïti est d’ailleurs plus qu’un espace, c’est une respiration à elle seule. Métellus l’appelle, la rend présente en un seul mot proclamé en première place et en anaphore. Haïti devient comme le centre du monde intime de ce poète, inoubliable, remémorée dans tous les sens et par tous les sens. Cette île est une incantation à elle seule. Haïti est le « reposoir de [ses] sens ».

Haïti,

Chanter son charme magique (…)

Avec quelques mots seulement, le lecteur se retrouve embarqué dans le rythme de l’invocation et de la vénération. Cette île natale lyrique offre des images dont l’impact sonore et visuel marque la mémoire. Elles associent ce qui est le plus matériel au plus abstrait.

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