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Cahier critique

Pascal David, Essai sur Heidegger et le judaïsme. Le nom et le nombre (Cerf, 2015)

Au nombre des silences de Martin Heidegger, il y a celui qui porte sur le judaïsme. Au nombre des chantiers à ouvrir, il y a celui qui consiste à interpréter un tel silence ou le transformer en discours. À l’heure où la polémique à nouveau bat son plein au sujet de l’engagement politique de Heidegger, et pour savoir s’il est entaché ou non d’antisémitisme, il est heureux que nous disposions de l’essai de Pascal David. Essai – rarement mot fut aussi juste dans son alliage de prudence et d’audace, risquant des hypothèses qu’il faudra éprouver, confirmer, approfondir.

Philippe Grosos, Le réversible et l’irréversible. Essai sur la réversibilité des situations d’existence, (Hermann, 2014)

Vivre, est-ce avancer à l’ombre d’une certitude, celle de la marche funèbre de nos vies, ou bien est-ce être aspiré par le tourbillon des évènements, ces ouvertures au possible radical ? Autrement dit est-ce notre parcours obligé de la flèche du temps ou bien est-ce notre ballotement au gré des circonstances qui fait de nous des humains ? Le temps est-il notre maître ou bien notre ami, tout enfant qu’il est ? Exister est-ce un flottement d’écume, plus fragile mais plus précieux que le mouvement implacablement régulier des vagues qui le sous-tendent ? Dans cet essai, Philippe Grosos semble chercher à aplanir conceptuellement les chemins de l’espérance en partant comme d’un sous-entendu selon lequel nous n’aurions pas à espérer si ce qui définissait notre être n’était pas la fragilité indéterminée, manifestée par la réversibilité des situations d’existence, mais la détermination absolue de l’irréversible temporel.

Gilles A. Tiberghien : Notes sur la nature, la cabane et quelques autres choses (Le Félin, 2014)

Au long de voyages et de ces travaux sur l’esthétique des paysages, l’auteur a collecté des notes sur les cabanes, sur la singularité de ces constructions à la marge de la nature et du civilisé, dans les pas de Thoreau, Cavell, Kawamata, Wiitgenstein, du Vernont à Sognefjord, mais aussi dans ceux d’anonymes qui construisent des cabanes pour survivre ou pour vivre. La cabane n’est pas une maison en réduction, elle est née du tressage, de l’assemblage, elle est mobile par essence, et en cela « la cabane a quelque chose à voir avec le corps que nous sommes, la maison avec le corps que nous avons » (p. 44). 

Cahier de L’Herne Maurice Blanchot (dirigé par Eric Hoppenot et Dominique Rabaté, Paris, L’Herne, 2014, 403 pages)

Quel homme fut moins visible sur la scène des lettres, se retirant tout entier derrière ce qu’il écrit, ne laissant rien paraître de soi que sa passion pour la littérature – mais peut-on dire qu’elle lui est propre, au point de le définir lui ? Sa présence n’en est pas moins forte, son héritage immense. De Kafka, il écrivait (dans L’Amitié, p. 289) que sa vie avait été « un combat obscur, protégé par l’obscurité » - mais c’est de lui aussi qu’il parlait. Nous avons appris de Blanchot que l’écrivain, malgré les livres qui s’ajoutent aux livres, malgré cette parole incessante qui s’appelle littérature et à laquelle il se voue, ou bien à cause précisément de cette parole, ne rêve que de silence, de retourner au silence. Ecrire n’est pas s’affirmer mais s’effacer – étrange vérité que révèle seule l’expérience d’écrire. Et ce jusqu’à cet effacement dernier : la mort, qui semble rendre ce silence irréversible. La mort d’un écrivain est comme la mort d’un ami : même si nous ne l’avons jamais connu, jamais rencontré, même si nous n’avons jamais échangé avec lui aucune parole, elle nous laisse devant un vide effroyable. Est-ce pour combler l’insupportable de ce vide que paraissent d’autres livres ?

Jean-Luc Marion : Courbet, ou la peinture à l’œil (Flammarion, 2014)

Ce que la phénoménologie a à faire voir, la peinture parfois le montre. Il ne manque souvent que nos yeux pour aller à la rencontre du visible ou être à sa fête. Voir, cette activité la plus innocente de toutes, nous serait-elle à ce point inconnue, que nous ne sachions nous y livrer ? On ne s’étonnera pas que la pensée (la phénoménologie) ait trouvé ses ressources chez les peintres, eux qui sont tout à leur affaire dans le fait de voir, et de montrer, ce qui bien souvent se dérobe au regard commun. Par exemple, il y a Cézanne, et Courbet. Du premier on se souviendra de cette déclaration dont Derrida fit le titre d’un ouvrage de 1978 : « je vous dois la vérité en peinture », mais les travaux, et les bons travaux (Merleau-Ponty, Maldiney), ne manquent pas pour que nous nous en souvenions. Sur le second, nos bibliothèques étaient à ce jour plus pauvres. Leur rapprochement pourtant n’est pas arbitraire (et ne l’est pas en tout cas pour qui a vu le dernier film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, leur dernier film tourné ensemble, Une visite au Louvre (2005), avec ses longs plans fixes sur Un enterrement à Ornans et le commentaire tiré des conversations de Cézanne).

Charles-Henri Rocquet, Bruegel. De Babel à Jérusalem (Le Centurion, 2014)

Les éditions du Centurion ont eu la bonne idée de reprendre en un seul volume les textes que Claude-Henri Rocquet a consacré, au fil d’un long compagnonage, à Bruegel. « Je marche depuis un demi-siècle avec Bruegel. Je suis l’un de ses Chasseurs dans l’hiver, revenant vers le pays de neige où nous habitons, comme si nous devions l’habiter toujours, de saison en saison. » Rocquet y excelle dans son art (qui est « métier et mystère ») de l’évocation : ces textes tissent entre les traces historiques, somme toute maigres, du peintre et ses œuvres un portrait intérieur, celui d’un cheminement spirituel de Babel à Jérusalem. Car « Bruegel est un pays », etla connaissance intime, enfantine, de l’auteur avec la Flandre, terre mystique de Dunkerque à Anvers, aide le lecteur à entrer dans ce pays, à se replonger dans ces tableaux-univers que sont Le Dénombrement de Bethléem ou la Tour de Babel.

Sabine Fos-Falque. La chair des émotions (Cerf, 2014)

Les émotions ont une chair, elles qui nous traversent de part en part, secouent notre corps, courent tout au long de notre peau et comme pour mieux atteindre le tréfonds l’âme. Mais elles ont aussi besoin d’un verbe. Le beau livre de Sabine Fos-Falque le leur donne. Pour cela, il fallait avant tout trouver le ton juste, accompagner chaque émotion d’une écriture qui lui soit accordée, avec ce rien de distance qui permet de n’être pas submergé tout en restant au contact de la chose même. Comme toujours dans les choses de pensée, cette justesse de ton ou d’écriture n’est rien d’anecdotique. Pour certains sujets, dès qu’il est question du sensible ou de l’affect, la justesse de la phrase est vitale. C’est même là la condition sine qua non pour s’orienter dans la forêt des affects.

Nathanaël Dupré La Tour, Au seuil du monde et Une année au foyer (Le Félin, 2013 et 2014)

Au mois de mai 2013, un accident emportait Nathanaël Dupré La Tour. En évoquant ses deux derniers livres, nous voulons saluer la mémoire de cet esprit vif et engagé, auteur du remarqué L’esprit de conservation en 2011 où il développait une salutaire distinction, pour nos temps troublés, entre la réaction – souvent peu féconde – et la conservation – salutaire et éclairante. Le conservateur est marqué au coeur par une inquiétude, un sens aigu de sa finitude : « Être conservateur, écrivait-il, c’est d’abord se savoir périssable. » 

 

Au seuil du monde (Le Félin, 2013) 

Jacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui, Silène éditions, 2012

Pourquoi personne ne m’avait mis ce livre dans les mains, sous les yeux, dans ma besace, sur ma table, au fond d’une nuit errante, dans la rosée d’un matin clair ? Pourquoi donc ce livre a-t-il mis tant d’années à me parvenir et pourquoi donc, depuis que je l’ai lu le cœur en feu, chaque fois que je glisse le nom de son auteur à des amis, sauf quelques rares exceptions, ils ne le connaissent pas ? Pourquoi un tel silence autour de ce qui est un joyau de la littérature du dernier siècle ? Un joyau sans brillance, ou de la brillance toute en espérance du charbon – sous des siècles d’une terrible pression de la terre, il se fait diamant. Le monde commence aujourd’hui, heureusement réédité en 2012 par les éditions Silène, est un livre que vous ne manquerez pas de copier par page entière, de corner, d’en griffonner les marges qui sont aussi celles de votre vie car Jacques Lusseyran l’a écrit pour vous. 

Charles Péguy, dir. Camille Riquier, « Les cahiers du Cerf », 2014

Dans la floraison de publications sur Charles Péguy en ce centenaire, jusqu’à présent deux sortent du lot. Il y a le livre lumineux de Benoît Chantre, Péguy, point final (Le Félin, 2014), salué comme il se doit par beaucoup et sur lequel je ne reviendrai pas. Et il y a ce collectif, cette œuvre collective, dirigée par Camille Riquier (qui a aussi dirigé pour Nunc un dossier sur Péguy en février dernier, dans le numéro 32). Pour l’occasion, les éditions du Cerf ressuscitent la revue de leurs origines – La vie spirituelle – sous la forme des « Cahiers du Cerf ».

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