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Théologie & Spiritualité

Nathanaël Dupré La Tour, Au seuil du monde et Une année au foyer (Le Félin, 2013 et 2014)

Au mois de mai 2013, un accident emportait Nathanaël Dupré La Tour. En évoquant ses deux derniers livres, nous voulons saluer la mémoire de cet esprit vif et engagé, auteur du remarqué L’esprit de conservation en 2011 où il développait une salutaire distinction, pour nos temps troublés, entre la réaction – souvent peu féconde – et la conservation – salutaire et éclairante. Le conservateur est marqué au coeur par une inquiétude, un sens aigu de sa finitude : « Être conservateur, écrivait-il, c’est d’abord se savoir périssable. » 

 

Au seuil du monde (Le Félin, 2013) 

« Qui dites-vous que je suis ? »

Daniel Boyarin, Le Christ juif, traduit par Marc et Cécile Rastoin, Cerf, 2013.

Dans l’immense bibliothèque sur Jésus-Christ, sans doute la plus vaste qui soit sur un personnage historique, la taille des volumes n’a souvent pas de rapport avec leur importance. Le Christ juif est un livre d’à peine 180 pages, ce qui ne l’empêche pas d’avoir deux qualités rares : il est clair, mettant à la portée de tous, initiés ou non, le questionnement sur l’identité de Jésus-Christ ; et surtout il déplace le regard sur Jésus. Pour bien comprendre ce qui est en jeu dans ce petit volume, il faut considérer l’ensemble du travail de Daniel Boyarin. Ce spécialiste du Talmud, devenu historien des religions, est fasciné par la complexité des frontières identitaires. Il a d’abord proposé une lecture du Talmud avec les outils de l’intertextualité, puis travaillé sur l’identité religieuse contemporaine, notamment à travers le cas de l’identité juive dans ses rapports avec les questions sexuelles.

Hans Urs von Balthasar

Vincent Holzer, Hans Urs von Balthasar, Cerf, collection « Initiation aux théologiens », 2012

Que retenir de l’œuvre, immense, du théologien suisse Hans Urs von Balthasar ? Son ampleur tout d’abord, celle d’une « œuvre de long souffle » qui ne frappe pas seulement par sa puissance spéculative, mais aussi par l’étendue d’une culture tout autant théologique que philosophique et littéraire (l’article de Jean-Baptiste Sèbe dans le précédent numéro du Nunc l’aura montré sur l’exemple de Hopkins). Sa radicalité ensuite – être radical, disait Marx en 1843, c’est prendre les choses à la racine, mais la racine et la mesure de toutes choses, pour le christianisme, ce n’est plus l’homme, c’est bien la figure du Christ. Or c’est le grand mérite de la monographie de Vincent Holzer, justement parce qu’elle parvient à tenir ensemble ces deux directions : la puissance d’intégration dans le Verbe de toute notre histoire humaine, ce qui veut dire aussi toute l’histoire de la culture, et l’intensité de la vue théologique portant sur le cœur de la Révélation, le Christ comme analogia entis devenue concrète, que de nous introduire avec clarté et rigueur à cette œuvre exigeante, assurément l’une des plus importantes du siècle dernier.

Le temps du Christ

Philippe Dockwiller, Le temps du Christ (Paris, Cerf, collection « Cogitatio Fidei », 2011)

Henri de Lubac disait de lui qu’il était peut-être l’homme le plus cultivé de son temps. La remarque fera sourire ceux qui ignorent tout du père Hans Urs von Balthasar. Ceux qui ont quelque idée des dimensions de l’œuvre – non pas seulement pour les milliers de pages écrites, mais pour les bibliothèques entières consultées (et ici il faut bien lire les bibliothèques, tant l’œuvre brasse théologie, philosophie et littérature) – acquiesceront. Ceux qui souhaitent s’orienter dans la grande trilogie théologique de La Gloire et la croix, de la Dramatique divine et de la Théologique, trouveront dans le présent ouvrage une possible entrée (une entrée par le second volet de la trilogie et l’analogon théâtral). Plus la circonférence est vaste, plus il faut aller au centre : l’affirmation christocentrique, l’événement de la Croix, cet unique événement du Christ mort et ressuscité. Mais un unique événement dans lequel sont inscrites toutes nos vies humaines et dans lequel toute notre histoire est récapitulée.

La vie à l'endroit

Olivier Clément, L’autre soleil, Paris, DDB, 2010

Olivier Clément a atteint la cinquantaine lorsqu’il décide de relire son parcours de converti, depuis un héritage familial qui mêlait un agnosticisme républicain à un socialisme encore vert de sa racine biblique jusqu’à la rencontre improbable avec la spiritualité orthodoxe, en passant par l’exploration des religions orientales, de l’ésotérisme occidental (dans sa version la plus noble) et des ressources métaphysiques de la poésie. Il s’agit pour lui non de raconter sa vie, mais de narrer l’histoire de Dieu dans sa vie, une « autobiographie spirituelle » donc, loin de tout égotisme, disant dans la chair même de son histoire personnelle les voies d’une possible histoire spirituelle du XXe siècle. Ce texte était épuisé depuis longtemps, et il faut saluer sa réédition, complétée de quelques textes d’hommage d’Andrea Riccardi, Boris Bobrinskoy et Dominique Ponnau, et surtout de quelques notes écrites par Olivier Clément les dernières années de sa vie, dressant un état des lieux de ce que cette vie lui a appris : des noms d’écrivains, de théologiens, de musiciens ou de peintres ; un bilan de son travail de théologien, comme orthodoxe, comme intellectuel chrétien ; et le souci constant, moteur, de la communion.

Raconter les noces de l’humain et du divin

Olivier Clément, Sources, DDB, 2008, et L’essor du christianisme oriental, DDB, 2009.

Les éditions Desclée de Brouwer (et singulièrement Marc Leboucher dont il faut saluer ici la fidélité éditoriale) ont heureusement entrepris depuis deux ans de republier quelques ouvrages épuisés d’Olivier Clément.

Qui a peur de la Bible ?

Annie Wellens, Qui a peur de la Bible ? Un manuscrit retrouvé. Préface de Sylvie Germain, Bayard, 2008

Une des qualités premières des faux est leur polysémie. Et le livre d’Annie Wellens est un faux, à un triple degré. Fausse la correspondance entre ce libraire et ce lecteur (qui ne se connaissent d’ailleurs pas, réunis par le simple désir d’aventure intérieure). Fausse l’édition de ce « manuscrit » perdu et retrouvé (par contre un autre manuscrit, réel celui-ci, ajoute à la polyphonie de l’ensemble). Faux l’apparent dilettantisme que la lecture des premières pages peut laisser penser : le ton qui se veut souvent espiègle, l’écriture allègre emportent le lecteur, non sans lui laisser des pages soudainement denses, des formules que l’on devine pesées et ruminées. Mais cette fausseté n’est ni manipulation séductrice, ni enrobage éditorial pour un propos qui pût paraître ardu : proposer une relecture des différentes interprétations de la Bible depuis quarante ans. La ruse de l’écriture n’a d’autres raisons d’être que de permettre au lecteur de pratiquer les principes de lecture du texte biblique qui y sont peu à peu énoncés, révélés. De permettre aussi à ceux qui ont franchi parfois à corps défendant certaines étapes de ces errances herméneutiques de les relire avec humour.

L'un naît au creuset du pluriel

Michel FEDOU, La voie du Christ, Cerf 2006

L’ouvrage pourrait paraître plutôt austère : en effet, l’auteur nous invite à suivre la quête christologique des penseurs chrétiens entre le IIème et le IVème siècles, bien avant les formulations des conciles œcuméniques. On craint la synthèse pieusement érudite, la table des matières égraine les étapes classiques de cette littérature. Mais l’introduction pique la curiosité : Michel Fédou explicite son projet de replacer cet effort de pensée dans son horizon méditerranéen, celle d’un « paganisme » foisonnant des doctrines mythologiques, des pratiques théurgiques, de la tradition gréco-égyptienne, du mazdéisme, des « philosophies » dont Pierre Hadot a bien montré la dimension pratique et rituelle, foisonnement qu’il faut aussi élargir au judaïsme entre diaspora alexandrine, judaïsme rabbinique, et les multiples groupes du « judéo-christianisme ». Bref, Michel Fédou entend observer la façon dont des penseurs chrétiens ont formulé l’universalité du Christ au sein d’une pluralité de religions et de cultures. Question contemporaine s’il en est, et pas uniquement pour les chrétiens : ce n’est pas uniquement l’affirmation du Christ unique médiateur qui peut trouver un écho, mais tout simplement celle d’un universel.

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