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Philosophie

Deux essais de Paul Audi

Paul Audi, Créer. Introduction à l’esth/éthique (Verdier, 2010, 858 p.) et L’empire de la compassion (Encre marine, 2011, 148 p.)

Introduction à l’esth/éthique – le sous-titre du livre de Paul Audi pourrait passer pour simple mot d’esprit si le livre entier (la nouvelle édition, entièrement refondue, d’un ouvrage précédemment paru en 2005 chez Encre marine) n’attestait le sérieux du programme, il faudrait presque dire son urgence. Quant au titre cette fois, Créer, il pourrait presque s’entendre à partir d’une phrase de Merleau-Ponty : « L’Etre est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience » (Le visible et l’invisible), à un déplacement près qui, bien entendu, décide de tout : la Vie exige de nous création pour que nous puissions l’éprouver dans son surgissement et son accroissement. Il y a là une exigence que nous sommes en droit de tenir pour éthique si, à la suite de l’auteur et de Michel Henry dans l’évident sillage duquel il inscrit ses travaux, nous définissons l’éthique comme cette manière de porter la vie à son plus haut, jusque dans les moments où elle s’affaisse ou s’affronte à l’insupportable de soi.

Pour un christianisme créateur

Nicolas BERDIAEV, Pour un christianisme de création et de liberté (Cerf, 2009)

VOILÀ BIEN DES ANNÉES qu’un éditeur français n’avait proposé des traductions nouvelles de Nicolas Berdiaev. Aussi faut-il saluer avec respect le recueil paru il y a quelques mois aux éditions du Cerf, Pour un christianisme de création et de liberté. Mais le travail réalisé par Céline Marangé ne vaut pas seulement pas sa rareté : quand bien même les éditions de Berdiaev abonderaient, il faudrait souligner la grande qualité de ce travail éditorial. Car c’est un fait que l’édition française de la philosophie russe souffre d’un manque de rigueur : peu de notes, peu de préfaces circonstanciées, peu de données biographiques précises, comme si pour ces penseurs là l’exigence scientifique importait peu. Céline Marangé n’est pas de cette lignée, bien au contraire. Les articles du philosophe religieux ont d’abord été choisis avec soin : ils balisent le parcours personnel (de 1910 soit peu de temps après sa conversion à 1928, années de la maturité intellectuelle d’un esprit alors exilé de son pays, réfugié à Clamart, en lien avec une bonne part de l’intelligentsia française) d’un christianisme hautement particulier, tout en donnant accès aux intuitions essentielles de Nicolas Berdiaev.

Reconnaissances philosophiques

Jean-Louis CHRÉTIEN, Reconnaissances philosophiques (Cerf, 2010)

CELUI QUI S’AVENTURE au milieu des mots, dans les territoires de la pensée, ne sait pas à l’avance ce qu’il va rencontrer. Celui qui part explorer l’inconnu ne peut dresser déjà la carte des chemins qu’il devra suivre. C’est au retour seulement de son expédition qu’il prendra la mesure des passages qu’il a su frayer ou des œuvres auxquelles il a su redonner vie. L’inespéré alors devient l’inoubliable – ce que nous ne pouvions prévoir ou imaginer devient ce dont il faut s’étonner, et qui suscite en retour l’acte de remercier. La philosophie commence dans l’aventure, et recommence dans la gratitude, jusqu’à ce que ces deux côtés se rejoignent dans le même mot de reconnaissance. Le dernier recueil en date de Jean-Louis Chrétien invite à méditer ce mot. Parce que les études qui le composent s’échelonnent sur plus de trente ans, il faut tenir qu’il n’obéit de fait à aucun plan préalable – c’est bien de partir en reconnaissance qu’il s’agit à chaque fois.

Reconnaissances philosophiques

Jean-Louis CHRÉTIEN, Reconnaissances philosophiques (Cerf, 2010)

CELUI QUI S’AVENTURE au milieu des mots, dans les territoires de la pensée, ne sait pas à l’avance ce qu’il va rencontrer. Celui qui part explorer l’inconnu ne peut dresser déjà la carte des chemins qu’il devra suivre. C’est au retour seulement de son expédition qu’il prendra la mesure des passages qu’il a su frayer ou des œuvres auxquelles il a su redonner vie. L’inespéré alors devient l’inoubliable – ce que nous ne pouvions prévoir ou imaginer devient ce dont il faut s’étonner, et qui suscite en retour l’acte de remercier. La philosophie commence dans l’aventure, et recommence dans la gratitude, jusqu’à ce que ces deux côtés se rejoignent dans le même mot de reconnaissance. Le dernier recueil en date de Jean-Louis Chrétien invite à méditer ce mot. Parce que les études qui le composent s’échelonnent sur plus de trente ans, il faut tenir qu’il n’obéit de fait à aucun plan préalable – c’est bien de partir en reconnaissance qu’il s’agit à chaque fois.

Un livre-cairn pour refonder le bien commun

Corine Pelluchon, Éléments pour une éthique de la vulnérabilité. Les hommes, les animaux, la nature, Cerf, 2011.

Le titre nous l’indique – ce sont des éléments –, il s’agit d’un livre cairn : il balise un chemin pour repenser « Les hommes, les animaux, la nature ». Ce chemin n’est pas un de ces sentiers de grande randonnée, aux marques rouge et blanche déjà peintes, un sentier sur lequel on marche sans avoir besoin de dresser une morale par provision pour avancer, comme Descartes dans sa forêt. Corinne Pelluchon n’a pas parcouru par avance un chemin sur lequel nous aurions à la suivre, elle indique seulement une voie, large et essentielle : repenser la liberté des Modernes, celle décrite par Benjamin Constant, qui supposait la dévaluation d’un monde commun, de la « vie politique », car « en séparant la représentation politique, l’exploitation de la nature et le commerce d’une loi imposant des limites aux droits des hommes, en désolidarisant la raison et la volonté générale de la révélation, la sagesse humaine de la transcendance, nous avons fait de la liberté des Modernes une liberté solitaire, exilée sur terre ».

Du corps comme eucharistie

Emmanuel Falque : Les Noces de l’Agneau (Cerf, 2011)

Le but de ce nouvel ouvrage d’E. Falque est le même que celui des deux précédents (Le Passeur de Gethsémani. ; Les Métamorphoses de la finitude) : partir de l’expérience humaine pour donner contenu aux théologoumènes. L’expérience ici en jeu est celle du corps, à la fois corps du Christ dans l’eucharistie et corps humain recevant ce sacrement. La méthode reste également inchangée : déterminer les concepts philosophiques susceptibles non pas de réduire le mystère divin mais d’en exprimer au mieux le sens, en montrant comment, en retour, la philosophie est travaillée, exhaussée par la théologie. Le projet thomiste lui-même n’était-il pas de donner la preuve qu’une saine théologie doit reposer sur une solide philosophie ? Dans un langage d’une autre époque, on parlerait d’apologétique, laquelle consisterait à affirmer que le christianisme est vrai en ce qu’il dit la vérité de l’homme. Ce serait une apologétique de type pascalien où la philosophie ferait la preuve non pas de sa faiblesse mais de sa fécondité, où elle serait désignée comme l’unique allié pertinent de la théologie – une apologétique philosophique en quelque sorte.

Être en danger

Jean-Yves Lacoste, Etre en danger (Cerf, 2011)

Phénoménologie : logos au service des phénomènes, c’est-à-dire ce qui se montre de soi-même. Théologie : discours humain sur Dieu qui trouve son autorité dans la révélation de Dieu lui-même. De l’une à l’autre, il peut sembler que la conséquence soit bonne. Quiconque a lu un peu de phénoménologie sait que les choses sont un peu plus compliquées (notons par parenthèse que cette phrase pourrait servir de conclusion à tous les livres de philosophie). De la théologie il ne sera pas vraiment question (de manière thématique) dans le présent ouvrage, et pourtant son unique affaire est bien de montrer comment celui qui s’exerce à la phénoménologie et commence de décrire les objets qui peuplent le monde de l’expérience quotidienne est en droit de dire un jour quelque chose sur Dieu. De précédents travaux s’y étaient déjà employés, à partir de la phénoménologie du premier Heidegger (celle de Etre et temps), dans tous les sens du mot partir : en commençant par lui faire droit, en continuant par la subvertir. Nous existons dans le monde et nous existons devant Dieu – ou pour le dire autrement et de manière déjà un peu plus juste : nous n’existons pas seulement dans le monde, mais aussi devant Dieu.

Tenir la Vérité en captivité...

M. Caron. "De la Vérité captive. De la philosophie. Editions du Cerf / Ad Solem, 2009

S’il existait un prix du plus mauvais livre de philosophie, il aurait sans nul doute été attribué au vôtre, monsieur Caron. Et il y a fort à parier en effet qu’il aurait écrasé ses concurrents du poids de toute sa haine.

J’ose croire que vous n’êtes pas totalement perdu, mais simplement égaré. Je ne peux que vous souhaiter de rencontrer celui par qui vous retrouverez une forme de sérénité qui vous permettra d’analyser et de débattre en philosophe et non en charognard de la pensée, car, pour l’heure, vous vitupérez, honnissez, vomissez, mais en aucun cas ne pensez : d’intelligence, votre livre ne contient pas une ligne. Je vous entends d’ici maugréer que "Dieu vomit les tièdes", n’est-ce pas ? Ce mot des Ecritures doit être à n’en pas douter parmi vos préférés, mais l’Eternel demande-t-il de haïr ? Vous êtes bien loin de la violence fertile emplie d’amour d’un Léon Bloy. Je ne vous conseillerai pas de retourner à vos chères études, car de culture vous n’êtes pas démuni, loin de là, mais à la prière du coeur, celle qui illumine l’esprit, oui !

Réginald GAILLARD

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