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Philosophie

La collection Les dialogues des petits Platons dirigée par Corine Pelluchon, éditions Les petits Platons.

Voilà une stimulante collection ! Stimulante par la forme d’abord, puisqu’elle propose des entretiens au long cours avec un philosophe, des entretiens animés par le souci d’entrer dans la démarche du philosophe, afin de cerner la cohérence de son parcours et d’expliciter ses enjeux. C’est leur durée qui donne à ces entretiens de nous faire entrer en dialogue avec ces philosophes choisis pour la qualité de leur pensée et non à l’aune de leur renommée. Telle est la seconde raison qui rend cette collection stimulante, celle de découvrir le travail et la pensée de philosophes contemporains, vivants, d’entrer dans l’atelier de work in progress, tels Jean-Luc Nancy, Nicolas Grimaldi ou Vincent Descombes, en attendant de lire Peter Singer, Charles Taylor ou Françoise Dastur. Ces dialogues sont comme un parcours au sein de champs ouverts, on suit les chemins déjà tracés, on évalue les perspectives proposées, on éprouve l’épaisseur des inconnus.

Le Dictionnaire Martin Heidegger, sous la direction de Philippe Arjakovsky, François Fédier et Hadrien France-Lanord, Cerf, 2013.

Nul qui lit Heidegger en France ne pourra à l’avenir faire l’impasse de ce Dictionnaire, outil précieux, véritable introduction à sa pensée que nous devons à François Fédier et quelques-uns de ses élèves et amis. Le projet pouvait surprendre, l’ouvrage s’impose. Comment monnayer le chemin de pensée heideggérien en la somme de notices informatives qu’un dictionnaire est censé mettre à notre disposition ? Mais le présent ouvrage, et cela est heureux, tente tout autre chose. Il tente à chaque fois, pour chaque notice, presque pour chacune des près de 600 entrées de ce livre de plus de 1400 pages (laissons ici les notices plus anecdotiques qui cherchent avant tout à dresser le portrait du penseur plutôt que sa biographie), un authentique exercice de pensée, ce qui veut dire un exercice de regard (phénoménologique) ou d’écoute (herméneutique), pour conduire de la manière la plus entière possible (au sens où l’entier n’est pas le tout – le systématique ou l’exhaustif) à la chose même : ce qui est en jeu dans cette pensée.

Yannick Courtel, Essai sur le Rien, Presses universitaires de Strasbourg, 2013

Sur le rien, beaucoup est à dire justement. Et sans doute faut-il commencer par contredire un auteur pourtant aussi important que Leibniz lorsqu’il se risque à affirmer que le rien est plus facile que le quelque chose (cité p. 40). C’est que le quelque chose, en son immédiateté même, est le plus commun de tous les noms communs, alors que le Rien, par son effacement de tout ce qu’il y a, semble devoir échapper à la nomination autant qu’à la prédication. Et pourtant il est là, susceptible d’épreuve – son nom propre est l’angoisse – et se prêtant parfois à la parole – comme en témoigne le vers célèbre de Guillaume IX d’Aquitaine, lui qui pourtant savait « ce que paroles sont » : « je ferai vers sur pur néant ». L’épreuve de l’angoisse, la pensée du Rien. L’angoisse fond sur nous sans crier gare, mais la pensée demande une très lente approche de parole, pas à pas remontant de toute chose vue ou dite vers l’Être ou le Rien, ou vers le Rien lui-même encore plus en amont que l’Être. On devine ce qu’il faut de patience, de précision, de justesse dans l’expression pour mener à bien une telle approche. Comme il y a un toucher au piano capable de faire sonner certaines musiques de façon incomparable, il faut imaginer un tact dans l’usage des concepts tout à fait nécessaire cette fois à cette très délicate approche du Rien.

Enfanter à l’heure du technofoetus

Luc Boltanski, La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’enfantement. Gallimard, 2004

Disons d’emblée que cet ouvrage ne participe pas du débat pro-choice versus pro-life qui tourne autour de l’avortement. Le propos de Luc Boltanski n’est pas de questionner la légitimité de sa légalisation, mais de faire de l’avortement un objet de sociologie, comme Durkheim l’avait fait du suicide, afin de porter au jour les contraintes qui pèsent sur l’engendrement et de réfléchir à ce que veut dire faire des enfants. En effet cette pratique est à la fois universellement attestée et universellement occultée. Sa légalisation n’étant qu’une forme ultime de cette occultation à travers la « banalisation » revendiquée par les pro-choice. L’auteur met en parallèle les deux tendances, « deux façons différentes de chercher à se débarrasser de la sexualité dans sa réalité troublante qui tient à la relation équivoque qu’elle entretient avec l’engendrement ».

A la recherche du corps perdu...

Didier FASSIN, Dominique MEMMI (dir.), Le gouvernement des corps, Ed. de l’EHESS, 2004. Ivan ILLICH, La perte des sens, Fayard, 2004.

Deux ouvrages publiés en 2004, de nature fort différente, attestent de la nécessité d’une ascèse renouvelée de notre agir quotidien, une ascèse de ces mille procédures, techniques et processus que nous initions et qui nous mettent en branle à chaque heure.

Martin Heidegger : Phénoménologie de la vie religieuse

Martin Heidegger : Phénoménologie de la vie religieuse, trad. Jean Greisch (Gallimard, 2012)

Parmi tous les volumes de la Gesamtausgabe de Martin Heidegger qui jalonnent son chemin de pensée, le tome 60 occupe une place à part. Quelque chose commence là, au tournant des années 20, qui devait mener au chef-d’œuvre de 1927 qu’est Etre et temps, ce livre majeur et inachevé dont la réception est d’une certaine manière toujours à l’ordre du jour. Quelque chose commence d’un chemin de pensée à travers la phénoménologie et le territoire de la métaphysique qu’on dira, pour faire bref, tout à fait essentiel, et cela commence – il faut s’y arrêter et le méditer – par une explication avec saint Paul (Introduction à la phénoménologie de la religion, cours du semestre d’hiver 1920-1921) et une autre avec saint Augustin (Augustin et le néoplatonisme, cours du semestre d’été 1921), les deux principales pièces de cette Phénoménologie de la vie religieuse, auxquelles il faut ajouter encore quelques pages en vue d’un cours non donné en 1918-1919 sur Les fondements philosophiques de la mystique médiévale. Peu de volumes furent aussi attendus parce qu’à la fois on les connaissait et ne les connaissait pas.

L'Être et le Bien

Y. Meessen : L’être et le bien. Relecture phénoménologique (Paris, Cerf, collection « Cogitatio Fidei », 2011)

Si la question de l’être fonde la pensée grecque, celle du bien ne cesse d’habiter les réflexions propres aux théologiens. Ainsi, envisager « l’être et le bien » conduit nécessairement à interroger les relations entre ces deux versants d’un même sommet que sont la philosophie et la théologie. Si chaque période de l’histoire de la pensée et de l’histoire évènementielle vit et exprime différemment mais souvent sous le mode du conflit ce rapport fondamental, c’est aussi parce que se jouent dans la réponse donnée l’attribution de la connaissance et la force qu’elle confère. L’ouvrage de Y. Meessen, préfacé par J-Y. Lacoste, apporte une contribution intéressante et actuelle sur ce point puisqu’il s’agit, comme l’indique le sous-titre, d’une « relecture phénoménologique » de l’interprétation des thèses d’Augustin, du Pseudo-Denys, de Thomas d’Aquin et de Maître Eckhart à la lumière de textes de la phénoménologie française de Paul Ricoeur, Jean-Luc Marion, Michel Henry et Jacques Derrida. Ce qui change est le mode d’interrogation : non plus « qu’est-ce que l’être ? qu’est-ce que le bien ? » qui sont les voies de la métaphysique mais « comment apparaît l’être ? de quelle manière se manifeste le bien ?

De l’exceptionnelle humanité

Au sujet de Paul Valadier, L’exception humaine, Cerf, 2011

Voilà enfin un livre qui offre une réponse ad hoc, à la fois argumentée et vigoureuse, à ce nouveau lieu commun de la pensée contemporaine : en bons post-foucaldiens, il nous faudrait renoncer à toute idée d’Homme, cette idée qui serait apparue seulement dans les langes de la modernité, portée sur les fonts baptismaux par Descartes et consorts, et qui serait à l’origine de tous les maux contemporains, du capitalisme patriarcal à la mise en coupe réglée de la Terre. Libérés de notre orgueil de prédateur, nous pourrions enfin retrouver notre place dans le grand mouvement de l’Univers, retourner à la Terre-mère, avec nos égaux en droits les animaux et les robots. Cette posture, notamment illustrée par Jean-Marie Schaeffer dans La fin de l’exception humaine (Gallimard, 2008), méritait d’être décryptée (pour ses implications et ses aspirations masquées), démontée (pour ses caricatures de Descartes comme de la Bible), ce que Paul Valadier fait avec talent et efficacité.

Henri Maldiney

Henri Maldiney, Œuvres philosophiques. Regard Parole Espace Avec une introduction générale de Jean-Louis Chrétien (Cerf, 2012). Henri Maldiney : penser plus avant… Actes du colloque de Lyon (13-14 novembre 2010) réunis par Jean-Pierre Charcosset & précédés de trois textes d’Henri Maldiney (Les Editions de la transparence, 2012)

L’heure est-elle venue pour que l’œuvre d’Henri Maldiney, œuvre majeure et longtemps trop discrète, soit enfin reçue comme elle le mérite ? L’homme a cent ans cette année – la mention serait anecdotique si elle ne l’inscrivait dans une génération, celle de Ricœur, peu d’années après Merleau-Ponty et Emmanuel Levinas, une dizaine d’années avant Michel Henry. Un premier livre après 60 ans (Regard Parole Espace, 1973), la même année qu’un recueil d’hommage de ses élèves et amis, Présent à Henri Maldiney, la chose est peu banale. Il faut remercier Jean-Pierre Charcosset pour avoir rendu possibles l’un et l’autre volumes – d’autres de Maldiney suivront, souvent chez de petits éditeurs ou devenus indisponibles.

Relire La Lettre sur l'humanisme.

François Fédier, L’humanisme en question. Pour aborder la lecture de la Lettre sur l’humanisme de Martin Heidegger, Cerf, 2012

Il y a quelque chose de profondément socratique dans l’ouvrage de François Fédier. Ce qui ne tient pas seulement à l’oralité d’un cours, le dernier qu’il ait prononcé dans sa khâgne du Lycée Pasteur, l’année 2000-2001, et qu’on trouvera ici intégralement transcrit (certains passages il est vrai étaient aussi dictés), mais bien à ces dialogues dits socratiques rédigés par Platon – des dialogues qui semblent ne mener nulle part, à aucune démonstration fermement établie sur laquelle les conversants puissent ensuite se séparer, mais dont l’enjeu est avant tout d’apprendre à voir, qui veut dire penser. Car c’est bien ce dont il s’agit ici : faire l’expérience de ce qui s’appelle penser. Ce qui suppose un travail pour voir, et porter jusqu’au regard ce qui demande à être vu, mais aussi se tenir à l’écoute d’un texte (ici la célèbre Lettre sur l’humanisme que Martin Heidegger adresse à Jean Beaufret en 1946) qui déjà nous engage au-devant de la véritable affaire de la pensée. A ces deux explications, nous pouvons donner ensuite les noms de phénoménologie (« Ce que nous sommes en train de faire, c’est la véritable phénoménologie : faire apparaître ce que nous cherchons à voir », p.

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