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Arts

Jean-Luc Marion : Courbet, ou la peinture à l’œil (Flammarion, 2014)

Ce que la phénoménologie a à faire voir, la peinture parfois le montre. Il ne manque souvent que nos yeux pour aller à la rencontre du visible ou être à sa fête. Voir, cette activité la plus innocente de toutes, nous serait-elle à ce point inconnue, que nous ne sachions nous y livrer ? On ne s’étonnera pas que la pensée (la phénoménologie) ait trouvé ses ressources chez les peintres, eux qui sont tout à leur affaire dans le fait de voir, et de montrer, ce qui bien souvent se dérobe au regard commun. Par exemple, il y a Cézanne, et Courbet. Du premier on se souviendra de cette déclaration dont Derrida fit le titre d’un ouvrage de 1978 : « je vous dois la vérité en peinture », mais les travaux, et les bons travaux (Merleau-Ponty, Maldiney), ne manquent pas pour que nous nous en souvenions. Sur le second, nos bibliothèques étaient à ce jour plus pauvres. Leur rapprochement pourtant n’est pas arbitraire (et ne l’est pas en tout cas pour qui a vu le dernier film de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, leur dernier film tourné ensemble, Une visite au Louvre (2005), avec ses longs plans fixes sur Un enterrement à Ornans et le commentaire tiré des conversations de Cézanne).

Charles-Henri Rocquet, Bruegel. De Babel à Jérusalem (Le Centurion, 2014)

Les éditions du Centurion ont eu la bonne idée de reprendre en un seul volume les textes que Claude-Henri Rocquet a consacré, au fil d’un long compagnonage, à Bruegel. « Je marche depuis un demi-siècle avec Bruegel. Je suis l’un de ses Chasseurs dans l’hiver, revenant vers le pays de neige où nous habitons, comme si nous devions l’habiter toujours, de saison en saison. » Rocquet y excelle dans son art (qui est « métier et mystère ») de l’évocation : ces textes tissent entre les traces historiques, somme toute maigres, du peintre et ses œuvres un portrait intérieur, celui d’un cheminement spirituel de Babel à Jérusalem. Car « Bruegel est un pays », etla connaissance intime, enfantine, de l’auteur avec la Flandre, terre mystique de Dunkerque à Anvers, aide le lecteur à entrer dans ce pays, à se replonger dans ces tableaux-univers que sont Le Dénombrement de Bethléem ou la Tour de Babel.

Akira Kurosawa :

Alain Bonfand : Le cinéma d’Akira Kurosawa (Vrin, 2011)

Les cinéphiles et les musiciens – ceux qui aiment le cinéma et ceux qui sont aimés des muses – n’auront pas besoin de cette note pour aller lire le dernier ouvrage d’Alain Bonfand. Ils savent qu’on peut trouver dans un livre matière à continuer le travail des images. Et ils trouveront, de fait, dans ces pages matière à rêver et à réfléchir : ils trouveront dans la libre suite des images qui prend pour fil directeur les huit courts-métrage du film Rêves (1990) de quoi recomposer la cohérence d’une œuvre (celle de Kurosawa), comme ils trouveront aussi dans les pensées qu’elles soulèvent de quoi prolonger la réflexion entreprise par l’auteur en 2007 dans son essai sur Le cinéma saturé (PUF). On ne s’étonnera pas de ce croisement qui n’a rien de forcé, ne résulte d’aucune violence pour contraindre les images à entrer dans le cadre d’une quelconque théorie. (Aucune violence au contraire dans ce livre qui, parfois, suggère le concept plus que vraiment il ne l’affirme.) On ne s’étonnera pas que le cinéaste et le philosophe puissent se rencontrer. Il suffit d’y aller voir : « le cinéma de Kurosawa est le cinéma de l’excès » (p.

Penser avec l'art

Alain Bonfand, Histoire de l’art et phénoménologie. Recueil de textes 1984-2008, Vrin, 2009.

La peinture, le cinéma – les œuvres d’art ne donnent pas seulement à voir mais aussi à penser. Un même projet à l’impossible les rassemble, une même obstination, au moins en leurs plus grandes œuvres, pour montrer ce qui à peine se peut voir. N’est-ce pas ce que déjà notait Pline dans son Histoire naturelle, qu’il faudrait peindre des choses qui ne peuvent se peindre, comme l’orage, la foudre ou le tonnerre (p. 285, 287) ? Et n’est-ce pas la même formule que nous pouvons entendre maintenant chez Jean-Luc Godard : « Oh quelle merveille que de pouvoir regarder ce qu’on ne voit pas ! » (Histoire(s) du cinéma) Montrer un visible tourmenté d’invisible, ou l’invu, voilà qu’au paradoxe de l’oeuvre d’art fait alors écho celui de la pensée, puisque la phénoménologie pour demeurer fidèle à son propre programme de description des phénomènes (ce qui manifestement se donne) n’aura cessé tout au long de son histoire de se porter aux confins de la phénoménalité, et ainsi interroger sans relâche l’être (dans sa différence d’avec l’étant), l’invisible de la vie (comme essence de la manifestation), ou la donation (dans sa différence avec le donné) - (liste non-close).

Florian Rodari : Victor Hugo précurseur a posteriori.

Florian Rodari, Victor Hugo, précurseur a posteriori, Editions URDLA, 2007 « L’Esprit de la lettre », Exposition à la Maison de Victor Hugo, Paris, place des Vosges, jusqu’au 3 février 2008

Cela fait plusieurs années déjà que Florian Rodari, poète, éditeur, critique, à qui l’on doit d’excellents livres sur Palézieux, Calvi di Bergolo ou Edmond Quinche, interroge l’œuvre dessinée de Victor Hugo. Après une exposition pionnière au Drawing center de New York, dont le très beau texte de présentation vient d’être traduit en français, l’écrivain nous propose une nouvelle et passionnante aventure place des Vosges : « L’Esprit de la lettre ».

Lire Tarkovski

Simonetta Salvestroni, Il cinema di Tarkovskij e la tradizione rusa, Editions Qiqajon, 2006.

Andrei Tarkovski, dans un entretien de 1985, rappelait ce mot de Goethe : lire un bon livre est aussi difficile que d’en écrire un. Pour le cinéaste, « cela veut dire que, pour comprendre ce que l’auteur a voulu dire dans son œuvre, il faut accepter un certain travail spirituel. » La définition qu’il donnait ainsi à la fois de la création artistique et de sa réception s’applique de façon exemplaire à ses propres films. Ecrire sur Tarkovski nécessite de s’être d’abord laissé traverser par ses films, pour ensuite réaliser la traversée inverse : éprouvante, elle suppose un engagement.

Highway 61 Revisited : une allégorie de la tradition

Martin Scorsese, No Direction Home : Bob Dylan, 2005 (DVD Gaumont éd.)

Dans No Direction Home, documentaire consacré à Bob Dylan, Martin Scorsese a repris de longues images de la tournée houleuse du chanteur après la sortie de son album Highway 61 Revisited. Aux Etats-Unis, en Angleterre, il se fait huer, comme à Manchester lorsqu’un spectateur crie « Judas ! ». Dylan répond : « Je ne te crois pas, tu es un menteur ! », et de jouer Like a Rolling Stone. Cette longue tournée est comme la répétition incessante de la rupture fondatrice, véritable Hernani de la musique rock, ce dimanche 25 juillet 1965 où, sur la scène du festival de Newport (Rhode Island) devenu en quelques années le rendez-vous des jeunes Blancs aspirant à un retour aux sources « pures » de la démocratie américaine, la légende décrit « le pape de la protest song » électrifiant sa musique, se métamorphosant du meilleur avatar de Woody Guthrie en l’archétype énigmatique du chanteur rock. Le critique et historien de la culture américain Greil Marcus nous invite à revenir aux sources de cette rupture, en nous plongeant dans l’Amérique des années 60, et en nous amenant à nous interroger sur ce qu’est une fondation, une tradition, une trahison.

Rowan Williams : l’artiste et la grâce.

Rowan WILLIAMS, L’artiste et la grâce. Réflexions sur l’art et l’amour , trad. Irène Fernandez. Ad Solem, 2011.

Rowan Williams est connu pour être l’archevêque de Canterbury, le chef spirituel des Anglicans. Mais avant d’occuper cette haute fonction religieuse, Rowan Williams a été poète et théologien, et ce petit et brillant ouvrage est là pour rappeler qu’il n’a pas cessé de l’être. Il s’agit d’une série de conférences prononcées par Rowan Williams dans le cadre des Clark Lectures, célèbres cours de Cambridge qui ont été assurés par T.S. Eliot, C.S Lewis, Richard Rorty ou encore Seamus Heaney. Ces conférences de Williams portent sur les rapports entre la pensée chrétienne et la pratique des arts. C’est surtout cette dimension pratique qui attire l’attention. En effet, Williams part du constat que si les théories esthétiques ne manquent pas, si les témoignages des artistes sur leur travail abondent, les premières se saisissent peu des seconds. Or une telle rencontre a eu lieu dans le passé et nourri les artistes : c’est celle de l’œuvre de Jacques Maritain, et notamment de son livre somme sur le sujet, L’intuition créatrice dans l’art et la poésie. Williams propose d’abord une lecture des thèses de Maritain, nées de la fréquentation de poètes et de peintres, dont son épouse Raïssa.

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