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Nunc, la revue

Définir Nunc : ce qu'en disent les coordinateurs de la revue

 

Lorsque j’ai fondé la revue Nunc en 2002, je la rêvais élégante, raffinée, exigeante et spirituelle.

Mon but était de créer un lieu où se rencontreraient des écrivains, des artistes — jusque là rien de très original — mais aussi des intellectuels et créateurs dont les œuvres sont nourries par leur foi. Leur foi chrétienne, mais pas seulement.

L’intention première était de créer un lieu qui serait à la croisée de la revue Les Etudes, Dieu Vivant dans les années d'après-guerre, et, par exemple, de la revue de Michel Deguy, Po&Sie, ou d’Europe, dont nous avons repris le principe d’un dossier d’études. Un lieu qui serait aussi un laboratoire pour de jeunes créateurs. Spirituelle, donc, mais résolument moderne dans son souci d’appréhension de la création.

De là le paysage pour le moins décalé que dessine Nunc, revue dans laquelle l’on trouve aussi bien des dossiers consacrés à des poètes, qu’à des théologiens, des anthropologues, des philosophes, des réalisateurs, etc.

 

Réginald GAILLARD

 

Mieux que le reste, les catégories qui structurent chaque numéro expriment la philosophie de Nunc.

Les catégories utilisées dans la revue ne sont pas communes. Revue plurielle, mêlant textes de créations et essais, considérant qu’ils offrent un égal accès à la vérité, Nunc ne pouvait pas utiliser des catégories scolaires ou mondaines : ces quatre catégories sont articulées entre elles, et articulent une vision du monde. Shekhina rassemble des textes – poèmes, proses, essais - qui traitent de l’esprit à l’œuvre dans les affaires des hommes, cette immanence d’ombres et de lumières où la Lumière fraye son chemin. Shekhina signifie « résidence » en hébreu, et il est utilisé par la kabbale pour désigner la présence à demeure de Dieu, l’habitation de Dieu dans nos humanités. Axis Mundi est une catégorie complémentaire de Shekhina. Les textes – poèmes, proses, essais – ici réunis traitent des ancres dans le ciel qui ordonnent nos mondes dans leur bigarrure. Axis Mundi entend dévoiler et célébrer l’infrastructure métaphysique du temps qui passe. Oikouménè où le monde habité. L’espace déjà et pas encore humain. La terre des Vivants. Un monde commun, questionné, appelé. Récits car l’homme est avant tout un animal de fiction. Car la narration du monde est sa façon de s’approprier la vie, sa destinée. Ici, des portraits, des récits de voyage, des descriptions, des poèmes qui sont autant de façon d’expérimenter que la vérité est un chemin et une rencontre.

Franck DAMOUR

 

Un regard extérieur sur Nunc : celui de Robert Scholtus

 

NUNC, une revue liminaire

Je n’ai pas l’intention ni la prétention de passer en revue les sommaires des 8 livraisons de Nunc. Plus modestement, après relecture de ses liminaires, je voudrais tenter d’énoncer succinctement les raisons de la sympathie et de la connivence que d’emblée j’ai éprouvée à la lecture de cette élégante revue dont la toute première page, en juin 2002, nous proposait de sortir de l’épuisant ressassement de notre épuisement. Je le fais en toute innocence, avec d’autant moins de flagornerie que je ne sais presque rien de ses fondateurs ni du réseau de ses collaborateurs. Un petit exercice d’admiration donc, en 6 petites notes.

 

1) Franck Damour a donné comme titre à mon intervention : Nunc, une revue liminaire. C’est précisément cette modestie du liminaire que je voudrais saluer, cette façon de se tenir au seuil, de rechercher des points de vue et non pas de collecter des opinions, d’ouvrir des perspectives et non pas de tenir des positions idéologiques. C’est cette modestie liminaire qui lui permet toutes les audaces et toutes les ambitions, celles d’être une revue agonale, poétique, politique, historique, charnelle, spirituelle, religieuse, littéraire, intérieure, européenne et j’en passe, bref une revue totale (« Nous voulons tout ») tant « nous sommes las des entassements … fatigués des émiettements qui dissèquent l’homme » (n° 4, p. 5). Préférant les griseries de son espérance à « la grisaille de la métaphysique démocrate », Nunc prend la liberté de congédier les précautions épistémologiques et le cloisonnement des genres pour répondre à l’urgence du maintenant : « Nous ne pouvons nous offrir le luxe suicidaire des discours et des métadiscours, des palimpsestes infinis, du narcissisme bien ordonné … » (n° 3, p. 4).

2) Je reviens au titre : Nunc. Un vieil adverbe latin venu du fond des âges antiques pour dire cette urgence du présent . Mais sans s’attarder à la fastidieuse désignation du temps présent, sans céder à ce sociologisme ambiant qui tient lieu de pensée, Nunc détermine un lieu, un hic, un point d’appui pour la pensée dans un monde désormais sans fondement. Un Nunc qui est à rapprocher du Jetztzeit de Walter Benjamin, un à-présent messianique qui interrompt le cours de l’histoire pour y introduire du neuf.

De vouloir répondre aux exigences du présent n’a pas fait de Nunc, jusqu’à ce jour, une revue énervée, même si elle ne refuse pas la polémique. J’y ai plutôt entendue la voix d’une « inquiète patience » qui se déploie en espérance.

3) Nunc est-elle moderne, anti-moderne, ou postmoderne ? Sans doute est-elle indifférente à cette question. Et cette indifférence lui donne assez de liberté pour prendre des leçons de modernité auprès des antimodernes dont Maritain disait qu’ils étaient des ultra-modernes pour ne pas se soumettre aux diktats de la mode et refuser de prendre la pose du désenchantement postmoderne.

4) Ni moderne, ni anti-moderne, ni postmoderne, Nunc est contemporaine, non sans savoir que nous ne sommes jamais entièrement contemporains les uns des autres. Etre contemporain non pas en manifestant bruyamment son appartenance à l’époque, comme les publicistes, mais à la manière du poète qui se tient dans « l’entre-deux de ce qui n’est plus et de ce qui n’est « pas encore » pour « y instaurer le poème comme un lieu critique, articulatoire, en décryptant et recryptant le sens pour proposer une « nouvelle donne ». J’emprunte ces mots à J-Michel Maulpoix qui définit le poète comme « un être qui se retourne », pas seulement vers le passé, mais comme se retourne dans son lit celui qui cherche le sommeil. « Au poète, dit-il, de froisser le lit de l’époque, ou, pour mêler les métaphores, de retourner l’époque comme on retourne la terre d’un jardin avant d’y planter ». N’est-ce pas aussi en ce sens que Nunc est une revue poétique ?

5) J’ai été très sensible à ce passage auquel appelle le 7ème numéro de la revue, de l’exil à la pérégrination . J’y note à la fois le consentement à la condition exilique qui est le lot des hommes d’aujourd’hui et a fortiori des croyants en même temps que le refus de l’esthétisation de l’exil, de cette sorte de complaisance – légèrement mélancolique – de l’individu contemporain à vivre dans l’a-pesanteur, homme sans gravité, sans centre de gravité. Car l’exil, s’il ne se vit pas sans la promesse d’un nouvel Exode, dans la perspective d’une terre nouvelle, s’il ne se vit pas déjà comme un arrachement, une sortie, une Pâque, il a toute chance de se transformer en servitude, en soumission, en acclimatation au monde présent. Mais réciproquement, c’est l’exil, quand il se fait pérégrin, qui détourne le croyant de ce que le mythe de l’émancipation exodale peut avoir d’intempestif, d’idéologique et d’illusoire : « L’exil permet l’ironie qui dégonfle les faux sérieux et ne cherche pas à mettre du Sens ou des Valeurs ou des Identités à chaque coin de rue. Il permet une innocence qui dégonfle l’ironie auto-instituée, cette distance automatisée qui structure l’indifférence et nous arrache à l’exil. Il permet l’engagement qui n’oublie jamais la personne et la contemplation qui ne se prend pas pour le tout du monde. Cette expérience de dessaisissement est le chemin contemporain de l’homme. ».

6) Chrétienne, la Revue Nunc, l’est avec une gracieuse clarté, sans solliciter l’estampillage confessionnel, ni recourir aux lourdeurs apologétiques, sans esprit revanchard, sans univocité, en donnant droit de cité aux poètes et aux mystiques, aux théologiens oubliés, aux auteurs que la théologie professionnelle tient à distance. Chrétienne, elle l’est en filigrane, moins par les objets qu’elle traite et les auteurs qu’elle aborde que par le projet qui l’anime et les exigences auxquelles elle cherche à répondre, philosophique et politique, éthique et esthétique, dont les enjeux sont proprement théologiques. J’en ai perçu trois dont je considère qu’ils relèvent de la responsabilité chrétienne si le christianisme est bien la religion du logos incarné, et que je formule ainsi : Rendre chair au corps ; Rendre réalité à la vérité ; Rendre parole à la langue. 1- Rendre chair au corps Ambition d’une revue charnelle dans une société qui peine à faire corps, précisément parce qu’elle est décharnée et parce que les corps individuels y sont fragmentés, disséqués, manipulés, soumis aux lois de la performance. « L’urgence n’est pas de faire corps, mais de donner vie » (Liminaire n° 5). L’urgence est à l’encharnement ou à l’encharnellement, comme aurait dit Péguy, car « la chair est l’axe du salut » selon la célèbre formule de Tertullien. Enjeu théologique, disais-je et par là même ecclésiologique : parce que le Verbe venu en notre chair a pris corps d’homme et a livré son corps aux mains des hommes, son Eglise ne saurait vivre de sa vie et proclamer la résurrection de la chair si elle n’était qu’un corps décharné ou une chair désincorporée. 2- Rendre réalité à la vérité qui aujourd’hui s’efface dans la virtualité du cybermonde, dans le miroitement des apparences, dans la douce euphorie de l’indifférence. Sans pour autant céder à la demande insistante, idolâtrique, de sens, mais en laissant la vérité advenir sur le chemin d’une quête et dans ce qu’elle donne à vivre réellement, une vérité qui se donne en partage et qu’on ne peut posséder que dans la mesure où on la donne réellement comme amour et compassion. 3- Rendre parole à la langue, la réenchanter, en retrouver l’usage poétique, ranimer ce que Richard Millet appelle le « sentiment de la langue », dans une époque qui a perdu la confiance dans les pouvoirs qu’a la langue de dire autre chose qu’elle-même, de dire l’humain de l’homme et l’au-delà de son espérance. Comme disait naguère Brice Parain, « il est sans doute plus dangereux de toucher au langage qu’à la vie. La vie sait réparer elle-même ses blessures, comme un chien, en se léchant. Les mots il faut combien de sacrifices pour les remettre en place. Présentement, ce sont eux qui ont le plus pâti. Notre existence est fourrée, dorlotée, épargnée, mais ils sont réduits comme les tableaux, à n’être plus que des taches de couleur. C’est une mutilation qui nous estropie en retour. ». « L’idée que l’on a de la langue, de la poésie, de la pensée, dépend avant tout de notre enracinement spirituel … d’une position théologique originelle » (Liminaire n°6). En faisant droit à la « verticalité de la littérature » pour reprendre un titre récent de Bertrand Leclair, à cette verticalité du poème qui ouvre l’homme à la transcendance et à l’espérance, la revue participe à ce que je considère comme l’un des offices des chrétiens dans le monde : la garde du langage. Les chrétiens ont quelques raisons d’être les obligés de la langue, cette langue qu’on cherche à dévitaliser pour mieux la domestiquer, la calibrer, la codifier, l’instrumentaliser, cette langue qu’au contraire ils voudraient rendre digne de la Parole qui en elle peut se dire. De ce point de vue, je dirai pour terminer que Nunc pourrait encourager la théologie académique à renouer l’alliance qu’elle a rompue, à quelques exceptions près, avec la littérature, au prix d’un certain desséchement et d’une regrettable marginalisation.

Robert SCHOLTUS (intervention lors de la journée d’études Nunc du 1er octobre 2005)